Daniel Carton
Journaliste politique au Monde puis au Nouvel Observateur, puis indépendant.
Auteur de "Bien entendu c'est off", Ce que les journalistes politiques ne racontent jamais, Albin Michel, Paris 2003.

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Lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, j'ai vite compris que cette grande paresse de la presse ne frappait pas que la province. Le plagiat est la plaie honteuse du journalisme français et n'a pas peu contribué à l'édification, dans ce pays, de cette «pensée unique» qu'on est si prompt à dénoncer par ailleurs. C'est toujours pareil, on se perd dans de grandes thèses alors que le principe est tout bête. On pompe dans la presse écrite. On pompe dans les radios. On pompe à la télé. Le système est bien huilé. La presse française est devenue une grande surface où chacun vient se ravitailler sans vergogne le matin aux rayons de Libé et, depuis quelques années, du Parisien et le soir aux rayons du Monde. Pendant des décennies, le grand journal du soir, comme on ne l'appelle plus, fut le fournisseur exclusif. C'était « le » journal de référence... et pour cause. Il l'est resté pour les journaux radios d'après 18 heures et les grands «20 heures» des télés, ce qui n'est pas rien.
Bien entendu, p. 76-77

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Premiers jours au Monde et première invitation bristolée à venir déjeuner au ministère autour du nouveau locataire avec quelques confrères triés sur le volet. Beau décor. Beau menu. Autour de la table je suis le seul à ne pas tutoyer celui qui invite et personne ne semble en être gêné. Vouvoiement avec moi, tutoiement avec les autres, François Léotard jongle allégrement avec les prénoms et je me crois à un déjeuner d'anciens potes de régiment. Tout le monde flingue tout le monde, sous le camouflage du off, cette règle de base du journalisme français qui en fait aura fini par imposer de taire le plus important. « Off the record », « c'est entre nous », «je ne vous ai rien dit », «vous en faites ce que vous voulez, mais ce n'est pas moi qui parle ». Combien de variations autour de ce off hypocrite et insupportable?
Le déjeuner se termine et c'est alors seulement que je comprends pourquoi le ministre nous a conviés à banqueter. «Mes chers amis, je voulais vous dire de ne pas hésiter à vous adresser à moi pour vos invitations à la Comédie-Française, à l'Opéra et pour les vernissages dans les musées nationaux. » De l'art d'épater et d'appâter les bancs de chroniqueurs nageant toujours entre deux eaux. Quelques semaines plus tard, j'ai tenté le coup. Deux places pour la Comédie-Française, s'il vous plaît ! Ça a marché ! C'est d'un pratique ! Les meilleures places déposées à domicile par estafette spéciale. Mais je ne voulais pas céder à ce luxe, ayant encore les moyens de me fournir en places ordinaires. Le système, pourtant, s'était amélioré avec invitations pour les cérémonies des Césars et soirées privées au Festival de Cannes.
Je voyais où Léotard et ses acolytes voulaient en venir. Des mois plus tard, ils me firent la guerre parce que j'avais dénoncé leurs petites trahisons et leurs stratagèmes. Ils avaient décidé de plomber la candidature de Barre à la présidentielle de 1988, pour se vendre au plus offrant qui, déjà, s'appelait Chirac. Il était (très) mal vu de l'écrire noir sur blanc. Il y avait pourtant tant de choses à dire ! Sur leurs accointances avec le CNPF entretenues par un ancien du service de presse de la maison, l'omniprésent Michel Calzaroni qui voulait tout voir, tout savoir, jusqu'à faire et défaire les titres dans les journaux à la botte. Sur leurs actions bien placées à TF1 surveillées par la très gentille Claire Chazal, considérée par eux comme une vraie petite sœur. L'attaché de presse de Léo, Gérard Lavergne, devint d'ailleurs le parrain de son fils : ça renforce les liens.
Ibidem, p. 95-96

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J'ai compris à partir de ce jour que la politique était d'abord l'art de se servir des médias. Le tutoiement entre politiques et journalistes, cet insupportable tutoiement, devenu signe de ralliement d'une caste, assurance tous risques et gage de compréhension mutuelle. Ah ! la belle affaire, paraît-il. Je tutoie, tu tutoies, nous nous tutoyons. Pas devant micros et caméras, ah! ça, non, surtout pas. Jamais! Il faut que le «tu» reste entre soi. Le peuple requiert quand même quelques mises en scène. Ainsi un Grand Jury RTL-Le Monde, rendez-vous politique du dimanche soir si prisé. Vous venez dans les studios une demi-heure avant. L'invité arrive, on se tutoie. Pendant les pages de pub, on se tutoie. Après l'émission, pendant la collation où tout le monde se pousse autour de l'invité pour lui dire que, décidément, il est le meilleur, on se tutoie.
Tout à coup la petite lumière rouge du direct s'allume : on se vouvoie. Pareil sur Europe 1, sur n'importe quelle radio, sur tous les plateaux de télévision. Pareil aussi pour les interviews dans les journaux. On dit «tu », on écrit «vous ». Petite gymnastique facile, entendue par avance. Tours de passe-passe convenus qui ne gênent personne. Tout le monde, dans ce milieu, finit par tutoyer tout le monde et le comble, c'est que si vous ne le faites pas, vous passez pour un bégueule, un pisse-froid, entre autres amabilités. « Pourquoi vous ne me dites pas tu, vous ne m'aimez pas? » J'ai encore à l'oreille cette réflexion d'un centriste sensible qui voulait être ministre, Bernard Stasi. Les confrères le tutoyaient, je le vouvoyais, et il ne le comprenait pas. Que m'avait-il fait? Rien bien sûr!
Ibidem, p. 97-98

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Ainsi averti, je n'ai pas eu trop de mérite à ne plus retomber dans le panneau. Et pourtant, les spé- cialistes du tutoiement sont légion. À gauche comme à droite. Le champion toutes catégories étant sans conteste l'actif Sarkozy. On voit où cela l'a mené. On conçoit qu'il ait fait des émules chez ses pairs. Avant d'avoir des idées, il s'est mis à tutoyer tout le monde, tout le temps, en tous lieux, sauf évidemment à la radio et à la télé. Sans jamais se poser de questions. Il me recevait: «Bonjour, comment vas-tu?» Je répliquais invariablement : « Bien et vous-même? » Cette réponse suffisait pour imposer le vouvoiement dans nos échanges mais ne suffisait pas à éviter qu'il recommence le même cinéma la fois suivante, dans l'espoir que, de guerre lasse, vous vous laissiez prendre à son stratagème. Car en réalité, le tutoiement n'est qu'un début. Les consœurs sont sujettes à des traitements particuliers, parfois même très particuliers, pouvant mener à une certaine confusion des genres. D'abord on se tutoie, ensuite on s'embrasse et après on voit. Bisous par-ci, bisous par-là, avec un petit problème cependant pour les initiés : à la télévision, sur les images montrant par exemple les arrivées dans les réunions, les attroupements dans les couloirs de l'Assemblée ou les attentes dans les états-majors, on ne les entend pas se tutoyer, mais on les voit s'embrasser.
Le soir du premier tour de la présidentielle de 2002, un œil avisé pouvait même observer quelques grandes sœurs journalistes consolant sur leurs frêles épaules quelques pontes socialistes secoués par la chute de la maison Jospin. En face aussi, on pouvait s'apercevoir qu'avec la gent journalistique féminine, Chirac a le baiser facile, au demeurant une très vieille habitude chez lui. Sur ce point, il n'a pas attendu les conseils avisés de sa fille et encore moins les recommandations de la prude Bernadette pour exploiter consciencieusement le filon inépuisable, et dit-on insondable, de son charme. Autant il s'est toujours méfié des journalistes hommes, autant il ne s'est jamais vraiment gardé de confondre les genres avec leurs homologues femmes qui voulaient bien se laisser faire. Et disons que, compte tenu de son exceptionnelle longévité en politique, elles furent un certain nombre à céder ! Elles gagnent dans l'affaire quelques substantiels avantages et l'occasion de faire des papiers « bien informés » ! Parfois même une promotion. Lui s'est octroyé durablement l'image du gars sympathique et sexy, qui allait beaucoup lui servir. Une réputation qui s'est traduite par un chiffre : « Douze minutes, douche comprise. » Ce qui était assez flatteur par rapport au sobriquet dont les mêmes consœurs avaient parfois affublé Giscard : « Atchoum ! » Mitterrand, c'était « le papouilleur ». Pourtant celui-ci, comme Chirac, comme Giscard, a su exploiter aussi à son avantage la tendresse non strictement professionnelle de quelques journalistes pas trop farouches.
Ibidem, p. 121-122

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