François de Closets

Journaliste et écrivain. Auteur de nombreux ouvrages dont L'Espace, Terre des hommes, Tchou, Paris, 1969 ; Toujours plus !, Grasset, Paris, 1982 ; Le divorce français, ... les élites contre le peuple, le peuple contre les élites ..., Fayard, Paris, février 2008.

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Le mélodrame de l'ADN

La question est d'une extrême banalité: évaluer l'intérêt économique ou social d'une technique pour une application particulière. Les sociétés industrielles sont constamment confrontées à ce genre d'interrogation et devraient disposer d'instances et de procédures spécialisées pour y répondre. En pratique, elles préfèrent se lamenter sur les dégâts du progrès plutôt que les prévenir. Pour une fois, l'interrogation a précédé l'application : un bon point pour la France. Ce sera bien le seul.

En matière d'immigration, la France vit sur un principe que Michel Rocard a résumé dans la formule fameuse: «La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde.» Deux propositions en une: d'une part, «accueillir» certains étrangers qui désirent vivre dans notre pays; d'autre part, «ne pas accueillir» certains autres, non moins désireux de venir chez nous.

Cette problématique est en particulier posée par le regroupement familial. Il faut favoriser le rapprochement des enfants d'immigrés - et ce, malgré les défaillances éventuelles des états civils dans les pays d'origine - tout en évitant les fraudes.

L'identification génétique devrait apporter une bonne réponse, puisqu'elle permet d'établir de façon rapide et certaine une parenté biologique. Reste la question des enfants adoptés ou des familles recomposées, qui relèveront toujours des procédures actuelles. Mais, pour la filiation biologique, la méthode a fait la preuve de son efficacité, les institutions européennes ont recommandé son utilisation et ont été suivies sur ce point par une dizaine de pays voisins et fort démocratiques.
Ce n'est une raison ni pour y recourir ni pour l'interdire, mais cela prouve que les droits de l'homme ne sont pas en cause. Pas de quoi monter sur ses grands chevaux.

L'évidente commodité de cette méthode ne cache-t-elle pas des effets pervers? Pour le savoir, il faut confronter la technique proposée au problème posé.
Or, la critique s'est d'emblée portée sur le plan de la morale et des symboles.
L'élite a offert aux Français un grand mélodrame donnant à croire que la filiation biologique serait désormais la seule reconnue, que la France rejetterait toute personne génétiquement non conforme.
Racisme et eugénisme étaient de retour.
On est tout de suite passé d'une question rationnelle à ces dérapages dans l'irrationnel dont raffolent les médias.
Attention, spectacle sur le forum! Juste ce qu'il faut pour creuser un peu plus ce fossé d'incompréhension entre le peuple et l'élite.
Le divorce français, conclusion, pp. 332-333

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Le héros ou l'élite

La France a connu sous la présidence du général de Gaulle une efficacité singulière qui tranche avec l'impuissance de la période suivante.
Elle se lançait hardiment dans le nucléaire, tant militaire que civil, dans de grands programmes parfois démesurés. Était-ce la démocratie qui générait ce dynamisme, n'était-ce pas plutôt une sorte de bonapartisme populaire et technocratique?
Le débat public était réduit à sa plus simple expression. Les Français s'en remettaient au Général pour l'Algérie comme pour le reste.

Ses successeurs se devaient de refonder la république sur la confiance des citoyens dans leur élite. Un défi qu'ils n'ont su relever qu'en dérivant dans la surenchère démagogique.

Sommes-nous condamnés au sauveur suprême? Mieux vaut alors nous souvenir de l'avertissement de Bertolt Brecht dans La Vie de Galilée: « Malheureux le pays qui n'a pas de héros!» lance le disciple au savant qui s'en va vers l'abjuration. « Malheureux le pays qui a besoin de héros!» répond Brecht par la voix de Galilée.
Oui, nous serions bien malheureux si nous avions besoin d'un nouveau de Gaulle pour nous tirer d'affaire.

Il faut nous débrouiller par nous-mêmes en dépassant le divorce à la française.

La France du XXIe siècle, emportée par de nouveaux désirs, prise dans la mondialisation, doit redéfinir son avenir.
Changement d'objectif, pas de méthode. Or, nous avons fait le contraire.
En guise d'objectif, nous en sommes restés à la défense d'un «modèle français» incapable de se rénover; pour la méthode, en revanche, nous sommes passés de la raison à l'émotion, de la continuité à l'instantanéité, de l'action à la parole, de l'offensive à la défensive, de la compétition à la rente, de la rigueur au laisser-aller, de l'ambition à l'idéologie.

L'élite ne va pas d'un coup de baguette magique retrouver sa mission et assumer ses responsabilités. Si une telle mutation était possible, elle se serait accomplie pendant la campagne présidentielle de 2007.
Malheureusement, la « rupture» salutaire s'est accompagnée d'une navrante continuité.
Ibidem, pp. 339-340

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