Patrick Champagne

Sociologue, disciple de Pierre Bourdieu. Faire l'opinion, le nouveau jeu politique, Les Ed. de Minuit, Paris, 1990.

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Les politologues prétendent faire progresser la démocratie et rappellent que les instituts de sondage n'existent pas dans les régimes totalitaires. Or, la démocratie est sans doute moins menacée aujourd'hui par le totalitarisme que les politologues invoquent comme un épouvantail que par la démagogie et le cynisme que la pratique des sondages encourage par contre très directement.(p. 274).
2
Les sondages qui sont réalisés avant les élections et qui donnent, dans les semaines qui précèdent les scrutins, les positions respectives des candidats et les catégories sociales qui les soutiennent permettent sans doute une certaine rationalisation dans les stratégies de campagne des différents candidats ; mais ils favorisent plus encore une attitude manipulatrice qui est fortement appelée par la logique politique. (p. 274).
3
Les sciences sociales ne sont pas (pour autant) hors de la politique. Mais elles doivent être des sciences de la politique, c'est à dire des sciences qui ne sopnt pas "engagées" dans la lutte politique, au sens étroit de l'expression, mais qui permettent de mieux comprendre. ( p.275).
4
Les entreprises de la presse écrite et télévisée sont des entreprises économiques en concurrence pour vendre leurs produits ; cette concurrence se manifeste bien sûr dans la recherche du "scoop", de la déclaration exclusive ou de tout ce qui peut distinguer et différencier un support par rapport à un autre, mais elle oblige aussi, plus banalement, à aborder dans l'urgence les sujets traités par les concurrents...(p.280).
5
Une des conséquences de la pression de l'audimat peut être l'invitation répétée de démagogues qui, par soi, est grosse d'effets politiques dont on ne sait plus qui les a voulus. Elle pousse "à la faute", "au bidonnage", "au coup monté" fabrique par ou pour les journalistes. Il serait facile de multiplier les exemples d'emballement des médias, ainsi que la dénonciation après coup (très médiatique également), par les journalistes eux-mêmes, de ces emballements, par exemple, le faux charnier roumain de Timisoara, les violences des skinheads suscitées pour les besoins d'un reportage télévisé, les actes isolés d'adolescents érigés en problèmes de société (comme c'est le cas du "port du voile islamique" dans quelques établissements scolaires, de l'affabulation d'une jeune adolescente noire qui, dans un contexte médiatique saturé en reportages sur la montée du racisme, a cherché à couvrir une "bêtise" en invoquant une agression raciste). (p.280/81.)
6
On peut se demander si les sondages d'opinion publique, qui ne constituent le plus souvent qu'une fausse ouverture du champ politique vers la base, ne doivent pas leur force dans le fait qu'ils permettent de réaliser le vieux rêve des dominants, déjà évoqué par Marx, de "la bourgeoisie sans le prolétariat" ou, plus récemment, par Bertold Brecht, de la "dissolution du peuple" quand celui-ci n'est pas d'accord avec le parti qui parle en son nom et à sa place. La politique doit être autre chose que cet univers, digne de la science-fiction, dans lequel le peuple n'existerait que sous le forme de sondages (téléphoniques de préférence) et regarderait à la télévision les luttes que se livreraient, "en son nom", les différents clans d'un monde politique qui n'obéirait en fait qu'à la seule logique de ses luttes intestines. (p.281/82).

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