Mgr Philippe Brizard

« DANS SA CHAIR, IL A DÉTRUIT LE MUR DE SÉPARATION: LA HAINE », Oeuvre d'Orient n°749, 2007 pp. 400-401

Si d'aventure des mages venant d'Orient se présentaient aujourd'hui à Bethléem « pour adorer le Roi des Juifs qui vient de naître », ils se heurteraient au mur de séparation.
Partout, des chrétiens et des hommes de bonne volonté vont fêter Noël, les uns tranquillement chez eux, les autres dans les affres de la misère, de la faim ou de la guerre.
Ceux de Bethléem, emmurés dans ce lieu de mémoire de la manifestation selon la chair de notre sauveur et rédempteur, auront le sentiment doux amer d'être regardés par le monde entier sans que personne ne s'intéresse vraiment à leur sort.
N'y aurait-il pas en effet quelque inconséquence à s'apprêter à célébrer Noël sans se préoccuper davantage de ce qui se passe au pays de Jésus et sans essayer d'interpréter ces évènements à la lumière de l'astre qui guidait les mages?

Tous, où que nous soyons, nous nous heurtons à ce mur.

Le Martyrologe nous dit qu'en ce temps-là, l'Empire était en paix. Il y aura aussi la paix cette nuit de Noël; les pèlerins de Terre sainte seront autorisés à franchir le check point ; dans les églises, on célèbrera le Prince de la Paix et on priera pour la paix.
Mais, cette paix-là, que d'aucuns appellent la trêve des confiseurs, est une caricature de paix.
Israéliens et Palestiniens vont continuer de se haïr.
Et, nous-mêmes, ne pactisons-nous pas avec cette haine quand nous refusons par lâcheté de chercher à comprendre ou de dénoncer les injustices? La peur joue son rôle, dissimulée derrière la sacro-sainte sécurité.
Et on laissera faire le mal tant en Terre sainte qu'en Irak et que partout où des hommes souffrent et se battent, pourvu qu'on soit tranquille.

Chrétiens, mes frères, nous croyons au salut qu'apporte le Dieu fait homme, Jésus-Christ. Ne pensons pas au salut sans considérer le prix qu'en a payé le Sauveur. Ne séparons pas le sauveur du rédempteur, Noël de Pâques, l'amour incarné de Jésus, poussé jusqu'au bout, de sa Passion.
La foi chrétienne ne se réduit pas à une morale. Elle pousse à agir de telle sorte que les hommes se rendent compte de l'absolue nouveauté des temps que le Christ est venu inaugurer.

Saint Paul a une formule choc : « Voici qu'à présent, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous êtes devenus proches grâce au sang du Christ. C'est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait l'unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation: la haine. Il a voulu ainsi, à partir du juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix: en sa personne, il a tué la haine », (Eph. 2, 13-17).

Célébrons donc l'incarnation du sauveur mais prenons-la au sérieux car Notre Seigneur a aimé jusqu'à l'extrême, lui qui a été haï sans raison. Et aimer jusqu'au bout suppose d'affronter la haine. Elle a saisi Jésus jusqu'au tréfonds de son être. Mais jamais il ne s'est compromis avec elle.
La croix, c'est toute cette haine accumulée sur Jésus, c'est tout le péché qui y est cloué. La croix scelle la paix parce qu'elle exprime le pardon envers tous les ennemis, d'un bord ou de l'autre.

Ce mur de séparation exprime donc la haine entre les uns et les autres, l'écrasement du plus faible par le plus fort, l'opposition entre le juif et le païen.

Ce mur représente aussi bien d'autres murs de par le monde ; parfois même il traverse nos familles : parfois, nous avons le cœur séparé en deux où l'amour et la haine s'affrontent en un terrible combat.

Jésus est venu pour la réconciliation. Le pardon du Christ sur la croix « engage son Église, à sa suite et sans autres armes que les siennes, sur toutes les lignes de fractures où il faudra tuer la haine, fût-ce au prix de sa propre vie» (Marguerite Léna). Laissons-nous réconcilier pour pouvoir réconcilier. Comprenons que vivre à la suite du Christ, c'est nous retrouver dans le combat qu'a mené le Christ.

Les chrétiens de Bethléem ne peuvent pas se satisfaire de ce mur.
Ils connaissent l'écartèlement de ceux qui tentent d'unir les ennemis. Par leur foi, ils risquent de se faire détester par les uns et par les autres. Mais le Christ n'a jamais promis la paix pour ses disciples. Il en a ouvert le passage dans sa propre chair.
Il arrive que des hommes soient amenés à donner leur propre vie pour que la vie triomphe de la mort. Ils invitent à une lecture douloureuse de leurs vies sacrifiées comme celles des saints innocents: à l'obscure clarté de l'étoile qui se lève à l'Orient, cette lecture annonce le terme de l'histoire où le dernier ennemi qui sera vaincu sera la mort.

Tels les mages, célébrons la manifestation dans la chair de notre grand Dieu et Seigneur Jésus Christ, en communion avec nos frères qui savent dans leur chair ce que coûte le combat du Christ pour la Paix.
Mgr Philippe BRIZARD, Directeur général de l'Oeuvre d'Orient, Les chrétiens de France au service des chrétiens d'Orient, 20 rue du Regard, 75278 Paris Cedex 06, oeuvre-orient.fr

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