Jean Cau (1925-1993)

Journaliste et écrivain. Ancien "gauchiste" reconverti en "droitiste". Secrétaire de Jean-Paul Sartre, prix Goncourt 1961, auteur d'une cinquantaine de romans et d'essais. En 1989 il brigue à l'Académie Française le siège d'Edgar Faure, notamment brillant homme politique à géométrie variable, il obtient 14 voix pour et 15 oppositions.

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En cette année 1989 ...

En cette année 1989 où le mur de Berlin tomba,j'accomplis l'acte le plus vil de ma vie. Le Mur de la honte était démoli au moment même où j'élevais le mien: je me présentai à l'Acadé­mie française.

En cette année 1989 où l'URSS et l'Europe de l'Est essayaient de dérouler les bandelettes purulentes qui emmaillotaient leur corps décomposé, je sollicitai l'honneur d'être momifié. Je me présentai à l'Académie française.

En cette année 1989 où la France célébra le bicentenaire de sa Révolution et chargea un bouffon d'adapter en farce la tragédie la plus bavarde et la plus sanglante de notre histoire, j'y allai moi-même de ma bouffonnerie: je me présentai à l'Académie française.

En cette année 1989 où l'on parla tant et tant de liberté, où le peuple français fut continûment abreuvé de mensonges, où l'on entrevoyait, sur les trottoirs, déguisés en sans-culottes, des camelots vendeurs de guillotines miniatures et de cocardes tricolores, où à l'Est on gigotait des carmagnoles-rock en haletant vers le Hamburger, cette année où la liberté fut mise à tous les civets mais le vin en était Coca-Cola, j'acceptai qu'un collier me râpât le cou et me présentai à l'Académie française.

En cette année 1989 où Teutons, Baltes, Polonais, Daces, Scythes, Huns, Moldaves, Arméniens, Circassiens et j'en oublie, aspiraient à retrouver leur identité, j'étais prêt à brader la mienne: je me présentai à l'Académie française.

Une vie sans bassesse ou compromission, sans honneurs, sans reculs, sans casier judi­ciaire, fermes, bocages ou appartements en Suisse, une vie tout entière consacrée à la litté­rature, aux femmes, à la tauromachie, à Ray Sugar Robinson, Fausto Coppi et au paiement de mes contributions, j'acceptai de la courber afin de passer sous les fourches dressées quai de Conti. Je me présentai à l'Académie française.

J'ai, sur mes mains, cette tache. Tatouée sur mon front, cette honte.
Le candidat, Xenia, Paris, 2007, pp.15-16

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Au vrai, Edgar (Faure)devait être, tout au long de sa vie, plus chargé de présidences qu'un âne de saintes (les siennes étaient laïques) reliques et capable de présider, le matin, l'Association des amis jurassiens de l'Armée et, l'après-midi, l'Amicale des objecteurs de conscience. A onze heures le GIGN, à minuit le FLNC. Président, toujours prêt!

De nature, de profession - la politique n'étant qu'une activité et nul n'osant mettre sur sa carte d'identité: profession, politicien - il était avocat. Quelle autre profession eût-il pu exercer, messieurs, sinon celle de «bavard », comme disent les mauvais garçons, et qui permet à ses membres de transformer le mensonge en vérité, la vérité en mensonge, le criminel en innocent, l'innocent en coupable, le faussaire en amoureux de l'authenticité, le trafiquant en défenseur du commerce et le Canada Dry en Lafite-Rothschild.

Toujours, d'ailleurs, nous le savons, la politique, hier en France, aujourd'hui dans l'Hexagone, attira l'avocat comme le bijou la pie voleuse. A qui en douterait, il suffirait de rappeler que M. Mitterrand lui-même, notre Protecteur, et dont l'activité vagabonde consiste à être Président de la République, arbora jadis la robe noire.
Noire, messieurs, couleur qui «va le mieux» lorsqu'on est possédé du désir de s'enfoncer dans les sylves sombres de la politique, autrement nommées allées du pouvoir au bout desquelles des fauteuils vous tendent les bras. Ministériels d'abord mais malheureusement éjectables encore qu'il soit possible de rebondir de l'un sur l'autre lorsqu'on a souple le mollet républicain et que l'on sait donner le coup de rein au moment propice.

Aux Olympiades de la IVe République, notre Protecteur obtint onze médailles d'argent (onze fois il fut ministre) mais Edgar, s'il n'en récolta que sept, y ajouta deux médailles d'or en raflant deux fois la présidence du conseil. Sous la Ve il passa de l'Éducation nationale, messieurs, aux Affaires sociales, messieurs, avec la même virtuosité qu'a l'acrobate à saisir n'importe quel trapèze.

On est radical ou on ne l'est pas. Je veux dire, n'est-ce pas, qu'on travaille toujours avec filet et que l'on est sûr, lorsqu'on rate la barre, de s'y recevoir mollement. Les os intacts, l'échine toujours souple, il ne vous reste plus qu'à grimper à l'échelle de corde pour, là-haut, recommencer vos voltiges.
Ibidem, pp. 33-35

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Car Poirot est un curieux personnage et même, parmi les académisés, si curieux qu'il mérite que je lui consacre quelques lignes toutes particulières.
Drame de ce garçon: il ne s'aime pas et pourrait faire sien cet aveu de Sartre, dans Les Mots: «J'ai toujours pensé contre moi-même ».
Telle est la clef: Poirot «pense» contre Poirot. On avancera qu'il serait sain qu'il évitât de penser et fît sienne ma devise: « Moins je pense, plus je suis» mais, qu'y faire?
Poirot pense. Contre lui. Une excuse à cela: durant des décennies, il a exercé le métier de critique théâtral d'abord, littéraire ensuite, ce qui vous exécute un homme plus sûrement qu'un peloton d'exécution.

J'entends l'objection: s'il choisit ce métier, ce ne fut pas par hasard mais parce qu'il avait des dispositions génétiques à l'exercer. Je l'admets et avec Leibniz estime que «la prédestination renferme en soi une destination absolue et antérieure à la considération des bonnes et mauvaises actions de ceux qu'elle regarde.»

Avec ça, Poirot, très « parisien» et, partant, obligatoirement homme de gauche, mais de gauche genre Sagan, Duras, etc. 75 % de ses critiques étaient frappées du sceau de l'éloge copain, parfois entortillé et, si l'on savait lire, empêtré comme dans une glu qu'il s'efforçait de transformer en miel.

0 le rude labeur! Le style de Poirot, pour le mener à bien, devait en appeler à toutes ses ressources d'ancien khâgneux et l'on songeait à un équilibriste qui tremble sur son fil, qui marque un temps, balancier en oscillation et bref regard lancé sur la plate-forme salvatrice, et repart d'un pied prudent.
Nous eûmes droit à une autre vague de critiques lorsque Poirot se présenta (trois fois) à l'Académie. A la moindre publication - essai, roman, traité, opus­cule, brochure - d'un locataire du quai Conti, Poirot dégainait son stylo et, forgé de l'encre du dithyrambe, le faisait courir sur sa page.

Le microcosme du «Tout-Paris» littéraire en était médusé. « Lécher à ce point, me dit un jour l'un de ses pairs en critique, mais il n'aura plus de langue pour prononcer un jour son discours de réception! C'est de l'auto-mutilation!» Pour les académisés, ô l'époque bénie! Ils étaient sûrs d'être « bien traités » par Poirot.
A tel point qu'ils hésitèrent avant de l'élire, tenaillés par cette crainte: « Oui mais si ce bougre-là est des nôtres, adieu les belles critiques dont il nous gratifiait, tarie l'eau bénite dont il nous aspergeait! »
Tout de même, la reconnaissance, ça existe, et Poirot, un beau jour, vit l'ascenseur lui revenir. Il monta dedans et se retrouva, enfin, tout là-haut, sous la Coupole, après l'avoir appelé trois fois.
Ibidem, pp. 60-62

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Envoi

Frères écrivains, frères d'encre et de sang, je viens à vous, frottant au creux de ma main cette tache qu'aucun parfum de l'Arabie ... Frères, ne vous présentez jamais à l'Académie.
Laissez venir à elle les professeurs, les médecins, les hauts fonctionnaires, les ministres, les anciens critiques littéraires, les avocats, les princes et les plongeurs sous-marins. Je vous en supplie, à genoux et le front dans la poussière: ne vous présentez pas.

A tous, frères, je demande pardon mais un seul baume adoucit la blessure infectée qui s'ouvre sur mon flanc et c'est de penser que je me suis sacrifié pour vous.
Frères, amis et même vous, ô ennemis aimés (si vous avez du talent), vous qui allez chevauchant le tigre ou rêvant dans la clairière auprès de la licorne qui broute, vous poètes, romanciers, philosophes, essayistes, polémistes, tous de haute et noble plume, priez pour moi.
Je mourus pour vous et sur quinze croix furent cloués mes membres, mon foie, mon estomac, mon scalp et mon sexe et mon cœur.

Écoutez ma voix: «Ceci est mon sang, ceci est ma chair de candidat ... » Et mon cri: «Mon Dieu, pourquoi (lorsque je me présentai à l'Académie) m'as-tu abandonné! Pourquoi n'as-tu pas saisi un pan de ma robe afin de me retenir sur le chemin de croix. »
Ibidem, pp. 95-96

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