Iosif Vissarionovitch Djougashvili dit Koba (1913)
Iosif Vissarionovitch Djougashvili dit Joseph Staline

Roman Brackman. Né à Moscou en 1931, déporté en Sibérie pour "activités anti-soviétiques", évadé, réfugié aux Etat-Unis, enseignant à l'Université de New-York, publie en 2001 The secret File of Joseph Stalin (Franck Cass Publishers, London), Staline, agent du tsar, l'Archipel, Paris, 2003, ouvrage dans lequel il expose minutieusement ses recherches, notamment dans les archives russes, qui aboutissent à confirmer que Staline fut un espion de la police politique du tsar infiltré chez les bolchéviques dirigés par Lénine. Nombre des "épurations" qu'il diligenta avaient pour objet de faire disparaître des témoins très gênants ...

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(Koba, agent infiltré de l'Okhrana, la police politique du tsar, chez les bolcheviks de Lénine)
En dépit de l'opposition aux opérations de guérilla, Lénine constitua avec I. B. Krassine et A. A. Bogdanov un groupe secret destiné à commanditer des brigandages, "moyen simple d'alimenter les caisses". Il leur présenta Koba comme un " expropriateur " efficace qui, avec la participation de Kamo, l'avait approvisionné en argent. Koba en promit davantage j Lénine l'informa qu'il avait envoyé Kamo à Saint-Pétersbourg pour participer à un hold-up.
Le rapport de Koba à Garting (de l'Okhrana) contenait le détail des débats du Congrès et la liste des participants. Il ne mentionnait ni les hold-up projetés par Lénine, ni le rôle que lui-même y tiendrait. À son retour, il fit halte à Saint-Pétersbourg pour s'entretenir avec Kamo, qui avait rallié les maximalistes, faction extrême du parti social-révolutionnaire de gauche qui s'était engagée dans une série de cambriolages de banques et d'assassinats de hauts fonctionnaires gouvernementaux. Kamo, en outre, affinait sa maîtrise d'un nouveau type de bombe inventé par deux amis de Lénine, l'ingénieur Leonid Krassine et le professeur M. M. Tikhvinski.
Lénine fondait de grands espoirs sur cette bombe, "élément nécessaire des armements populaires", comme il l'écrivit avec son laconisme habituel. Fort de ces informations, Koba les rapporta à l'Okhrana de Saint-Pétersbourg, sous son nom de code "Ivanov", le même qu'il avait utilisé à Tammersfors quatre mois et demi plus tôt.
Staline, agent du tsar, p. 75

2
Lénine traversa la frontière russe le 3 avril 1917 à Belo Ostrov. Kamenev et quelques partisans montèrent dans le train pour l'accueillir; Staline n'était pas du nombre. Les premiers mots de Lénine furent acerbes: "Mais qu'écrivez-vous donc dans la Pravda? Nous avons vu plusieurs numéros et vous avons vraiment maudits°! " Nous", c'était Lénine, et s'il était en colère, ce n'était pas seulement à cause de la dénonciation des liens de Malinovski avec l'Okhrana, mais aussi parce que le journal soutenait la détermination du gouvernement provisoire à poursuivre la guerre. À son arrivée à Petrograd, il fit une déclaration restée dans l'histoire sous le nom de "Thèses d'avril" : la guerre "impérialiste" devait selon lui se transformer en « guerre civile entre la "dictature bourgeoise", incarnée par le gouvernement provisoire, et la "dictature prolétarienne démocratique du prolétariat et de la paysannerie", que représentaient les bolcheviks. Puis il lança le mot d'ordre fameux: "Tout le pouvoir aux Soviets!". Il ajouta que la transition était caractérisée, « d'une part par le maximum de légalité (la Russie est maintenant le pays le plus libre de toutes les puissances belligérantes au monde), de l'autre, par la non-oppression des masses". Il espérait exploiter impunément ce "maximum de légalité" dont bénéficiaient tous les partis et, sans tarder, demanda le renversement du gouvernement provisoire et la "fraternisation" des soldats des armées en guerre. Il reprenait là les points principaux du mémoire de Parvus au gouvernement allemand.
Les subsides allemands furent versés à Lénine sous le couvert d'une société d'import-export établie par Parvus à Stockholm, et dont Ganetski était le directeur. Les bénéfices étaient déposés sur un compte de Parvus à la Nea Bank à Stockholm et, de là, transférés sur un compte spécial de la Banque de Sibérie à Petrograd; ce dernier compte était détenu par Mme Sumenson, représentante à Petrograd de la société Nestlé. Et Lénine avait plein accès à ce compte. Deux semaines après son arrivée à Petrograd, il lança des journaux destinés aux soldats du front, Okopnaya Pravda (" La Vérité des tranchées»), Soldatskaya pravda ("La Vérité des soldats") et autres publications bolcheviks, prônant une paix séparée et le renversement du gouvernement provisoire. Les services secrets russes informèrent le gouvernement que la propagande bolchevik était financée par l'agent allemand notoire Alexandre Parvus.
Ibidem, p. 155-156

3
Un jour, fin février 1923, après une réunion du Politburo Trotski, Zinoviev, Kamenev et Staline demeurèrent seuls. Staline annonça que Lénine avait demandé qu'on lui apportât du poison. Trotski savait que le Dr Guetier avait déclaré quelques jours plu tôt: "Vladimir Ilitch est de nouveau sur pied. Il a une fort, constitution.é Pour Trotski, Lénine incarnait la volonté de vivre. "Nous ne pouvons naturellement pas souscrire à cette requête s'exclama-t-il. Guetier n'a pas perdu l'espoir. Lénine peut se rétablir." Trotski fut frappé par le sourire énigmatique qui, dans de telles circonstances, fendait le visage de Staline. "Je le lui ai déjà dit, répliqua celui-ci avec quelque impatience, mais il n'a pa voulu m'écouter. Le vieil homme souffre. Il veut avoir du poison à portée de main [...]. Il ne s'en servira que lorsque son état sera désespéré. " Trotski, Zinoviev et Kamenev étaient déjà familiers de la discordance entre l'expression de Staline et ses propos mais cette fois, Trotski la trouva insoutenable. Kamenev, qui portait une réelle dévotion à Lénine, se tenait debout, pâle et silencieux. Zinoviev paraissait stupéfait. Trotski ignorait si les deux alliés de Staline étaient au fait de la requête de Lénine ou s'ils venaient de l'apprendre. " Quoi qu'il en soit, reprit-il, c'est hors de question. Il pourrait céder à une dépression passagère et prendre une décision fatale. " Zinoviev parut se ranger à cet avis mais Staline répéta en lançant un regard vague aux trois hommes "Le vieil homme souffre. " L'entretien était informel, aucune décision ne fut donc mise au vote et Trotski supposa qu'on ne déférerait pas au vœu de Lénine ; mais il retira néanmoins une impression déconcertante de l'attitude de Staline.
Ibidem, p. 207

4
À compter de juillet 1926, date de la découverte de son dossier à l'Okhrana, le comportement de Staline se pervertit sensiblement. Il avait toujours été irritable; ce furent désormais les membres de sa famille qui eurent à souffrir de son intolérance et de ses crises de colère. En août, ses relations avec sa femme, Nadejda Alliloueva, se détériorèrent au point qu'elle dut le quitter en emportant sa fille âgée de six mois, Svetlana, et son fils Vassili, sept ans, pour retourner vivre dans sa famille à Leningrad. Yakov, le fils du premier lit, alors âgé de dix-huit ans, resta avec son père, mais son état psychologique ne cessait de se dégrader, tant et si bien qu'il tenta de se suicider d'un coup de carabine dans la poitrine, dans l'appartement désormais désert du Kremlin; le coup ne fut pas fatal et les médecins du Kremlin lui sauvèrent la vie. Seul commentaire de son père: «Même pas capable de tirer droit.»
Ibidem, p. 233

5
Deux mois après l'assassinat de Pavlik Morozov et l'arrestation du cercle de Rioutine, Nadejda Alliloueva, la femme de Staline, se suicida. Leurs relations n'en finissaient pas de se dégrader depuis des années et ils se querellaient pour des raisons politiques aussi bien que privées. "Tu es un tortionnaire, voilà ce que tu es!", lui lança-t-elle au cours d'une scène de ménage. "Tu tortures ton propre fils, tu tortures ta femme, tu tortures tout le peuple rosse ! " Comme à l'accoutumée, Staline répliquait par des vulgarités obscènes. Une fois, Nadejda Alliloueva s'écria: "Je sais quel genre de révolutionnaire tu es!" C'était une allusion à peine voilée au dossier de l'Okhrana, dont elle et son frère connaissaient l'existence. Nadejda était tourmentée depuis des années par la contradiction flagrante entre l'homme que déifiait la presse soviétique et celui qu'elle connaissait. À l'automne 1932, dans la dernière photo prise d'elle, elle a l'air d'une ombre.
Ibidem, p. 271

6
Le procès du " noyau trotskiste-zinoviéviste " s'ouvrit le 19 août 1936 dans la Salle d'Octobre de la Maison des Syndicats. La salle ne contenait que trois cent soixante sièges, qui furent tous réservés aux officiers et aux employés du NKVD; sur plus de trois cents prévenus, on ne devait en exécuter que seize; mais les autres, à l'exception d'un savant réputé, Ioffé, seraient exécutés" administrativement ", Staline barra le nom de Ioffé: " Relâchez-le, il peut nous être utile. " Le procureur Vishinski lut la liste des chefs d'accusation, pendant que le président, Vassili Ulrikh, dévisageait les prévenus; beaucoup d'agents du NKVD n'avaient pas oublié sa brutalité sadique du temps où il était membre de la Tcheka.
En trois jours, les prévenus décrivirent leurs crimes, dont leurs rôles dans la conspiration trotskiste pour assassiner Kirov et Staline, saboter l'industrie et l'agriculture, et ainsi de suite. Quand Mrachkovski témoigna que Smirnov avait été le chef du " centre clandestin ", celui-ci observa d'un ton sarcastique: "Vous aviez besoin d'un chef? Très bien, ce sera donc moi!" L'audience éclata de rire. Le réquisitoire de Vishinski s'acheva sur une tirade virulente: " Ces chiens fous du capitalisme ont tué notre Kirov, ils ont blessé nos cœurs... Je demande que ces chiens soient fusillés, Chacun d'eux! " Les prévenus lurent leurs dépositions finales, préalablement approuvées par Staline, qui avait biffé toutes les références à leur passé révolutionnaire, à leurs liens avec Lénine et à leurs postes dans le parti et le gouvernement, et avait inséré des passages injurieux tels que « lie de la société, traîtres et assassins qui ne méritent aucune pitié ".
Après cette autoflagellation, Kamenev demanda la permission de dire quelques mots, adressés à ses deux fils; l'un était pilote et l'autre était encore un adolescent (ils finirent par disparaître, eux aussi). « Quelle que soit la sentence, dit Kamenev, je la tiendrai pour juste. Ne vous retournez pas, allez de l'avant. Ensemble avec le peuple soviétique, suivez Staline." Il se rassit et se voila le visage de ses mains; tout le monde fut saisi, même les juges en perdirent leur masque de pierre. D'une voix à peine audible, Zinoviev lut sa déclaration finale, bourrée de jargon stalinien: « Mon bolchevisme défaillant s'est changé en antibolchevisme. Et par le trotskisme, j'en suis arrivé au fascisme. Le trotskisme est une forme de fascisme et le zinoviévisme, une forme de trotskisme. "
À 14 h 30, Ulrikh annonça que tous les prévenus sans exception seraient fusillés. On y comptait pourtant des agents du NKVD impliqués dans l'affaire en qualité de faux témoins: ils furent passés par les armes. Staline avait berné tout le monde, y compris les interrogateurs du NKVD, qui avaient cru qu'il respecterait sa promesse d'épargner les vies des prévenus en échange de leurs « confessions".
Yezhov, Yagoda et le chef des gardes du corps de Staline, Karl Pauker, contemplèrent les condamnés qu'on menait aux cachots. Kamenev marchait comme un somnambule. On lui tira dans le dos; il tomba en gémissant. « Achevez-le! » cria un officier en lui donnant un coup de pied. Un peu plus tard Zinoviev, en proie à une forte fièvre, fut arraché à sa couche et forcé de s'habiller. « Nous avons reçu l'ordre de vous transférer ailleurs ", lui déclara le même officier. Le condamné ne pouvait pas marcher et les gardes lui jetèrent un seau d'eau à la tête. Toutefois, même soutenu par ses bourreaux, il ne tenait pas debout et tomba. L'officier donna l'ordre de l'emmener dans une cellule vide et, lui saisissant la tête par les cheveux, l'abattit d'une balle de revolver. Il fut gratifié d'une citation pour « diligence dans des circonstances difficiles".
Ibidem, p. 306-307

7
L'exécution de Piatakov fut un coup dur pour Ordjonikidjé. Piatakov avait été commissaire adjoint à l'Industrie lourde pendant des années et Ordjonikidjé, illettré, s'en était remis à lui; il supplia Staline d'épargner son adjoint, puis il rendit visite à Piatakov en prison et lui annonça que Staline lui avait donné sa parole d'honneur qu'il ne l'exécuterait pas s'il signait la déposition demandée. Piatakov la signa. Ordjonikidjé s'avisa après l'exécution que Staline s'était cyniquement servi de lui; il lui reprocha avec colère d'avoir failli à sa parole. Pour l'intimider, Staline fit perquisitionner son appartement. Ordjonikidjé s'en plaignit. "Ce n'est rien, répliqua Staline, le NKVD est capable de perquisitionner chez moi aussi. " Puis, il lut à son interlocuteur des dénonciations contre lui. " Vois donc ce qu'on dit de toi! " conclut-il. Ordjonikidjé poussa un juron et raccrocha.
Le 18 février 1937, dix-huit jours après l'exécution de Piatakov, Staline ordonna à Poskrebyshev, le chef de son secrétariat personnel, d'aller abattre Ordjonikidjé dans son appartement. À 17 h 30, Zinaïda, la femme d'Ordjonikidjé, entendit un coup de feu; elle alla dans le bureau de son mari et le trouva mort. Elle regarda par la fenêtre et vit un homme qui courait sur la pelouse. Elle téléphona à Staline, dont l'appartement était voisin, pour lui faire part de la nouvelle. "Quelle maladie sournoise!" S'écria Staline, feignant le chagrin. "Un homme s'étend pour se reposer et il est victime d'une attaque!". Le certificat de décès, que le commissaire à la Santé, G. Kaminski, et deux autres médecins du Kremlin, Levine et Khodorovski, furent contraints de signer, déclara que la cause de la mort d'Ordjonikidjé était une « paralysie du cœur ", Kaminski fut assassiné secrètement peu après et, un an plus tard, les deux autres comparurent comme inculpés dans un procès.
Le cadavre d'Ordjonikidjé fut incinéré et l'urne déposée dans une alvéole à côté de bien d'autres, dans l'allée menant au mausolée de Lénine, Staline commanda des funérailles solennelles pour " notre bien-aimé Sergo " et Khrouchtchev prononça une oraison entrecoupée par les larmes et la colère, vitupérant de mystérieux " ennemis ", « Ce sont eux qui ont frappé ton noble cœur! Et Piatakov, l'espion, l'assassin, l'ennemi des travailleurs, a été surpris en flagrant délit et écrasé comme un reptile! " Au plénum du parti, en février-mars, Molotov tint de noirs propos sur « le danger particulier actuel des saboteurs et des espions, qui feignent d'être communistes".
Ibidem, p. 327-328

8
Dans la nuit du 19 mai 1937, au cours d'une perquisition de routine dans l'appartement de l'un des officiers de l'Armée rouge qui avaient été arrêtés, des agents du NKVD découvrirent la photocopie d'une pièce du dossier de Staline à l'Okhrana; c'était la lettre d'Eremine à Beletski, directeur de la police, contenant un résumé de la carrière de Staline dans la police secrète du tsar. Le document fut remis à Karl Pauker, chef du département opérationnel du NKVD, personnage borné et parlant mal le russe. Compagnon de beuverie de Staline depuis de nombreuses années, il portait à celui-ci une dévotion absolue. Sans se douter du danger auquel ce document l'exposait, il le porta sur-le- champ à son maître.
Staline comprit instantanément ce que cela signifiait: son dossier de l'Okhrana de Saint-Pétersbourg était entre les mains de conjurés militaires qui avaient l'intention de l'abattre. Il donna l'ordre à Yezhov de déclarer l'état d'urgence, de suspendre tous les laissez-passer d'entrée au Kremlin, d'entourer celui-ci de troupes du NKVD et de poster des détachements de gardes du corps autour de son bureau et de son appartement. Il expliqua à Yezhov que ces mesures extraordinaires de sécurité étaient liées à la découverte d'un vaste complot visant à assassiner ce dernier. Comme d'habitude, il désignait une "fausse cible": c'était lui-même qu'on voulait abattre. Il ordonna aussi à Yezhov d'arrêter de nombreux officiers de l'Armée rouge, qu'il soupçonnait de tremper dans le complot.
Sa "vision de l'ennemi" changea brusquement: il s'était évertué à fabriquer de fausses preuves de la conspiration imaginaire de Toukhatchevski et, tout d'un coup, il avait affaire à un véritable complot organisé par des inconnus. Il en oublia brusquement le "dossier Toukhatchevski" et, curieusement, ne soupçonna d'abord pas que celui-ci était mêlé au complot. Il répéta son erreur habituelle, qui était d'attaquer de façon impulsive ceux qu'il soupçonnait, se privant de la sorte de sources précieuses d'information. Il ordonna à Yezhov d'abattre Pauker et l'adjoint de celui-ci, Volovitch, sous prétexte qu'ils étaient "des espions polonais et allemand". Or, en supprimant Pauker, il se privait d'un renseignement crucial: la révélation de l'endroit exact où le rapport d'Eremine avait été trouvé, qui lui eût fourni un fil conducteur pour démasquer le complot. Il avait commis exactement la même bévue en 1929, quand il avait ordonné l'exécution de Blumkine sans s'informer d'abord du sort du dossier que ce dernier avait tenté de faire sortir du pays.
Ibidem, p. 333-334

9
Le procès Boukharine s'acheva le 12 mars 1938. Dans leurs déclarations finales, les inculpés demandèrent eux-mêmes des peines sévères pour leurs "crimes odieux". Staline avait autorisé Boukharine à modifier sa déposition et à nier qu'il eût l'intention d'assassiner Lénine et qu'il eût participé aux meurtres de Kirov, Menjinski, Kouibychev et Gorki. En échange de cette concession, il exigea que Boukharine lût la déclaration finale qu'il avait lui-même écrite. Boukharine y critiquait au passage, certains intellectuels occidentaux et américains "qui ne comprennent pas que,"dans notre pays, l'adversaire, l'ennemi, a parfois une double personnalité"; c'était attribuer aux autres le propre trait de caractère de Staline, celui qu'il avait lui-même si bien décrit dans Provokator Anna Serebriakova. Boukharine assura que la psychologie de Dostoïevski n'était plus valable en URSS. En Union soviétique, déclara-t-il, les personnages de Dostoïevski appartenaient au passé; ils survivaient peut-être, "dans les banlieues de petites villes de province, à supposer qu'ils existassent. Mais au contraire, cette psychologie se retrouve en Europe occidentale".
À 16 heures, le 13 mars, Ulrikh lut les sentences de mort des dix-huit inculpés, y compris Boukharine, Yagoda, Rykov et "tous les agents démasqués de l'Okhrana". Trois inculpés furent condamnés à des peines de prison et aucun n'y survécut. Les sentences de mort furent immédiatement exécutoires. Dans un livre qu'il publia en 1942, Walter Duranty, depuis plusieurs années correspondant à Moscou du New York Times, décrivit Ulrikh comme un juge, "sévère, mais juste". Quelques mois plus tôt, le même Duranty avait écrit que le suicide de Gamarnik, "prouvait qu'il avait été mêlé à un complot avec les Allemands". Et dans un rapport adressé à Washington le 7 mars 1938, l'ambassadeur des États-Unis en Union soviétique, Joseph Davies, nota que les procès avaient produit, des preuves irréfutables, justifiant l'accusation de trahison". Quand, au cours de ses conférences, on demandait à Davies s'il existait en URSS une cinquième colonne, il suscitait des rires en répondant: "Non, on les a tous exécutés°. "

10
(Katyn, avril 1940 : on "liquide" les officiers polonais)
Le NKVD institua un système spécial pour l'exécution des officiers polonais dans les trois camps. B. Z. " Bakcho" Koboulov, adjoint de Beria, convoqua les chefs du NKVD dans les régions de Smolensk, Kalinine et Kharkov et leur lut l'ordre de "l'autorité suprême" d'exécuter les prisonniers dans le camp de leur région. Les prisonniers du camp d'Ostakhovo furent conduits à la prison du NKVD de la rue Sovietskaïa à Kalinine ; là, le maître des lieux, le lieutenant-colonel A. M. Roubanov, avait fait installer une pièce insonorisée pour les exécutions. Les prisonniers étaient réunis dans la pièce voisine, la "salle Lénine" puis, les mains liées, ils étaient poussés dans la chambre de la mort, où Roubanov et un délégué de Moscou, B. M. Blokhine, les attendaient derrière la porte et les tuaient d'une balle dans la nuque. La même méthode fut utilisée au NKVD de Kharkhov, où l'on assassinait les prisonniers du camp de Starobelsk.
Le massacre des prisonniers du camp de Kozelsk fut organisé différemment; on les informa qu'on les transportait dans un autre camp et, avant leur départ, on les vaccina, contre le typhus et le choléra, leur dit-on. On leur laissa leurs effets personnels. Ce ne fut qu'après leur arrivée dans la forêt de Katyn, près de Smolensk, qu'ils commencèrent à soupçonner que leur fin était proche. ...
On leur attacha les mains et on les conduisit par petits groupes vers des fosses déjà creusées; là, on les abattit d'une balle dans la nuque. Pressés d'en finir, les exécuteurs ne fouillè rent pas les cadavres. Ce fut ainsi que beaucoup d'effets personnels, dont le journal de Solski, furent enterrés avec leurs possesseurs dans ces fosses communes. Un petit nombre de Polonais résistèrent; on les tira vers les fosses, leurs longues tuniques militaires nouées sur la tête, et on les abattit; certains eurent le crâne fracassé, d'autres furent achevés à la baïonnette. Lorsque ce fut fini, les exécuteurs plantèrent de jeunes pins pour masquer le massacre.
Ibidem, p. 397-398

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Les procès de Staline impressionnèrent Hitler; ils le convainquirent que Staline était un ennemi du « bolchevisme juif» et que sa dictature était compatible avec le nazisme. Il appelait Staline « le rusé Caucasien» et assura qu'il jouissait de son « respect inconditionnel ». Au paroxysme des louanges, il déclara que c'était « l'un des personnages les plus extraordinaires de l'histoire du monde ». Il écrivit ainsi à Mussolini: « Staline prétend avoir été le héraut de la révolution bolchevik. En fait, il s'identifie à la Russie des tsars et il n'a fait que ranimer la tradition du panslavisme. Pour lui, le bolchevisme n'est qu'un moyen, une ruse pour duper les peuples germaniques et latins. » Il considérait Staline comme un rival digne de lui et « une âme sœur ». Staline aussi considérait Hitler comme une âme sœur, surtout dans son aversion pour les juifs. La rupture n'advint donc pas pour des raisons personnelles, mais pour un conflit~ d'intérêts dans l'éternelle « question q'Orient ».
Ibidem, p. 400

12
Fin novembre 1947, Solomon Mikhoëls, directeur du Théâtre juif de Moscou et président du Comité juif antifasciste (CjAF), s'adressa à un public principalement juif dans la salle du Musée polytechnique de Moscou. Il annonça qu'Andrei Gromyko, représentant de l'URSS aux Nations unies, avait déclaré le soutien soviétique à la création d'un État juif en Palestine, ouvrant ainsi la voie à une terre d'Israël. Les applaudissements furent assourdissants. Lorsque l'épisode fut rapporté à Staline, celui-ci ordonna l'arrestation des relations directes ou indirectes de Mikhoëls.
Ainsi, l'économiste Goldshtein fut appréhendé le 19 décembre 1947 et le critique littéraire Z. G. Grinberg, le 28. Parallèlement, plusieurs parents de Staline lui-même furent arrêtés, dont Anna Redens, sœur de Nadejda A1liloueva, l'épouse suicidée de Staline, dont le mari avait été exécuté en 1938, et Olga A1liloueva, veuve du frère de Nadejda, Pavel, mort subitement la même année. Olga s'était remariée et son second mari, un juif, fut arrêté en même temps qu'elle. Staline s'en expliqua auprès de sa fille, Svetlana: "Ils en savaient trop. Ils parlaient trop. Ils faisaient le jeu de nos ennemis". Il ne lui révéla cependant pas qu'Olga était accusée d'avoir empoisonné son premier mari. Staline soupçonnait Pavel A1lilouev et Stanislav Redens de connaître son passé à l'Okhrana, la découverte de son dossier et son lien avec l'exécution de Toukhatchevski et d'autres généraux. Il soupçonnait aussi les deux hommes d'avoir confié leurs secrets à leurs épouses, qui pouvaient les avoir elles-mêmes confiés à leurs amis juifs. Parmi ceux qu'on arrêta, on comptait les voisins :l'Olga, Lev Tumerman et sa femme Lydia Shatounovskaïa, par ailleurs amis de Mikhoëls. Anna, Olga et leurs voisins furent donc accusés d'avoir participé à la conspiration antisoviétique de Mikhoëls. Après le 13 janvier 1948, la transcription de leurs interrogatoires fut réécrite et le nom de Mikhoëls en fut supprimé. Quelques mois plus tard, les inculpés furent condamnés par le conseil spécial du MGB. à des peines d'emprisonnement diverses à la prison Vladimir Central.
Le 10 janvier 1948, le ministre de la Sécurité d'État, V. S. Abakoumov, remit à Staline les dépositions signées de Goldshtein et de Grinberg, "avouant" que Mikhoëls était "un agent américain et sioniste". Staline convoqua le Politburo et, d'une voix étranglée de rage, déclara que Mikhoëls devait être « frappé à la tête avec un piolet enveloppé dans une telogreika (veste doublée) mouillée, et écrasé par un camion ". Les membres du Politburo furent troublés par la rage de Staline et ses instructions bizarres, qu'ils n'osèrent toutefois pas discuter. Ils ignoraient que deux des meurtres commandités par Staline plusieurs années auparavant se fondaient en un seul dans son esprit: celui de son père Vissarion par Kamo en 1906, à l'aide d'un piolet enveloppé dans une veste doublée mouillée, et celui de Kamo lui-même en 1922, écrasé par un camion. Sitôt après la réunion, Staline convoqua Abakoumov et lui donna l'ordre de liquider Mikhoëls.
Ibidem, p. 435-436

13
Bien que juive, la femme de Molotov, Polina jemjoushina, était comme son mari une admiratrice fanatique de Staline. À une réception du Kremlin, elle osa adresser quelques mots en yiddish à la première ambassadrice d'Israël à Moscou, Golda Meïr; elle fut promptement arrêtée et exilée. Beria chuchotait périodiquement à l'oreille de Molotov: "Polina est vivante !". Personne n'aurait imaginé qu'à ce moment-là, Staline et le Politburo discutaient de la déportation de tous les juifs dans le Birobidjan. Mais des signes précurseurs d'une catastrophe apparaissaient. Ainsi, le 30 décembre 1949, tous les juifs des bourgs de Kountsevo et de Davydkovo, proches de la datcha de Staline, furent expulsés: encouragés par le MGB, leurs voisins se partagèrent leurs meubles. Staline déclencha une campagne contre les "cosmopolites, les parasites déracinés, les gens sans feu ni lieu et les vagabonds sans passeport", vitupérations d'autant plus explicites qu'elles étaient illustrées de noms juifs. Pour Staline, cette sorte de gens était incarnée par Trotski, auquel il avait retiré la nationalité soviétique en 1930 et qui était mort sans passeport. Et le MGB entama une série d'arrestations de juifs et autres cosmopolites, dont la presse ne souffla mot.
Pour le 70e anniversaire de Staline, le 21 décembre 1949, les cadeaux affluèrent du monde entier et furent exposés dans un musée spécial; on y compta un manteau de fourrure offert par des tailleurs juifs de New York. Mais Staline avait déjà reçu son plus beau cadeau en août, avec l'essai expérimental réussi de la première bombe A. La machine de propagande soviétique s'emballa et, au paroxysme de la flagornerie, Leonid Leonov, de la Pravda, prophétisa que l'anniversaire de Staline serait célébré par les peuples du monde entier et qu'un nouveau calendrier commencerait, non avec la date de naissance du Christ, mais avec celle de Staline.
Ibidem, p. 442-443

14
À l'été 1952, et pour la première fois depuis longtemps, Staline ne prit pas de vacances: il préparait le procès-spectacle du Comité juif antifasciste. Ce procès se déroula du 8 mai au 18 juillet et se tint devant le tribunal militaire de la Cour suprême. Treize inculpés, dont Lozovski, furent condamnés à être fusillés. Lydia Shtem, spécialiste de la longévité, question qui intéressait fort Staline, ne fut condamnée qu'à trois ans de prison. L'un des inculpés mourut pendant ses interrogatoires. Cent dix accusés furent jugés ultérieurement: dix de plus furent condamnés à mort, cinq moururent pendant les interrogatoires et les autres furent condamnés à des peines de prison allant de cinq à vingt-cinq ans.
Ibidem, p. 447-448

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Une pluie d'accusations contre les « assassins en blouse blanche" déferla sur le pays, créant une atmosphère de pogrom. L'administration du goulag reçut l'ordre d'encourager les prisonniers à assassiner leurs compagnons juifs. Israël s'en avisa. Le 9 février 1953, des terroristes firent exploser une bombe à l'ambassade de l'URSS à Tel-Aviv. Staline en tira prétexte pour rompre les relations diplomatiques avec Israël. Il donna au directeur de l'agence Tass et au chef du département de propagande du parti, Yakov S. Khavinson et M. B. Mitine, tous deux juifs, une liste de juifs éminents, qui devraient lui adresser un appel dont il avait lui-même rédigé le texte; il commençait par une condamnation des « assassins en blouse blanche ", dont les signataires demandaient l'exécution; il se poursuivait par une « prière au grand et sage vojd «chef») camarade Staline de sauver la population juive de la fureur compréhensible du peuple russe" en transférant les juifs dans des "lieux sûrs" de Sibérie et d'Extrême-Orient. Khavinson et Mitine, qui s'étaient adjoint Zaslavski, un journaliste connu, et l'académicien et historien I. I. Minz, signèrent ce texte et promirent de solliciter la signature des juifs de cette liste et de convaincre les autres de coopérer avec les autorités durant « le transfert vers des lieux sûrs ". Ils se rendirent, en effet, chez tous les juifs de la liste; la plupart d'entre eux signèrent, craignant la colère de Staline. Seuls quelques-uns refusèrent: le général Yakov Kreizer, le chanteur Mark Reizen, l'écrivain Veniamin Kaverine et le professeur Arkady Ierousalimski, qui enseignait à Svetlana.
Dans une lettre à Staline, l'écrivain Ilya Ehrenbourg lui demanda s'il devait signer ou non l'appel, observant que la déportation des juifs pourrait nuire à l'image soviétique à l'étranger et au mouvement pour la paix; Staline ne répondit pas.
Ibidem, p. 454-455

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Quand Staline eut rendu son dernier souffle, Beria ordonna: "Emmenez Svetlana! " Nul n'y prêta attention. Quelques instants plus tôt, on avait expulsé hors de la pièce Vassily, le fils de Staline, saoul comme à l'accoutumée, qui avait commencé à crier: "Crapules, vous avez assassiné mon père!" Beria ordonna au chef des gardes, Kroustalev, de faire amener sa voiture. Il ne parvenait pas à dissimuler sa joie. "Je ne fus pas la seule à le percevoir, écrivit Svetlana, beaucoup de personnes présentes eurent le même sentiment. On craignait tant mon père. Tout le monde en Russie savait que nul autre ne détenait autant de pouvoir que cette horrible personne au moment de sa mort".
Certains collaborateurs de Staline pleuraient. Khrouchtchev, dans la pure tradition paysanne, tomba à genoux près de Staline, sanglotant bruyamment. Les domestiques et les gardes vinrent les uns après les autres se recueillir devant la dépouille du khoziain ("patron") qu'ils avaient servi tant d'années. Puis, tout le monde s'en fut, à l'exception de Svetlana, de Boulganine et de Mikoyan. Au matin du 5, une ambulance vint emporter le cadavre; il fut embaumé; toute trace de poison dans son corps était ainsi détruite. Car Beria se vanta auprès des généraux mingréliens qu'il avait libérés d'avoir empoisonné Staline et de les avoir sauvés de la déportation, les juifs et eux.
Ibidem, p. 464

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