Ariane Chemin. Journaliste.
Auteure, avec Cécile Amar, de Jospin et Cie, Histoire de la gauche plurielle, 1993-2002, Seuil, Paris, 2003 ; La promo, sciences-po 86, Stock, Paris, 2004 ; avec Géraldine Catalano, Une famille au secret, le Président, Anne et Mazarine, Stock, Paris, 2005.

Auteure également (avec Raphaëlle Bacqué) d'un ouvrage très critique, tueur, sur Ségolène Royal, que celle-ci pourrait attaquer en justice, La Femme fatale, Albin Michel, Paris, mai 2007, dans lequel on explique sa candidature par le fait que François Hollande, son concubin officiellement notoire, la trompe, de fait depuis assez longtemps, avec une journaliste de Paris-Match. (Tout roule pour françois Hollande, Paris Match Magazine:2899 du 9/12/2004).

Vers Pingeot

1
(1961)
Les enfants Mitterrand et Pingeot ont fini de s'épuiser au club des Pingouins - Anne, farouche, préfère la solitude des promenades à cheval aux jeux de plage collectifs. Comme naguère leurs parents, les adolesçents s'épient, s'observent, s'embrassent parfois. A la plage, qu'il ne quitte pas, Jean-Christophe tombe fou amoureux de Danièle Combaldieu, une ravissante brune pétillante aux airs d'Audrey Hepburn.
Un jour, après la plage, il l'emmène jusqu'à la véranda de la villa de l'avenue des Fauvettes pour la présenter à son père. De sa chaise longue, François Mitterrand interrompt sa lecture pour observer la jeune fille d'un œil connaisseur. La fille du président de chambre à la Cour de cassation, Raoul Combaldieu, est intelligente et gracieuse. «Si tu ne l'épouses pas, je te déshérite!» lance, en plaisantant, Christine Gouze à son neveu.
Las! Danièle Combaldieu oublie vite Jean-Christophe, qui est parti repasser son bac à New York, sur les conseils de Jean Riboud, futur patron de Schlumberger.
La future secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature se mariera en 1969 avec l'avocat Jean-Marie Burguburu.
Une famille au secret. Un été à Hossegor, p.16-17

2
(1963)
L'éducation de la jeune Clermontoise ne se limite pas aux seules salles de classe. Entre deux cours, elle profite de sa nouvelle liberté pour courir les musées. Elle revoit aussi l'ami de ses parents, François Mitterrand.
Dîners, visites d'exposition, promenades au Louvre, causeries au jardin du Luxembourg ou sur le long ruban des quais de Seine...

L'étudiante rieuse et érudite s'épanouit au bras du père de famille, qui rajeunit avec elle.
Avec son foulard et son chignon, Anne évoque ces jeunes filles des années 1930 qui causèrent les premiers émois du timide adolescent Mitterrand. L'ombrelle blanche qui l'abrite parfois rappelle aussi ces héroïnes passionnées du XIXe siècle et ces figures impressionnistes de Caillebotte ou de Monet. «Elle ressemble à ce qu'elle étudie», sourit François Mitterrand.
Elle a vingt ans, lui quarante-sept. Malgré les interdits, une liaison se noue.
Ibidem, Gordes, la maison qui n'existe pas, p. 26

3
En octobre 1976, au Nouvel Observateur qui enquête sur le patrimoine des élus, le maire de Château-Chinon peut donc sans mentir assurer qu'il a revendu sa maison de Gordes. Il oublie juste de préciser qu'il continue de s'y reposer régulièrement et que ses propriétaires officiels n'y mettent jamais les pieds.
Même mensonge par omission cinq ans plus tard, le 22 mai 1981. Dans un louable élan de transparence, celui qui vient d'être élu chef de l'État livre, alors qu'aucun texte ne l'y contraint encore, le détail de son patrimoine: les cent soixante-six mètres carrés de la rue de Bièvre, les vingt-deux hectares de Latche, le livret de caisse d'épargne et même le compte inscrit au Crédit Lyonnais, tout est examiné dans le menu. A l'exception de Gordes, bien sûr, la maison qui n'existe pas.

Au fil des ans, Anne Pingeot devient l'associée majoritaire et la gérante de la SCI Lourdanaud, dorénavant domiciliée à son adresse parisienne de la rue Jacob. Le jardin se transforme en verger. Les murs se tapissent de livres. La maison s'agrandit. Le village, lui, s'accoutume à la présence feutrée de son hôte de renom.
Au bistrot, on surnomme en plaisantant «Mitterrand» le labrador du chef de l'État, qui vient parfois fureter sur la place du village. Anne vient se ravitailler en fruits et légumes à 1'« Oustau de Nadine », une petite épicerie qui prend l'ombre juste derrière le château.
Ibidem, p. 35-36

4
(1974)
On connaît le premier secrétaire du PS frivole, grand amateur de femmes, pouvant citer des entières des Mémoires de Casanova. Pour l'entourage du candidat, Anne n'est qu'une des nombreuses admiratrices du chef du Parti socialiste. François de Grossouvre et Jean-Claude Colliard - futur directeur du cabinet de François Mitterrand - servent de chauffeurs et, occasionnellement, de gardes du corps à ce couple qui se frôle. ...

Anne a désormais passé trente ans, l'âge où 1'on rêve de construire une famille et où l'on s'enhardit. De temps en temps, de plus en plus souvent, elle fait part à son amant de son désir d'enfant. Sa mère Thérèse Pingeot, garde l'espoir que l'époux infidèle divorcera bientôt et rendra son honneur à sa fille : une femme honnête doit être mariée. Anne, elle, a compris qu'il ne fallait pas compter sur des noces.
Elle ressemble aux héroïnes anglaises passionnées de Henri-Pierre Roché, que François Mitterrand aime tant. Elle est entrée dans son histoire d'amour comme une religieuse au carmel. Mais un enfant, elle ne veut pas y renoncer. S'il veut la garder, il doit consentir à ce gage d'amour. « Cinquante-huit ans, c'est âgé, on ne programme pas des orphelins », répond François Mitterrand. Anne s'éloigne quelques mois.
Ibidem, La petite phrase de Giscard, p. 46, 47-48

5
(1974)
Personne, alors, ne devine qu'Anne est enceinte. L'enfant a été conçu peu avant la campagne (présidentielle de 1974). Le père de Jean-Christophe et Gilbert, qui, cette année-là, fêtent leurs vingt-huit et vingt-cinq ans, a cinquante-huit ans.
Après six folles semaines dépensées en meetings électoraux, la déception pleine de promesses de la défaite du 19 mai, cette naissance qui s'annonce est un rebondissement dans l'entrelacs de ses vies compliquées. Danielle et ses électeurs ne doivent rien savoir. Il finit par sourire. Mais il veut - «il faut», dit-il- que ce soit une fille.
Ibidem, p. 52

6
(Un roman bourgeois)

Combien sont-ils de journalistes à connaître, avant le 10 mai 1981, le secret du futur Président? Cinq, six, pas davantage. Par égard pour la vie de l'homme politique et celle de Danielle, son épouse, par délicatesse, surtout, envers cette petite fille qui n'a pas décidé de son incroyable destin, ces quelques-là vont se taire.
Pour François Mitterrand, l'honneur est sauf, l'espoir de se hisser au sommet du pouvoir aussi. Le roman bourgeois peut se poursuivre. François Mitterrand n'oublie en effet jamais qu'il est un homme marié. Les week-ends trouvent vite leur cérémonial parallèle. Chaque dimanche, on se retrouve pour dîner rue de Bièvre, en compagnie de Danielle, des garçons, et de quelques fidèles comme les Burguburu, Jack et Monique Lang, Roland Dumas, parfois Pierre Joxe ou Georges Kiejman, et, bien sûr, Christine Gouze-Rénal et son mari Roger Hanin.
C'est toujours François qui dresse le plan de table. Lui aussi qui mène la conversation, détestant la contradiction mais posant mille questions sur la vie de chacun, entre le plateau de fruits de mer et le parfait au café. Quand ils prennent place autour de la grande table ovale de marbre blanc dessinée par le Danois Pool Kjaerholm - vendue aux enchères par Danielle en octobre 2004 pour payer la caution de son fils Jean-Christophe -, les convives ne savent jamais d'où arrive le chef des socialistes. Et devinent encore moins où il disparaît, quand sonnent onze heures.
Ibidem, "Mais qui est donc cette petite fille ?", p. 69-70

7
(1981-1983)

«Changer la vie», avaient promis les socialistes au peuple de gauche, s'inspirant de Rimbaud et de Jean-Jacques Goldman. En ce début de septennat, François Mitterrand s'emploie sans compter à respecter son engagement: semaine de trente-neuf heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à soixante ans, augmentation du Smic et des minima sociaux, nationalisation de grands groupes industriels et bancaires...

«Pour le moment, je fais de la politique. La rigueur, on verra ça plus tard », répond-il à Jacques Attali qui s'inquiète, dès juin 1981, avec le Premier ministre Pierre Mauroy, des déficits que la relance économique risque d'entraîner.
À lui la politique, à lui les symboles. Et d'abord le plus audacieux, l'abolition de la peine de mort, le 9 octobre 1981, pour laquelle son ami Robert Badinter se bat depuis plus de vingt ans.
Plus payante, l'autorisation des radios libres, qui lui rallie la jeunesse. Mais très vite, devant l'état des comptes, il faut prendre le tournant de la rigueur - un euphémisme pour parler d'une longue cure d'austérité.

L'état des comptes et la situation économique imposent trois dévaluations successives. Avec les restructurations dans la sidérurgie, le coup de frein de 1983 est vécu comme une trahison par la gauche et avec beaucoup d'amertume dans les classes défavorisées. Dans les sondages, François Mitterrand devient brutalement impopulaire.
Ibidem, Quai Branly en famille, p. 98-99

8
(Le "cadeau" d'Anne)

Il y a du Vivant chez Anne, de toute façon. Sentir, regarder, dessiner, graver, loin des vanités du monde: seuls comptent les signes, immortels, estimait le directeur des Musées de France sous l'Empire. À la jeune conservatrice, François Mitterrand n'a offert pour seul bijou qu'une perle noire d'Haïti, qu'elle a fait sertir en pendentif. La pyramide du Louvre sera son «cadeau». ...

Depuis le premier jour, Anne Pingeot et François Mitterrand suivent chaque détail de la construction. Tous les midis, du musée d'Orsay, la conservatrice va surveiller tel un chef de chantier clandestin l'état d'avancement des travaux. Qui la voit, piétonne anonyme de la cour Napoléon, observer sous tous ses angles, en mai 1985, les quatre câbles suspendus à une grue, préfigurant, grandeur nature, la déjà fameuse pyramide?
Qui devine que, le soir venu, François Mitterrand rapporte quai Branly les maquettes du Grand Louvre pour les livrer à l'œil intelligent de l'experte? Parfois, c'est même Anne qui, à la nuit tombée, une fois le Palais vidé, fait le chemin jusqu'à l'Élysée. François Mitterrand y observe, à la loupe, des dizaines de bouts de verre qu'il rapproche d'échantillons de pierre blonde de Montrachet, celles des façades du Louvre.
Ibidem, Une pyramide pour Anne, p. 156, 158

9
(Une dérogation présidentielle ; discrimination positive ?)

«La petite classe» fréquente maintenant les bancs du prestigieux lycée Henri-IV. Un jour de 1985, la secrétaire du proviseur Raoul Durand a reçu un coup de téléphone inattendu: «C'est pour une entrée en sixième. On vous attend à l'Élysée lundi matin.»
Pour éviter la multiplication des lycées-ghettos, la gauche recommande aux parents d'inscrire leurs enfants dans l'établissement de leur quartier et non plus de leur choix.
Mais pour sa fille, François Mitterrand est prêt à une entorse à ces jolis principes égalitaires et républicains. Mazarine mérite le meilleur. «H-IV» elle aura.
Raoul Durand a pris l'habitude de ces petits appels courtoisement insistants de proches du pouvoir. Cette fois-ci, le dossier scolaire est excellent. Le proviseur accepte Mazarine et son amie Virginie, avertissant seulement la salle des profs qu'une élève un peu particulière les attend.
Ibidem, Mazarine et Fidel, p. 169-170

10
(L'ami Fidel)

Après les stars, Mazarine veut rencontrer une autre de ses idoles: Fidel Castro, le Président cubain. Depuis longtemps, le lider maximo relève déjà plus du despote stalinien fatigué que du héros romantique de la révolution. Mais la bachelière y tient.
C'est l'époque où elle porte veste de camouflage et tee-shirts guevaristes. Alors qu'elle court sur ses vingt ans, elle demande à Michel Charasse - devenu pour elle une sorte d'oncle protecteur:
- S'il te plaît, emmène-moi à Cuba ...

Le sénateur du Puy-de-Dôme n'est pas contre, mais demande la permission au Président.
- C'est une bonne idée, répond celui-ci, pourtant bien moins sensible au charisme du lider maximo que son épouse, Danielle.

Le sénateur s'envole donc pour La Havane en compagnie de Mazarine, deux amis de celle-ci, et d'un administrateur du Sénat. Dans l'île, un dîner est organisé avec Castro chez l'ambassadeur de France, Jean-Raphaël Dufour - ce diplomate qui, en 1991, en Haïti, a sauvé la vie du Président Aristide.
Charasse se penche à l'oreille de Fidel: la jeune invitée n'est pas une touriste ordinaire, murmure-t-il. L'accueil est chaleureux. Des liens se nouent.
Quand, en mars 1995, le chef de la révolution cubaine est reçu pour la première fois officiellement à Paris par François Mitterrand, c'est au tour de Mazarine de venir lui rendre visite à l'hôtel Marigny, la résidence réservée aux hôtes de marque étrangers.
Ibidem, p. 179-180

11
En 1994, Mazarine improvise avec Ali un voyage au Mexique à l'écart de ses parents.
Elle a fêté avec eux son admission à l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, lors d'un déjeuner arrosé, à la veille du 14 Juillet. François Mitterrand, qui a toujours regretté de ne pas s'être assis sur les bancs de la prestigieuse école comme Sartre et Nizan, mais aussi Georges Pompidou et surtout Léon Blum, est fou de joie.
Ce diplôme, ce sera son dernier cadeau. Il ne connaîtra en effet ni l'agrégation de philo de sa fille, ni Ascot, son petit-fils, né le 11 juillet 2005.
Ibidem, p. 181

12
(L'"ami" de la famille, homme à tout faire)

Lorsque Mazarine vient au monde, François et Danielle Mitterrand sont installés depuis plusieurs années dans l'un de ces tableaux bourgeois faussement ordonnés chers au Chabrol de La Femme infidèle. François vagabonde - beaucoup - entre ses deux ports d'attache: la rue de Bièvre et la rue Jacob. Danielle, elle, est très proche de Jean (dit Emile chez Tourlier), un jeune professeur d'éducation physique d'origine corse exerçant dans un lycée parisien, l'un des nombreux établissements fréquentés par le turbulent Jean-Christophe.

Au début, les intimes - parfois même certains journalistes - invités à passer chez les Mitterrand pour une tasse de thé ou un bavardage politique, s'étonnent de voir cet homme brun, charpenté et amène, leur ouvrir la porte. Sans poser une question, ils finissent par comprendre que «Jean», accompagnateur du leader socialiste dans certains meetings, fait aussi partie du paysage familial.

Les Mitterrand ne se cachent pas. Si on croise le professeur d'éducation physique si souvent rue Guynemer, c'est tout simplement qu'il vit là la plupart du temps, aux côtés du couple, des enfants, et de Renée Gouze, la mère de Danielle, qui s'installe avec sa fille après la mort de son mari.

Étrange ménage d'adultes qui reçoit en toute aisance à dîner, joue à la belote et se retrouve en vacances dans les Landes! Dans son livre de souvenirs, Mémoire meurtrie, Jean-Christophe Mitterrand évoque lui-même cet «ami» de sa mère, ce «larron» bien plus sportif que son père et disponible, lui, pour les congés scolaires, «de Noël à Pâques» : «Ma mère ne venait jamais me voir en pension, écrit l'aîné des fils Mitterrand. Peut-être supposait-elle que passer toutes mes vacances avec elle, mon frère, Gilbert, et Jean, un ami, suffisait à mon bonheur

L'hiver, à bord de sa Dauphine Gordini, le moniteur de ski emmène Danielle et les enfants skier à Courchevel, Cervinia, ou Saas Fee, en Suisse. L'été, il les suit à Hossegor puis à Latche. Les enfants, parfois, s'interrogent. Mais le très prévenant Jean sait se faire apprécier de tous, y compris de François. Il change les ampoules de la maison, remplit les bouteilles de whisky lorsqu'elles sont vides, lave la voiture et va chercher le député à la gare.
Le soir, il emmène Danielle danser, pendant que François s'échappe ou reste lire sous la pergola. Un soir d'élection, le prof de gym improvise même à l'hôtel du Vieux-Morvan un petit topo politique devant Michel Rocard, ignorant visiblement les qualités de son interlocuteur.
Ibidem, Et pendant ce temps-là, Danielle, p. 187-188

13
(1983-1984. Maroc : Droits de l'Homme)

Mais très vite, les initiatives tous azimuts de France-Libertés et l'intransigeance de sa présidente font grincer des dents. À peine arrivée à l'Élysée, Danielle avait d'ailleurs posé ses conditions. Pas question d'accompagner son mari dans les pays où les droits de l'homme sont bafoués.
C'est ainsi que dès janvier 1983, elle s'abstient de suivre le président de la République au Maroc, pour manifester sa solidarité avec les prisonniers politiques du régime d'Hassan II. L'extrême gauche applaudit. Le roi, lui, est terriblement vexé.

Qu'à cela ne tienne, le Président va lui rendre une autre visite, discrète, privée, et à l'insu de Danielle, un an plus tard.
En août 1984, François Mitterrand s'invite ainsi au palais du souverain marocain, accompagné... d'Anne Pingeot. Petits jeux de diplomaties parallèles, qui échappent au Quai d'Orsay, mais pas à Hassan II...
Ibidem, Et pendant ce temps-là, Danielle, p. 200-201

14
(Danielle à France-Libertés)

Danielle veut tout. Son indépendance, et l'aide du Président. La mobilisation de tous, et son droit de parole. Et des financements, toujours plus de financements.
Au début du premier septennat, elle avait réuni autour d'une table toutes les femmes du gouvernement: «Vous disposez de moyens que je n'ai pas, vous allez m'aider», avait-elle expliqué à Edwige Avice, Yvette Roudy et Édith Cresson, stupéfaites.
Ambiguë, la Première dame? Même réponse toujours: «Je suis une femme libre

Libre, peut-être, mais très bien entourée. «Vous ne voulez pas aller à la fondation?» Combien de fois Mitterrand a-t-il doucement suggéré leur aide à ses fidèles, autant pour satisfaire son épouse que pour cadrer ses enthousiasmes? Combien de fois Jean-Claude Colliard a-t-il invité des entreprises amies à délacer les cordons de leurs bourses, comme L'Oréal? Alors ils y vont, presque tous: Claude Cheysson, ancien ministre des Relations extérieures, Pierre Bergé, patron d'Yves Saint-Laurent et Max Théret, bailleurs de fonds réguliers de la gauche, Loïk Le Floch-Prigent, patron d'Elf, autre généreux pourvoyeur, Georgina Dufoix, présidente de la Croix-Rouge, Georges Kiejman, Erik Orsenna et même Me Tajan, ont ainsi siégé au conseil d'administration de France-Libertés.
Ibidem, p. 202-203

15
(Fidel for ever)

Rue de Bièvre, les amis s'obligent poliment à écouter les longues tirades de Danielle sur les avancées sociales du régime de Fidel Castro - l'une des causes les plus chères à son cœur, avec les Kurdes.
François contredit gentiment son épouse: «Mais enfin, un régime sans élections, cela s'appelle une dictature.» Jamais pourtant cet homme qui peut se montrer glacial, qui sait blesser d'un mot un proche ou d'un regard le remettre à sa place, ne l'humilie. En privé, il recommande simplement: «N'y va pas trop fort, tout de même... »
Ibidem, p. 204

16
(Un air d'Adjani)

Mitterrand ne dit rien, mais il est heureux. Ses seuls griefs sont d'ordre sémantique: «Fille naturelle, quel mot affreux! Pourquoi ne disent-ils pas tout simplement: la fille de Mitterrand?» se plaint-il devant des proches.

La très délicate «opération Mazarine» a réussi, sans causer trop de dommages. Sur les radios, aux comptoirs des bistrots, dans les sondages, les Français ont pardonné, attendris par ce chapitre inédit de la vie romanesque de leur Président. «Il fallait bien que ça sorte, confie-t-il, dans un mélange de fierté et de soulagement à Christian Prouteau. Elle est grande, il faut qu'elle vive

Le Président ne se lasse pas de feuilleter ce Match qui consacre sa fille. À l'Élysée, au restaurant, devant ses collaborateurs ou ses amis, il pointe le visage de Mazarine, rayonnant: «Elle est jolie, hein? Elle a un petit air d'Adjani... »
Ibidem, Match, le choc d'une photo, p. 243

17
(La revanche d'Anne)

Quelques jours plus tôt, Anne, elle, a attiré sa fille près d'elle. « On a tout organisé pour le cimetière. Papa sera enterré à Jarnac, comme il l'a choisi.» Mazarine s'étonne que l'on puisse évoquer l'enterrement de son père alors que celui-ci se trouve dans la chambre d'à côté, bien vivant. Mais elle saisit dans le ton de sa mère une nuance étrange. Un ton de victoire.
Elle n'a pas tort. Peu importe à Anne d'exister aux yeux des Français. Peu lui importe de demeurer inconnue de la Mitterrandie officielle. François a refusé de divorcer, il n'a pas voulu l'épouser. Mais, alors que l'homme qu'elle aime depuis plus de trente ans se trouve au seuil de la mort, elle ne peut l'imaginer reposer aux côtés d'une autre, si officielle fût-elle. Elle sait désormais qu'il a choisi Jarnac, dans l'unique et dernière tombe disponible du caveau familial. Elle sait aussi que lui, l'agnostique, qu'elle a accompagné vers la découverte du sacré, a accepté une messe de funérailles.

Danielle la laïcarde n'avait rien voulu de tel.
Ibidem, Jarnac, la victoire d'Anne, p. 255

18
(Les trois femmes de Jarnac)

Le chromo fait le tour du monde. On remarque moins ces six gardes fidèles, en uniforme bleu nuit, portant le cercueil jusqu'au tombeau, selon la volonté de François Mitterrand. Juste avant que la plaque ne se referme, trois d'entre eux font écran de leur grande taille aux regards indiscrets et jettent sur le cercueil fauve une rose rouge et une enve- loppe blanche. Emportées avec le Président, quinze années de clichés et de souvenirs, l'album photo de l'autre famille.
Les gendarmes semblent dire: «Ne vous inquiétez pas, monsieur le Président. Nous veillerons sur Mazarine. Nous veillerons sur vos secrets. »
Ibidem, p. 261

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