Philippe Cohen. Journaliste d'investigation. Auteur de Le bluff républicain, Arléa, Paris, 1997 ; avec Pierre Péan, La face cachée du Monde, Fayard, Paris, 2003 ; BHL, Fayard, Paris, 2005.

1
(Trahison ?)
J'ai passé une partie de l'été 2004 à tourner et retourner dans ma tête toutes ces questions. Enfin, je dois avouer que je n'étais pas insensible à certains des arguments de BHL lui-même. Notamment celui-ci, qui m'avait été rapporté par l'un de ses amis : il parlait de moi comme d'un « traître ». Je devinais fort bien à quoi se raccrochait son accusation: je suis juif, comme lui, et j'ai choisi de me lancer dans une enquête sur lui au moment précis où la France connaît une certaine résurgence de l'antisémitisme (sous des formes d'ailleurs inédites, puisque liées au conflit israélo-palestinien). Facteur aggravant pour moi: je menais une «investigation hostile» contre quelqu'un qui était né dans le même village que moi - Béni-Saf, en Algérie - et, qui plus est, des mains de la même sage-femme... qui se trouvait être sa tante, la sœur de sa mère! ! J'étais donc doublement traître. Traître à mes origines et traître à la «cause», celle des Juifs français. J'appris bientôt que, dans certains milieux juifs institutionnels, on s'inquiétait déjà de ce qui devait forcément être un « brOlot » de « Cohen contre Lévy » !
BHL, p. 27-28

2
(Le "mao" ?)
(1971) Quelques semaines plus tard, dans le même journal, paraît une nouvelle enquête de l'apprenti-journaliste. Elle porte cette fois sur la presse gauchiste. La Cause du peuple et Tout - le journal que viennent de lancer les maos du groupe Vive la Révolution - sont à 1'honneur. Avec un talent plutôt peu répandu dans le journalisme de l'époque, Lévy restitue, en leur conférant un semblant de vraisemblance, les thèses - au demeurant délirantes - de la Gauche prolétarienne sur les « deux France ». Mais là où Alain Geismar et Serge July opposent la France « collabo » - PCF, CGT - à la France «résistante», Lévy, plus soucieux de ne pas trop décoller de la réalité, oppose le journalisme institutionnel, qui informe et commente l'actualité officielle, celle des puissants, et le journalisme de la France des sans-grade, qui popularise les combats et donne la parole aux lecteurs-acteurs de la lutte des classes. Avec pas mal d'avance et sans le savoir, BHL trace la feuille de route du quotidien Libération tel qu'il se définira lui-même deux ans plus tard.
Ibidem, p. 94

3
(Le "marxiste" ?)
Lors de la parution - très décalée - du livre (Nationalisme dans la révolution, Maspero, Paris, 1973) en 1973, son auteur doit assumer cette année-là une étiquette marxiste qu'il ne va pas tarder à répudier et exécrer. En octobre 1975, il publie encore, cosigné avec Gilles Hertzog, ce qui constituera sans doute l'épilogue de son œuvre d'inspiration marxiste: un article sur la révolution portugaise dans Le Monde diplomatique ("Le Portugal sans mythologie"). Le Portugal de la «révolution des oeillets» est devenu en quelques semaines le pèlerinage obligé d'un gauchisme triomphant mais en quête de modèle. Des dizaines de militants, trotskistes ou maoïstes, font alors le voyage à Lisbonne. Que Lévy, escorté de Gilles Hertzog, petit-fils du leader communiste français Marcel Cachin, qui va devenir pour lui un fidèle compagnon de « reportage », les ait alors imités, en dit long sur son ancrage à gauche, voire à l'extrême gauche, moins de deux ans avant la publication de La Barbarie à visage humain. Que le jeune reporter de Combat ait su convaincre la rédaction du Monde diplomatique de faire confiance à deux garçons tout juste sortis de leurs études témoigne aussi du talent et de la débrouillardise du jeune BHL.
Ibidem, p. 98-99

4
(L'affabulateur ?)
Le jeune Bernard prenait déjà quelques libertés avec la réalité des faits; le BHL confirmé a prolongé ce trait avec plus d'assurance encore, et l'actuelle star des médias qu'il est devenu ne s'embarrasse plus de scrupules dans les détails. Depuis plus de trente ans, il a semé des dizaines et des dizaines de semi-vérités ou de contre-vérités, avérées ou par omission, comme autant de petits cailloux sur le chemin de sa félicité médiatique. Ce ne sont pas, dans la plupart des cas, des mensonges massifs; plutôt de menus arrangements avec la vérité. Ainsi, pourquoi proclamer à la télévision qu'il est né rue Karl-Marx à Béni-Saf, alors que le village ne comportait aucune artère au nom du philosophe allemand? Le court portrait qui est fait de BHL en 2001 lors de l'émission Vivement dimanche, de Michel Drucker, sur France 2, pourrait prêter à sourire: BHL y est présenté comme philosophe (qui le croit encore ?), romancier (deux romans), comédien (une fois dans sa vie), cinéaste (un seul film de fiction), homme de théâtre (une seule pièce), journaliste (au sens propre, jamais). La suite du portrait fait apparaître qu'il a couvert la guerre du Bangladesh pour un quotidien en 1971 (lui-même ne le prétend plus), créé Action internationale contre la faim (inexat) , et rencontré Massoud en 1981 dans les montagnes de l' Aghanistan (inexact également, comme on le verra).
Ibidem, p. 102

5
(Le sépharade)
Pourquoi cet étrange et soudain dégagement sur l'élite des Juifs assimilationnistes venus d'Europe de l'Est, qui démonise le phénomène propre à beaucoup d'immigrations, à savoir le rejet des derniers arrivés par les premiers immigrants ? Le lecteur ne le voit pas venir, mais il apparaît bientôt que BHL cherche là à se venger de Raymond Aron vingt-deux ans après la polémique sur L'Idéologie française: « Je dois même vous dire, poursuit-il en effet, que j'ai croisé la route de certains d'entre eux, notamment, parmi les plus grands: Raymond Aron, ce grand franco-juif, qui, lorsque j'ai publié L'Idéologie française, en 1981, a osé dire deux choses qui auraient suffi à me guérir, si besoin était, de cette tentation franco-judaïque: qu'il se sentirait toujours plus proche d'un Français antisémite que d'un juif maghrébin ; et ensuite, à moi plus directement, que L'Idéologie française était un livre dangereux qui risquait d'attirer le malheur sur la tête de mes coreligionnaires. »
Ibidem, p. 111

6
(Le "délinquant" ?)
Le jeune Malraux, coupable de vols d'objets d'art, l'a-t-il inspiré dans sa jeunesse? Ses voyages au Mexique et en Inde sont parsemés d'incidents dans des hôtels de luxe. Non content de partir à la cloche de bois pour éviter de régler la note - à l'époque, on disait « faire basket » -, le jeune Lévy trouve amusant d'inscrire le patronyme de Flacelière, directeur de Normale sup, ainsi que son adresse, rue d'Ulm, sur sa fiche d'hôtel. Il arriva que l'un des établissements grugés adressât la facture à l'École, ce qui fit jaser le corps professoral sans pour autant attirer d'ennuis à l'impétrant.
A Paris, le jeune Lévy aurait eu pour habitude de se « servir », en compagnie d'Isabelle, dans des magasins de vêtements; on raconte même qu'il aurait tenté de cambrioler un établissement public. Cette dérive délinquante aurait pu lui occasionner des avanies autrement plus sérieuses. Aiguillonné par Isabelle, il fréquente même quelques gangsters de haut vol. Il questionne ainsi longuement Jean-François Lacombe sur ses «casses».
Ibidem, p. 124

7
(Le "parisien")
En réalité, BHL et Françoise Giroud partagent la même passion pour le milieu parisien, ses stratégies de pouvoir, ses mondanités. Il a deviné d'emblée en elle une figure centrale du paysage médiatico-politique. La fréquentation de Giroud ouvre sur le giscardisme, sur un féminisme raisonnable, sur L'Express et Le Nouvel Observateur, sur la télévision, mais bientôt aussi sur le cinéma grâce aux relations avec sa fille Caroline Éliacheff et Marin Karmitz. Le succès commercial du livre Les Hommes et les Femmes! - pourtant un empilement bâclé de considérations assez banales et conformistes sur un champ quelque peu labouré par des siècles de littérature - doit sans doute plus au public fidèle aux livres de Giroud qu'aux aficionados de BHL.
Ibidem, p. 151

8
(Le "francophobe" ?)
Pour Bernard-Henri Lévy, donc, fascisme et nazisme ne sont pas nés en Italie ou en Allemagne, mais en France. Selon lui, la faiblesse du nombre de résistants dans notre pays, l'antisémitisme inhérent au régime pétainiste ne s'expliquent pas par la débâcle de 1940, mais par une très ancienne aptitude à l'ignominie dissimulée dans les tréfonds de la culture et de l'esprit français. Le totalitarisme brun ou rouge aurait des racines françaises qui plongeraient aussi bien à l'extrême droite que dans les premiers âges de la gauche. Le PCF, l'anarcho-syndicalisme, la gauche chrétienne sont, pour Lévy, imprégnés de ce lien au corps, à la terre et à la race qui serait la matrice du phénomène totalitaire.
Vingt-trois ans après sa publication, L'Idéologie française demeure d'une actualité têtue. Car c'est le livre fondateur d'une certaine gauche, ou plutôt celui qui a modelé nombre de ses« traits », apparus au cours des deux dernières décennies.
Ibidem, p. 254

9
(Le "people")
Le mariage avec Arielle, le 19 juin 1993, marque l'entrée de Bernard dans le monde des people. Ce fut un événement mondain, très jet-set. Il fallut d'ailleurs un avion pour amener les invités à la Colombe d'Or, l'hôtel mythique de Saint-Paul-de-Vence, jadis théâtre de l'idylle Montand-Signoret. Sur place, l'établissement des plans de table se révéla un véritable casse-tête. Paris-Match avait « négocié» l'exclusivité de l'événement. Un reportage digne des mariages princiers, étalé sur six pages d'une écœurante marmelade, sans compter la une montrant une Arielle émue dans une robe blanche « en crêpe à gorgette, à dos nu, créée par Karl Lagerfeld pour Chanel », précisa l'hebdomadaire. « "Conçois le mariage comme un défi: toi, moi et l'éternité; une éternité qui peut durer trois jours ou toute la vie", disait Arielle Dombasle quelques jours avant d'épouser Bernard- Henri Lévy. Samedi dernier, la sirène blonde, 35 ansl, et son philosophe, 44 ans, ont donc choisi ensemble l'audace de la tradition. »

Plus loin, en regard d'une photo du couple, Match passait à l'essentiel: la liste prestigieuse des invités, parmi lesquels Liliane Bettencourt et son mari, Andrée Putman, Arrabal, Patrice Chéreau, Jack Lang, Alain Carignon, Étienne de Montpezat, M. et Mme Jean-Luc Lagardère, Edmonde Charles-Roux, Laetitia Scherrer, Jacques Grange, Françoise Verny, Guy Konopnicki, Raphaëlle Billetdoux, Roger Hanin, Harlem Désir, Louis Pauwels, Sophie de Ségur, Marie- Hélène de Rothschild, Philippe Tesson, Hubert Védrine représentant François Mitterrand... Quant au journaliste commis d'office au reportage, il préféra remplir sa besogne au manche de pioche: «Un amour, écrit-il, qui en agace certains, c'est certain. Les mêmes, sans doute, qui s'irritent de voir qu'Arielle a tant de talent, les mêmes aussi qui s'exaspèrent face au génie médiatique de Bernard-Henri. » Bel hommage au talent du marié de Saint-Paul-de-Vence.
Ibidem, p. 366-367

10
Citizen Lévy
Nous sommes le 16janvier 2003 à l'Opéra-Comique. La première de La Belle et la toute petite bête, spectacle monté par Jérôme Savary, va être donnée dans quelques instants. Dans le rôle de la Belle, Arielle Dombasle. Le Tout-Paris semble s'être donné rendez-vous pour cette représentation. En fait de représentation, celle-ci est avant tout dans la salle. Il y a là Dominique Strauss-Kahn et Anne Sinclair, Jean-Jacques Aillagon, Dominique de Villepin et Madame, Nicolas et Cécilia Sarkozy, Laurent Fabius, Jack Lang, Hubert Védrine, Françoise Giroud (victime ce soir-là d'une chute qui se révélera mortelle), Jean-Luc et Betty Lagardère, François Pinault et Madame, Jean-Marie Colombani, Jérôme Garcin, Denis Jeambar, Claire Chazal et Xavier Couture, Olivier et Christine Orban, André Glucksmann, Ève Ruggieri, Pierre Bergé, Yves Saint-Laurent, Alain Delon, Jean-Claude Brialy, Vincent Darré qui a dessiné la robe d'Arielle, etc.
Quelques princesses comme Marina de Bourbon, accompagnée de ses filles Tania et Astrid, Barbara de Yougoslavie et Ghislaine de Polignac, ont également été conviées à la manifestation. Les VIP's sont si nombreuses que Jean-Paul Enthoven doit se contenter d'un strapontin.
Ibidem, p. 387-388

11
L'intellectuel mondialisé
Au début, il était philosophe. Il s'est fait historien avec L'Idéologie française. Lorsque paraît son premier roman, Paris soupire enfin: «Et si BHL. était romancier?» Quelques années plus tard, on échappa de peu, avec Le Jugement dernier, au couplet sur l'homme de théâtre, puis, lorsque Le Jour et la Nuit sortit sur les écrans, à l'éloge du cinéaste. Dans ces deux derniers cas de figure, notre acrobate n'est pas resté debout sur son fil assez longtemps pour renaître à un nouveau métier. Aujourd'hui, c'est un fait... médiatique, en tout cas: BHL. - bon sang, mais c'est bien sûr! - est tenu pour un journaliste, un reporter, un vrai, un dur, un bon. La preuve? Les reporters eux-mêmes le proclament. Alain Frachon, du Monde: «Un aveu, d'abord: cette enquête sur l'assassinat de Daniel Pearl, on aurait bien voulu la mener. » C'est Marc Kravetz, grand reporter réputé, «ex-seigneur de guerres» (du Liban, entre autres), longtemps à Libération, mais aussi naguère auteur Grasset, qui salue sa « pure enquête ». C'est Jean Hatzfeld, enfin, grand reporter talentueux et courageux, qui lui donne sa bénédiction. C'est Didier François, son petit «frère d'armes » du même Libération, qui lui offre un prix Pulitzer de sa façon: « En reprenant à son compte le travail du reporter, en prenant le lecteur à témoin de ses tâtonnements, de ses difficultés, en dévoilant les obstacles à l'enquête, il assoit son propos, affermit des hypothèses. » Bref, quelques-unes des grandes voix de la communauté des grands journalistes décernent à Lévy le galon ou le label qu'il recherche: celui de grand reporter.
Ibidem, p. 403-404

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