Rony Brauman
L'époque américaine

Ancien militant maoïste, président de Médecins sans Frontières de 1982 à 1994, fondateur de Liberté sans Frontières, auteur, notamment, de L'action humanitaire, nouvelle édition, Flammarion, Paris 2001 ; Les médias et l'humanitaire, (avec René Backmann), CFPJ, Paris 2001.
Né à Jérusalem le 19 juin 1950 Rony Brauman est l'auteur, avec le cinéaste israëlien Eyal Sivan, d'un film sur le devoir de désobéissance "Le spécialiste", un documentaire sur le procès d'Adolf Eichmann en 1961 en Israël.

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Les nations aiment se décrire dans leur histoire tantôt sous les traits de la victime, tantôt sous ceux du héros. Si Israël réussit le tour de force d'être simultanément l'un et l'autre, c'est en s'appropriant, dans un rituel aux visées explicites, la geste des insurgés du ghetto de Varsovie :"La Shoah constitue la base légitime de notre entreprise. Notre armée tire sa force et sa puissance du martyr sacré de l'holocauste et des héros de la révolte [du ghetto de Varsovie](Discours d'un ancien ministre de la défense d'Israël)".
Rony Brauman, postface à Norman G. Finkelstein, L'industrie de l'Holocauste, La fabrique éditions, Paris 2001, p. 155.

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L'heure est aux déploiements militaires et aux annonces martiales. Cette série d'attentats inédits appelle naturellement une riposte, encore à venir au moment où ces lignes sont écrites. Rien ne peut justifier la mise à mort délibérée de milliers de civils et, d'ailleurs, nul ne semble contester, dans le monde, le droit des Etats-Unis à rechercher et punir les auteurs et les complices de ces actes ignobles.
Vous avez dit "crise humanitaire"? Par Rony Brauman, lemonde.fr | 28.09.01 | 17h51, Le Monde, 29 septembre 2001, p. 1 et 11.

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L'Afghanistan est menacé, paraît-il, d'une "terrible crise humanitaire".
Dans ce vaste ensemble que sont les pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, un exode, une famine organisée, un ouragan, une guerre, un génocide, un séisme sont nommés "crises humanitaires". Il y en a de terribles, il y en a donc de moins terribles. Mais personne, à l'exception notable du mollah Omar, chef des talibans, n'a eu l'idée de qualifier la catastrophe de Manhattan de "crise humanitaire". Sans doute parce que l'on sent bien qu'une telle qualification n'aurait fait qu'ajouter l'humiliation à la douleur, sans rien dire de plus sur la situation elle-même. Car l'emploi de cette formule révèle l'existence d'une double humanité: le fait que certains êtres humains sont plus humains que d'autres.
Le génocide du Rwanda fut qualifié en juin 1994 (à la demande du président Bill Clinton) de "crise humanitaire", ce qui déliait la communauté internationale de toute obligation de mettre un terme au massacre, alors que le monde en général et le Conseil de sécurité en particulier savaient ce qu'il en était. Rappelons-nous aussi la guerre en Bosnie et le traitement humanitaire de cette "crise humanitaire" qui culmina avec le massacre de Srebrenica en juillet 1995.
Dans les deux cas, pourtant, des forces militaires de l'ONU étaient présentes, qui engageaient la responsabilité directe de ceux qui les avaient envoyées. Dans les deux cas, un crime contre l'humanité était perpétré sous nos yeux. Nul gouvernement, nulle autorité politique ne songea pourtant à demander la moindre minute de silence à la mémoire des victimes de ces carnages. Des millions d'élèves des lycées et collèges de la République ont donc appris, le 14 septembre, qu'en dépit de ce qu'on leur enseigne, la vie humaine n'a officiellement pas la même valeur à New York qu'à Kigali.
Ibidem.

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La vie sacrée ou le sacrifice de la vie, là se trouverait la ligne de partage entre eux et nous. Au-delà de cette frontière, point de discussions ni de compromis, la chasse est ouverte. De nombreuses voix, et non des moindres, se sont déjà élevées contre une telle division du monde entre Bien et Mal ; il faut souhaiter qu'elles parviendront à tempérer les ardeurs de croisés affichées par de hauts responsables de l'administration de George W. Bush. Faute de quoi nous entrerions dans la logique infernale de tous les Ben Laden de la planète. Nous manquerions aussi une dimension essentielle de la crise actuelle: les raisons du ressentiment, voire de la haine, qu'éprouvent tant de gens dans le monde à l'égard des Etats-Unis.
Le soutien apporté par les Etats-Unis (et d'autres démocraties occidentales) à des dictatures corrompues, leur engagement aux côtés de régimes pratiquant la torture, voire le crime de masse, comme mode de gouvernement, sont des faits objectifs. De l'Indonésie à Panama, de la Colombie au Pakistan en passant par le Chili, la Somalie ou le Salvador, beaucoup de gens ont de sérieuses raisons d'en vouloir aux Etats-Unis. Dans de nombreux pays "amis de l'Occident" où l'opposition a été écrasée, la revendication du changement a été peu à peu annexée par des groupes extrémistes et singulièrement par les islamistes dans les pays musulmans.
Qui ira expliquer à un Irakien pourquoi, après avoir été l'allié du monde libre lorsqu'il agressait l'Iran, Saddam Hussein est devenu une figure du diable quand il a envahi le Koweït ? Qui lui dira que c'est au nom des droits de l'homme et du respect de la vie que les Etats-Unis s'acharnent à maintenir l'embargo contre son pays et à le bombarder régulièrement depuis des années ? Ce n'est pas la haine de la démocratie qui a poussé des Palestiniens à crier leur joie dans la rue le 11 septembre, mais le sentiment que, cette fois-ci, les destructions étaient du côté opposé. Montées entre deux plans d'apocalypse à Manhattan, ces scènes étaient insupportables. Il est trop facile, cependant, de n'y voir qu'un fanatisme d'un autre âge, en oubliant qu'elles se produisent au sein d'une société humiliée, violentée jour après jour par l'armée et les colons israéliens depuis des années et qui voit Washington comme le soutien indéfectible de ceux qui les oppriment.
Il suffit de décentrer quelque peu son regard sur le monde pour comprendre à quel point le discours occidental sur le caractère sacré de la vie et des droits inaliénables de la personne peut apparaître comme une pure tartufferie. Constater ces processus ne revient pas à légitimer le terrorisme, mais à désigner et reconnaître ses racines politiques.
Ibidem.

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L'époque américaine, par Rony Brauman

L'ÉPOQUE qui s'est ouverte avec les attentats du 11 septembre est celle des Etats-Unis. Rien de neuf, semble-t-il, puisque le règne de l'"hyperpuissance américaine" (selon la formule d'Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères) est déjà solidement installé depuis la disparition de l'URSS et l'écrasante mobilisation politico-militaire engagée sous le commandement de Washington dans le Golfe en 1991. Nous sommes habitués, depuis la "Tempête du désert", à voir des déploiements armés américains rythmer la vie politique internationale. Nous sommes accoutumés à subir, tout en protestant, le poids de décisions prises à la Maison Blanche et, à de rares exceptions près, imposées à l'ensemble des nations, en particulier dans les domaines de l'environnement, du commerce, de la justice internationale et de la sécurité. Nous constatons régulièrement que, depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis sont le seul membre permanent du Conseil de sécurité à pouvoir faire usage de son droit de veto.

La destruction du World Trade Center n'a en rien modifié cet état de fait, comme on peut en juger par la politique américaine au Proche-Orient, ou encore par la remise en cause unilatérale du traité antimissile de 1972 et du protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre. Si quelque chose a changé sur la scène internationale depuis le 11 septembre 2001, ce ne sont pas tant les actes politiques des uns et des autres que le cadre dans lequel ils s'inscrivent et leur perception par les opinions publiques. C'est au moment où la puissance américaine brille d'un éclat sans précédent dans l'histoire qu'elle fait, pour la première fois, l'épreuve d'une agression et d'un crime de masse sur son propre territoire. C'est au moment où la technologie militaire est vue comme l'assurance ultime de la sécurité que son dispositif est déjoué par une poignée de terroristes armés de cutters.

Le choc provoqué par ces attentats doit sa force tout autant au spectacle effarant donné ce jour-là qu'au constat de "déréglementation du marché de la violence" (d'après le politologue en relations internationales Bertrand Badie). Ce sont bien les Etats-Unis qui avaient mis fin à la guerre civile en Bosnie et au Kosovo, s'affirmant comme seuls garants crédibles de la stabilité en Europe centrale. Ce sont les mêmes qui avaient décidé que rien ne serait fait pour mettre un terme au génocide du Rwanda de 1994. Unique pays capable de se poser en régulateur de la violence, voici qu'ils en subissent les coups, assénés qui plus est par un réseau privé dans la constitution duquel ont trempé plusieurs de leurs alliés. Ce brouillage des jeux de puissance et des frontières de la violence constitue aujourd'hui l'essentiel de l'"après-11 septembre".

Le monde occidental, lieu d'invention des droits de l'homme et de la citoyenneté, se caractérise par sa tendance historique à étendre son autorité sur le reste de la planète. Le passé colonial de nombre de pays européens témoigne de cette aspiration où se mêlaient de façon indissociable impérialisme et "devoir de civilisation". Relevons au passage que tout un courant du mouvement humanitaire contemporain prolonge cette tradition du "fardeau de l'homme blanc", popularisé par Kipling, sous les couleurs rajeunies du "droit d'ingérence". Mais ce sont les Etats-Unis, pouvoir militaire et économique sans rival depuis l'implosion de l'Union soviétique, qui ont désormais pris en charge ce rêve, jusqu'alors bridé par les courants isolationnistes encore influents dans ce pays. Tout semble indiquer que l'humiliation subie le 11 septembre leur a insufflé la volonté politique nécessaire pour établir concrètement leur empire universel. La "guerre à la terreur" déclarée par George Bush ne saurait en effet s'accommoder de nuances : qui n'est pas avec l'Amérique dans ce combat est contre elle. Force est de reconnaître qu'en ce début d'année 2002 les vents lui sont favorables.

Le régime tyrannique des talibans a été pulvérisé et l'intervention armée en Afghanistan constitue, au-delà de la victoire locale, un message limpide : tel sera le sort qui attend tout pays abritant des réseaux terroristes. Indiscutablement, la leçon a porté. A ce jour, pas plus d'ailleurs que pendant la guerre du Golfe et contrairement à la plupart des prédictions, on ne constate de mobilisation de la "rue arabe", à l'exception de petites manifestations localisées. De même, les déclarations et manœuvres annonçant d'éventuelles opérations militaires antiterroristes dans d'autres pays - Somalie, Irak, Philippines - n'entraînent que de timides et courtoises réserves, comme si le monde se résignait par avance à l'envoi discrétionnaire d'un corps expéditionnaire américain.

Les Etats-Unis sont une démocratie, et la vitalité de ce pays, les chances de réussite qu'il peut offrir à ses habitants continuent de fasciner. Nombre de ceux qui les vitupèrent, notamment dans les mondes arabe et latino-américain, rêvent d'y émigrer, témoignant de la force toujours vive du "rêve américain" et de la coexistence singulière d'attirance et de rejet qui caractérise les relations avec eux. Cette confusion des sentiments n'est, au fond, que l'expression de la relation complexe que les hommes entretiennent avec la puissance. Elle sert trop souvent, cependant, à disqualifier la critique politique de ce pays. Sous sa forme paroxystique, la "haine de l'Amérique" peut certes cacher la peur de la liberté et le rejet de la démocratie, mais l'emploi du mot "haine" est en lui-même une généralisation trompeuse, destinée à abaisser au rang de sentiments inavouables ce qui relève du jugement politique et de l'expérience collective.

Ce n'est pas l'Amérique qui est rejetée, mais la politique américaine, et cela explique que l'on puisse vouloir y vivre tout en la critiquant âprement. Et c'est parce que la politique américaine pèse d'un poids singulier, celui d'une "hyperpuissance", qu'elle suscite de telles passions. Chacun sait, par exemple, que l'essentiel d'une solution acceptable au conflit israélo-palestinien, c'est-à-dire la reconnaissance d'un Etat palestinien souverain et viable, se trouve entre les mains du président des Etats-Unis, lui seul étant capable d'amener Israël à se retirer des territoires occupés. Et tout le monde, ou presque, constate simultanément l'aval donné par la Maison Blanche à la colonisation et aux violences israéliennes dans les territoires, puis à une entreprise d'écrasement de l'Autorité palestinienne, sous couvert de lutte contre le terrorisme.

Si les démonstrations de joie après les attentats de septembre ont été rares, il n'était pas besoin de creuser profondément pour s'apercevoir que cette terrible jubilation était partagée par bien d'autres qui ne l'affichaient pas ouvertement. Plutôt que de renvoyer hâtivement ces réactions à un atavisme barbare ou de détourner pudiquement le regard, il faut s'interroger sur ce qui les a provoquées. Pour tous ceux qui subissent des violences perpétrées à l'ombre de la puissance américaine, ces attentats monstrueux étaient d'abord une revanche, un rééquilibrage dans la distribution inégale de la mort infligée à des innocents. Tenter de comprendre ces manifestations, ce n'est pas les justifier. C'est d'abord se souvenir, à la lumière de l'histoire et de l'actualité quotidienne, que le monde ne se divise pas en deux camps, l'un pour lequel la vie serait sacrée et l'autre pour lequel elle ne serait bonne qu'à être sacrifiée. Le monde réel ne se ramène pas à de tels simplismes idéologiques, mais c'est bien ce que la "guerre à la terreur" qui inaugure "l'époque américaine" tend à faire croire.
LE MONDE | 21.01.02 | 12h14 | analyse, Le Monde, 22 janvier 2002, p. 17, Rony Brauman est médecin, ancien président de médecins sans frontières (1982-1994) ; il enseigne à l'IEP (Sc-Po) de Paris. ce texte est l'une des deux préfaces de l'édition 2002 du "bilan du monde".

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