Jacques Bouveresse (1940- ). Philosophe réaliste, professeur au Collège de France.

1
Jacques Bouveresse, qu'est-ce qui justifie votre intérêt de philosophe pour la presse?

C'est un domaine devenu aujourd'hui tellement important qu'il est difficile, surtout pour un philosophe, de ne pas s'y intéresser. Mon intérêt vient de ce que, face au triomphe sans partage du néolibéralisme et de la mondialisation, les critiques que formulait déjà Karl Kraus (écrivain autrichien, qui, entre 1899 et 1936, en satiriste de génie, dans sa revue Le Flambeau, dénonce le phénomène) se confirment de plus en plus, il pressent les effets moralement et socialement destructeurs des systèmes de communication modernes sur l'être humain.

Quels sont ses reproches?
Avant tout, que la presse est un instrument au service du marché universel. Un instrument qui apporte sa quote-part à l'application du principe «tout peut se vendre tout peut s'acheter». A l'origine, aux alentours des années 1850, on pensait que la presse allait être au service de la liberté de pensée et de l'éducation du citoyen. On a très vite vu qu'elle faillissait à sa mission. Kraus rend la presse largement responsable de la boucherie de la guerre de 14-18, dont quasi l'ensemble de la presse a masqué les horreurs sous des envolées lyriques.
Entretien avec Jacques Bouveresse. Construire.ch

2
Contrairement à ce qu'on a cru au départ, le journal n'a pas été inventé pour informer un lecteur curieux et désireux d'être éclairé sur la marche des événements, mais beaucoup plus pour créer un nouveau type de consommateur: le consommateur de nouvelles. La plus grande partie du travail des médias vise bien plus à séduire le lectorat, à vendre, à générer des profits qu'à dévoiler des vérités à la fois importantes et gênantes
Ibidem.

3
Le «droit d'informer et d'être informé» n'a de sens que si l'on se pose dans le même mouvement la question de quoi? et pour quoi? A défaut, l'information a si peu de sens que l'on parlera d'atteinte à la liberté de la presse à propos de tout et n'importe quoi, on n'informera plus de ce que les gens ont réellement à savoir, mais de ce qu'ils ont envie de savoir, ce qui ne répond pas à la même exigence. Les sujets d'intérêts les plus méprisables, les plus dérisoires, les plus infantiles sont ainsi mis sur le même plan que les faits qu'il est indispensable de connaître.

Bref, une liberté d'informer et d'être informé qui s'applique à tout et n'importe quoi est-elle encore une liberté? ou une forme d'asservissement des esprits?
Ibidem

4
Donc, de plus en plus, on se résout à ce que la presse ne soit qu'un agent économique comme les autres, soumis aux mêmes impératifs primordiaux. Travaille-t-elle avant tout, comme elle cherche à nous en persuader, pour le bien public? Il est permis d'en douter. Kraus ne serait pas surpris de constater cette victoire de la marchandise, dont le règne universel signifie bien l'avènement d'une société post-humaine...
Ibidem

Vers Première Page