
Iosif Vissarionovitch Djougashvili dit Joseph Staline
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(Koba, agent infiltré de l'Okhrana, la police politique du tsar, chez les bolcheviks de Lénine)
En dépit de l'opposition aux opérations de guérilla, Lénine constitua avec I. B. Krassine et A. A. Bogdanov un groupe secret destiné à commanditer des brigandages, "moyen simple d'alimenter les caisses". Il leur présenta Koba comme un " expropriateur " efficace qui, avec la participation de Kamo, l'avait approvisionné en argent. Koba en promit davantage j Lénine l'informa qu'il avait envoyé Kamo à Saint-Pétersbourg pour participer à un hold-up.
2
Lénine traversa la frontière russe le 3 avril 1917 à Belo Ostrov. Kamenev et quelques partisans montèrent dans le train pour l'accueillir; Staline n'était pas du nombre. Les premiers mots de Lénine furent acerbes: "Mais qu'écrivez-vous donc dans la Pravda? Nous avons vu plusieurs numéros et vous avons vraiment maudits°! " Nous", c'était Lénine, et s'il était en colère, ce n'était pas seulement à cause de la dénonciation des liens de Malinovski avec l'Okhrana, mais aussi parce que le journal soutenait la détermination du gouvernement provisoire à poursuivre la guerre.
À son arrivée à Petrograd, il fit une déclaration restée dans l'histoire sous le nom de "Thèses d'avril" : la guerre "impérialiste" devait selon lui se transformer en « guerre civile entre la "dictature bourgeoise", incarnée par le gouvernement provisoire, et la "dictature prolétarienne démocratique du prolétariat et de la paysannerie", que représentaient les bolcheviks.
Puis il lança le mot d'ordre fameux: "Tout le pouvoir aux Soviets!". Il
ajouta que la transition était caractérisée, « d'une part par le maximum de légalité (la Russie est maintenant le pays le plus libre de toutes les puissances belligérantes au monde), de l'autre, par la non-oppression des masses". Il espérait exploiter impunément ce "maximum de légalité" dont bénéficiaient tous les partis et, sans tarder, demanda le renversement du gouvernement provisoire et la "fraternisation" des soldats des armées en guerre. Il reprenait là les points principaux du mémoire de Parvus au gouvernement allemand.
3
Un jour, fin février 1923, après une réunion du Politburo Trotski, Zinoviev, Kamenev et Staline demeurèrent seuls. Staline annonça que Lénine avait demandé qu'on lui apportât du poison. Trotski savait que le Dr Guetier avait déclaré quelques jours plu tôt: "Vladimir Ilitch est de nouveau sur pied. Il a une fort, constitution. Pour Trotski, Lénine incarnait la volonté de vivre. "Nous ne pouvons naturellement pas souscrire à cette requête s'exclama-t-il. Guetier n'a pas perdu l'espoir. Lénine peut se rétablir."
Trotski fut frappé par le sourire énigmatique qui, dans de
telles circonstances, fendait le visage de Staline. "Je le lui ai déjà dit, répliqua celui-ci avec quelque impatience, mais il n'a pa voulu m'écouter. Le vieil homme souffre. Il veut avoir du poison à portée de main [...]. Il ne s'en servira que lorsque son état sera désespéré. " Trotski, Zinoviev et Kamenev étaient déjà familiers de la discordance entre l'expression de Staline et ses propos mais cette fois, Trotski la trouva insoutenable. Kamenev, qui portait une réelle dévotion à Lénine, se tenait debout, pâle et silencieux. Zinoviev paraissait stupéfait.
Trotski ignorait si les deux alliés de Staline étaient au fait de la requête de Lénine ou s'ils venaient de l'apprendre. " Quoi qu'il en soit, reprit-il, c'est hors de question. Il pourrait céder à une dépression passagère et prendre une décision fatale. " Zinoviev parut se ranger à cet avis mais Staline répéta en lançant un regard vague aux trois hommes "Le vieil homme souffre. " L'entretien était informel, aucune décision ne fut donc mise au vote et Trotski supposa qu'on ne déférerait pas au vœu de Lénine ; mais il retira néanmoins une impression déconcertante de l'attitude de Staline.
Ibidem, p. 207
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À compter de juillet 1926, date de la découverte de son dossier à l'Okhrana, le comportement de Staline se pervertit sensiblement. Il avait toujours été irritable; ce furent désormais les membres de sa famille qui eurent à souffrir de son intolérance et de ses crises de colère. En août, ses relations avec sa femme, Nadejda Alliloueva, se détériorèrent au point qu'elle dut le quitter en emportant sa fille âgée de six mois, Svetlana, et son fils Vassili, sept ans, pour retourner vivre dans sa famille à Leningrad.
Yakov, le fils du premier lit, alors âgé de dix-huit ans, resta avec son père, mais son état psychologique ne cessait de se dégrader, tant et si bien qu'il tenta de se suicider d'un coup de carabine dans la poitrine, dans l'appartement désormais désert du Kremlin; le coup ne fut pas fatal et les médecins du Kremlin lui sauvèrent la vie. Seul commentaire de son père: «Même pas capable de tirer droit.»
Ibidem, p. 233
5
Deux mois après l'assassinat de Pavlik Morozov et l'arrestation du cercle de Rioutine, Nadejda Alliloueva, la femme de Staline, se suicida. Leurs relations n'en finissaient pas de se dégrader depuis des années et ils se querellaient pour des raisons politiques aussi bien que privées. "Tu es un tortionnaire, voilà ce que tu es!", lui lança-t-elle au cours d'une scène de ménage. "Tu tortures ton propre fils, tu tortures ta femme, tu tortures tout le peuple rosse ! "
Comme à l'accoutumée, Staline répliquait par des vulgarités obscènes. Une fois, Nadejda Alliloueva s'écria: "Je sais quel genre de révolutionnaire tu es!" C'était une allusion à peine voilée au dossier de l'Okhrana, dont elle et son frère connaissaient l'existence. Nadejda était tourmentée depuis des années par la contradiction flagrante entre l'homme que déifiait la presse soviétique et celui qu'elle connaissait. À l'automne 1932, dans la dernière photo prise d'elle, elle a l'air d'une ombre.
Ibidem, p. 271
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Le procès du " noyau trotskiste-zinoviéviste " s'ouvrit le 19 août 1936 dans la Salle d'Octobre de la Maison des Syndicats. La salle ne contenait que trois cent soixante sièges, qui furent tous réservés aux officiers et aux employés du NKVD; sur plus de trois cents prévenus, on ne devait en exécuter que seize; mais les autres, à l'exception d'un savant réputé, Ioffé, seraient exécutés" administrativement ", Staline barra le nom de Ioffé: " Relâchez-le, il peut nous être utile. " Le procureur Vishinski lut la liste des chefs d'accusation, pendant que le président, Vassili Ulrikh, dévisageait les prévenus; beaucoup d'agents du NKVD n'avaient pas oublié sa brutalité sadique du temps où il était membre de la Tcheka.
7
L'exécution de Piatakov fut un coup dur pour Ordjonikidjé. Piatakov avait été commissaire adjoint à l'Industrie lourde pendant des années et Ordjonikidjé, illettré, s'en était remis à lui; il supplia Staline d'épargner son adjoint, puis il rendit visite à Piatakov en prison et lui annonça que Staline lui avait donné sa parole d'honneur qu'il ne l'exécuterait pas s'il signait la déposition demandée. Piatakov la signa.
Ordjonikidjé s'avisa après l'exécution que Staline s'était cyniquement servi de lui; il lui reprocha avec colère d'avoir failli à sa parole. Pour l'intimider, Staline fit perquisitionner son appartement. Ordjonikidjé s'en plaignit. "Ce n'est rien, répliqua Staline, le NKVD est capable de perquisitionner chez moi aussi. " Puis, il lut à son interlocuteur des dénonciations contre lui. " Vois donc ce qu'on dit de toi! " conclut-il. Ordjonikidjé poussa un juron et raccrocha.
8
Dans la nuit du 19 mai 1937, au cours d'une perquisition de routine dans l'appartement de l'un des officiers de l'Armée rouge qui avaient été arrêtés, des agents du NKVD découvrirent la photocopie d'une pièce du dossier de Staline à l'Okhrana; c'était la lettre d'Eremine à Beletski, directeur de la police, contenant un résumé de la carrière de Staline dans la police secrète du tsar.
Le document fut remis à Karl Pauker, chef du département opérationnel du NKVD, personnage borné et parlant mal le russe. Compagnon de beuverie de Staline depuis de nombreuses années, il portait à celui-ci une dévotion absolue. Sans se douter du danger auquel ce document l'exposait, il le porta sur-le- champ à son maître.
9
Le procès Boukharine s'acheva le 12 mars 1938. Dans leurs déclarations finales, les inculpés demandèrent eux-mêmes des peines sévères pour leurs "crimes odieux". Staline avait autorisé Boukharine à modifier sa déposition et à nier qu'il eût l'intention d'assassiner Lénine et qu'il eût participé aux meurtres de Kirov, Menjinski, Kouibychev et Gorki. En échange de cette concession, il exigea que Boukharine lût la déclaration finale qu'il avait lui-même écrite. Boukharine y critiquait au passage, certains intellectuels occidentaux et américains "qui ne comprennent pas que,"dans notre pays, l'adversaire, l'ennemi, a parfois une double personnalité"; c'était attribuer aux autres le propre trait de caractère de Staline, celui qu'il avait lui-même si bien décrit dans Provokator Anna Serebriakova. Boukharine assura que la psychologie de Dostoïevski n'était plus valable en URSS. En Union soviétique, déclara-t-il, les personnages de Dostoïevski appartenaient au passé; ils survivaient peut-être, "dans les banlieues de petites villes de province, à supposer qu'ils existassent. Mais au contraire, cette psychologie se retrouve en Europe occidentale".
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(Katyn, avril 1940 : on "liquide" les officiers polonais)
Le NKVD institua un système spécial pour l'exécution des officiers polonais dans les trois camps. B. Z. " Bakcho" Koboulov, adjoint de Beria, convoqua les chefs du NKVD dans les régions de Smolensk, Kalinine et Kharkov et leur lut l'ordre de "l'autorité suprême" d'exécuter les prisonniers dans le camp de leur région.
Les prisonniers du camp d'Ostakhovo furent conduits à la prison du NKVD de la rue Sovietskaïa à Kalinine ; là, le maître des lieux, le lieutenant-colonel A. M. Roubanov, avait fait installer une pièce insonorisée pour les exécutions. Les prisonniers étaient réunis dans la pièce voisine, la "salle Lénine" puis, les mains liées, ils étaient poussés dans la chambre de la mort, où Roubanov et un délégué de Moscou, B. M. Blokhine, les attendaient derrière la porte et les tuaient d'une balle dans la nuque. La même méthode fut utilisée au NKVD de Kharkhov, où l'on assassinait les prisonniers du camp de Starobelsk.
Le massacre des prisonniers du camp de Kozelsk fut organisé différemment; on les informa qu'on les transportait dans un autre camp et, avant leur départ, on les vaccina, contre le typhus et le choléra, leur dit-on. On leur laissa leurs effets personnels. Ce ne fut qu'après leur arrivée dans la forêt de Katyn, près de Smolensk, qu'ils commencèrent à soupçonner que leur fin était proche. ... On leur attacha les mains et on les conduisit par petits groupes vers des fosses déjà creusées; là, on les abattit d'une balle dans la nuque. Pressés d'en finir, les exécuteurs ne fouillèrent pas les cadavres. Ce fut ainsi que beaucoup d'effets personnels, dont le journal de Solski, furent enterrés avec leurs possesseurs dans ces fosses communes. Un petit nombre de Polonais résistèrent; on les tira vers les fosses, leurs longues tuniques militaires nouées sur la tête, et on les abattit; certains eurent le crâne fracassé, d'autres furent achevés à la baïonnette. Lorsque ce fut fini, les exécuteurs plantèrent de jeunes pins pour masquer le massacre.
11
Les procès de Staline impressionnèrent Hitler; ils le convainquirent que Staline était un ennemi du «bolchevisme juif» et que sa dictature était compatible avec le nazisme. Il appelait Staline
« le rusé Caucasien» et assura qu'il jouissait de son « respect inconditionnel ». Au paroxysme des louanges, il déclara que c'était « l'un des personnages les plus extraordinaires de l'histoire
du monde ».
Il écrivit ainsi à Mussolini: « Staline prétend avoir été le héraut de la révolution bolchevik. En fait, il s'identifie à la Russie des tsars et il n'a fait que ranimer la tradition du panslavisme. Pour lui, le bolchevisme n'est qu'un moyen, une ruse pour duper les peuples germaniques et latins. » Il considérait Staline comme un rival digne de lui et « une âme sœur ». Staline aussi considérait Hitler comme une âme sœur, surtout dans son aversion pour les juifs. La rupture n'advint donc pas pour des raisons personnelles, mais pour un conflit d'intérêts dans l'éternelle « question d'Orient ».
Ibidem, p. 400
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Fin novembre 1947, Solomon Mikhoëls, directeur du Théâtre juif de Moscou et président du Comité juif antifasciste (CjAF), s'adressa à un public principalement juif dans la salle du Musée polytechnique de Moscou. Il annonça qu'Andrei Gromyko, représentant de l'URSS aux Nations unies, avait déclaré le soutien soviétique à la création d'un État juif en Palestine, ouvrant ainsi la voie à une terre d'Israël. Les applaudissements furent assourdissants.
Lorsque l'épisode fut rapporté à Staline, celui-ci ordonna l'arrestation des relations directes ou indirectes de Mikhoëls.
Staline soupçonnait Pavel A1lilouev et Stanislav Redens de connaître son passé à l'Okhrana, la découverte de son dossier et son lien avec l'exécution de Toukhatchevski et d'autres généraux. Il soupçonnait aussi les deux hommes d'avoir confié leurs secrets à leurs épouses, qui pouvaient les avoir elles-mêmes confiés à leurs amis juifs. Parmi ceux qu'on arrêta, on comptait les voisins :l'Olga, Lev Tumerman et sa femme Lydia Shatounovskaïa, par ailleurs amis de Mikhoëls. Anna, Olga et leurs voisins furent donc accusés d'avoir participé à la conspiration antisoviétique de Mikhoëls. Après le 13 janvier 1948, la transcription de leurs interrogatoires fut réécrite et le nom de Mikhoëls en fut supprimé. Quelques mois plus tard, les inculpés furent condamnés par le conseil spécial du MGB. à des peines d'emprisonnement diverses à la prison Vladimir Central.
Le 10 janvier 1948, le ministre de la Sécurité d'État, V. S. Abakoumov, remit à Staline les dépositions signées de Goldshtein et de Grinberg, "avouant" que Mikhoëls était "un agent américain et sioniste". Staline convoqua le Politburo et, d'une voix étranglée de rage, déclara que Mikhoëls devait être « frappé à la tête avec un piolet enveloppé dans une telogreika (veste doublée) mouillée, et écrasé par un camion ". Les membres du Politburo furent troublés par la rage de Staline et ses instructions bizarres, qu'ils n'osèrent toutefois pas discuter. Ils ignoraient que deux des meurtres commandités par Staline plusieurs années auparavant se fondaient en un seul dans son esprit: celui de son père Vissarion par Kamo en 1906, à l'aide d'un piolet enveloppé dans une veste doublée mouillée, et celui de Kamo lui-même en 1922, écrasé par un camion. Sitôt après la réunion, Staline convoqua Abakoumov et lui donna l'ordre de liquider Mikhoëls.
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Bien que juive, la femme de Molotov, Polina Jemjoushina, était comme son mari une admiratrice fanatique de Staline. À une réception du Kremlin, elle osa adresser quelques mots en yiddish à la première ambassadrice d'Israël à Moscou, Golda Meïr; elle fut promptement arrêtée et exilée.
Beria chuchotait périodiquement à l'oreille de Molotov: "Polina est vivante !". Personne n'aurait imaginé qu'à ce moment-là, Staline et le Politburo discutaient de la déportation de tous les juifs dans le Birobidjan. Mais des signes précurseurs d'une catastrophe apparaissaient. Ainsi, le 30 décembre 1949, tous les juifs des bourgs de Kountsevo et de Davydkovo, proches de la datcha de Staline, furent expulsés: encouragés par le MGB, leurs voisins se partagèrent leurs meubles.
Staline déclencha une campagne contre les "cosmopolites, les parasites déracinés, les gens sans feu ni lieu et les vagabonds sans passeport", vitupérations d'autant plus explicites qu'elles étaient illustrées de noms juifs. Pour Staline, cette sorte de gens était incarnée par Trotski, auquel il avait retiré la nationalité soviétique en 1930 et qui était mort sans passeport. Et le MGB entama une série d'arrestations de juifs et autres cosmopolites, dont la presse ne souffla mot.
14
À l'été 1952, et pour la première fois depuis longtemps, Staline ne prit pas de vacances: il préparait le procès-spectacle du Comité juif antifasciste. Ce procès se déroula du 8 mai au 18 juillet et se
tint devant le tribunal militaire de la Cour suprême.
Treize inculpés, dont Lozovski, furent condamnés à être fusillés. Lydia Shtem, spécialiste de la longévité, question qui intéressait fort Staline, ne fut condamnée qu'à trois ans de prison. L'un des inculpés mourut pendant ses interrogatoires. Cent dix accusés furent jugés ultérieurement: dix de plus furent condamnés à mort, cinq moururent pendant les interrogatoires et les autres furent condamnés à des peines de prison allant de cinq à vingt-cinq ans.
Ibidem, p. 447-448
15
Une pluie d'accusations contre les "assassins en blouse blanche" déferla sur le pays, créant une atmosphère de pogrom. L'administration du goulag reçut l'ordre d'encourager les prisonniers à assassiner leurs compagnons juifs. Israël s'en avisa. Le 9 février 1953, des terroristes firent exploser une bombe à l'ambassade de l'URSS à Tel-Aviv. Staline en tira prétexte pour rompre les relations diplomatiques avec Israël. Il donna au directeur de l'agence Tass et au chef du département de propagande du parti, Yakov S. Khavinson et M. B. Mitine, tous deux juifs, une liste de juifs éminents, qui devraient lui adresser un appel dont il avait lui-même rédigé le texte; il commençait par une condamnation des "assassins en blouse blanche", dont les signataires demandaient l'exécution; il se poursuivait par une "prière au grand et sage vojd «chef»" camarade Staline de sauver la population juive de la
fureur compréhensible du peuple russe" en transférant les juifs dans des "lieux sûrs" de Sibérie et d'Extrême-Orient.
Khavinson et Mitine, qui s'étaient adjoint Zaslavski, un journaliste connu, et l'académicien et historien I. I. Minz, signèrent ce texte et promirent de solliciter la signature des juifs de cette liste et de convaincre les autres de coopérer avec les autorités durant "le
transfert vers des lieux sûrs". Ils se rendirent, en effet, chez tous les juifs de la liste; la plupart d'entre eux signèrent, craignant la colère de Staline. Seuls quelques-uns refusèrent: le général Yakov Kreizer, le chanteur Mark Reizen, l'écrivain Veniamin Kaverine et le professeur Arkady Ierousalimski, qui enseignait à Svetlana.
Dans une lettre à Staline, l'écrivain Ilya Ehrenbourg lui demanda s'il devait signer ou non l'appel, observant que la déportation des juifs pourrait nuire à l'image soviétique à l'étranger et au mouvement pour la paix; Staline ne répondit pas.
Ibidem, p. 454-455
16
Quand Staline eut rendu son dernier souffle, Beria ordonna: "Emmenez Svetlana!" Nul n'y prêta attention. Quelques instants plus tôt, on avait expulsé hors de la pièce Vassily, le fils de Staline, saoul comme à l'accoutumée, qui avait commencé à crier: "Crapules, vous avez assassiné mon père!" Beria ordonna au chef des gardes, Kroustalev, de faire amener sa voiture. Il ne parvenait pas à dissimuler sa joie. "Je ne fus pas la seule à le percevoir, écrivit Svetlana, beaucoup de personnes présentes eurent le même sentiment. On craignait tant mon père. Tout le monde en Russie savait que nul autre ne détenait autant de pouvoir que cette horrible personne au moment de sa mort".