Guy Birenbaum

Journaliste d'investigation et essayiste.
Auteur, notamment, de Délits d'initiés, mes soupçons de citoyen, Stock, Paris, 2003, ouvrage dans lequel il compile un certain nombre de faits divers liés à la politique et accuse les élus et certains journalistes de connivence et de mauvaise foi ...

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Vie privée, communication et sentiment du mensonge

Une femme ou un homme publics, et plus particulièrement une femme ou un homme politiques ont-ils droit à une vie privée?
Poser la question ainsi revient évidemment à y répondre.
Bien sûr, comme tout citoyen, un politique a tous les droits dont celui, bien naturel, à son intimité. Il existe cependant des différences entre les statuts des personnalités publiques et ceux des citoyens ano nymes.

Ainsi - comme pour tout un chacun -, il n'est ni gênant ni impropre qu'un politique ait des maîtresses (ou des amants), ni qu'il ou elle fume quelques pétards en passant. C'est comme ça. Il ou elle vit sa vie. La sphère privée est faite pour cela et le regard des autres n'a pas à s'en emparer. Il est d'ailleurs bon nombre d'élus d'audience nationale, voire de ministres d'hier ou d'aujourd'hui, dont nous n'avons jamais vu le conjoint, ni visité la chambre à coucher. Rien de choquant dans ce cloisonnement: on élit des indivi dus pas des familles. Nous n'avons rien à savoir.

Là où les choses se gâtent passablement, c'est lorsque la même personne qui multiplie les infidélités conjugales ou sniffe à l'occasion un rail de coke, vient, le plus souvent pour des motifs électoraux, nous vendre son intimité, sa vie de famille, sa morale exemplaire, ses pratiques saines, ses qualités humaines.
Nos délits d'initiés, p. 31-32

2
L'égérie de la République

De même, sans Hervé Gattegno, puis sans L'Omerta française, aurions-nous été informés des liens que Roland Dumas entretenait avec Nahed Ojjeh? Une liaison entre le ministre des Affaires étrangères de la République et la fille du ministre syrien de la Défense, chef des services secrets du président Hafez el-Assad, Mustapha Tlass, qui mit à l'époque passablement en émoi les services secrets israéliens.

Questionné par le journaliste Airy Routier dans le Nouvel Observateur, Roland Dumas revient sur ces faits, impliquant le «lobby militaro-industriel» qui aurait œuvré en coulisse pour le déstabiliser, démarches qui «convergeaient avec celles des services américains et israéliens, qui ne supportaient pas [sa] politique au Proche-Orient».
«J'ai désormais la preuve que j'ai été surveillé et suivi, en tant que ministre des Affaires étrangères, pendant tout le temps où je m'occupais des affaires du Proche-Orient. On suivait toutes mes allées et venues, notamment toutes mes visites chez la fille du général Tlass, le ministre syrien de la Défense, qui était surveillé par les Américains comme de l'huile sur le feu.
Cette jeune femme a témoigné "spontanément" contre moi. Mais sa démarche n'était pas spontanée. Elle était menacée, notamment d'expulsion. Le but de la manœuvre était de me déstabiliser en rendant publique ma relation avec... son père. » Décidément, Roland Dumas devrait mieux sélectionner ses amies. On notera d'ailleurs qu'il prend bien soin de ne pas citer le nom de celle qu'il appelle, avec galanterie cette fois, « cette jeune femme »...

De fait, outre ses affinités avec Roland Dumas, la même Nahed Ojjeh - qui est également, pour information, la veuve du marchand d'armes saoudien Akkram Ojjeh - se serait rapprochée plus récemment (avant son départ de Vivendi) de Jean-Marie Messier.
D'où le courroux de la famille Bronfmann, gros actionnaires de Vivendi, et une piste inédite ou au moins complémentaire pour tenter de comprendre le début de la dégringolade et du «pétage de plombs» de J6M (Édouard Bronfmann senior est alors le président du Congrès juif mondial).
Ibidem, p. 65-67

3
Bernadette contre Sylviane

La présidentielle justement, celle de 2002, ne fut pas moins riche du strict point de vue des couples mis en valeur et se mettant en scène. Certes, ni Bernadette Chirac dans Conversation, ni les différents biographes du président n'ont laissé le moindre doute quant au ciment du couple Chirac. Et comme me le fit justement remarquer Hervé Gattegno, de ce point de vue-là, les Chirac ont été bien moins hypocrites que la plupart. Plus, on peut facilement démontrer qu'ils ont su ériger les difficultés de leur couple en argument de campagne électoraie: Bernadette en femme bafouée mais qui pardonne, un grand classique, somme toute, propre à émouvoir dans les chaumières. ...

Pourtant, au registre du trompe-l'œil, Sylviane Agacinski n'est pas en reste. Lisons cet extrait de son fameux journal interrompu, publié il est vrai, lui, après la défaite: «Je lis le 23 mai dans Libération que Jacques Derrida n'a pas voté au premier tour "par mauvaise humeur contre tous les candidats".
L'humeur donc encore et toujours! Elle revient sans cesse dans ce journal. Mais je ne pensais qu'elle pût être décisive un jour d'élection. Espérons au moins que le philosophe aura retrouvé sa bonne humeur au second tour, face aux candidats Chirac et Le Pen.»

Saine colère ou règlement de comptes académique entre philosophes de renom? Plus compliqué. Pour les non-initiés qui l'ignorent encore, et bien que l'information soit publique - mais elle n'est malheureusement pas rappelée dans ce livre ... -, le philosophe Jacques Derrida fut le compagnon de Sylviane Agacinski avant Lionel Jospin.
Sylviane a alors eu un fils, Daniel, celui qui envoya à l'AFP le fax officialisant l'entrée en campagne de Jospin. Décidément, cette satanée vie privée finit toujours par rattraper la vie publique. À moins que ce ne soit l'inverse...

Quant à Lionel Jospin, moral jusqu'au bout, il n'aura décidément rien compris à la politique en France: il accueille l'enfant d'un autre alors que les présidents élus ne reconnaissent pas - ou tardivement - tous les leurs...
Ibidem, p. 81-82, 83-84

4
L'Investigateur à la manœuvre

Une autre manière classique de « flinguer » une rumeur est de la faire - ou de la laisser - sortir en la soufflant aux «enquêteurs» d'un support si illégitime que quiconque passe derrière est hautement soupçonnable de s'être inspiré d'un média ou d'une source indigne.
On sait ainsi que le fait que ce soit l'hebdomadaire d'extrême droite Minute qui ait sorti le premier un certain nombre des révélations concernant François Mitterrand, a permis à l'intéressé de gagner dix ans de tranquillité! Comment interpréter alors la bizarrerie qui suit, parue sur un site internet (http://www.investigateur.info depuis mai 2003) et dans une version papier au Luxembourg?

L'Investigateur Révélations
Le fils caché de Jacques Chirac

Il a 17 ans et il vit au Japon [...]
Le fils illégitime de Jacques Chirac vit au Japon et est né d'une liaison de l'homme politique français avec une charmante interprète. Cette dernière ne fait cependant plus partie de ce qu'on serait tenté d'appeler le harem de Jacques Chirac [...].

Ce qui donne cependant à réfléchir, c'est que depuis dix-sept ans, il fallait subvenir aux besoins de ce fils caché et il faudra encore le faire à l'avenir. C'est à cet effet que Jacques Chirac a créé jadis une association franco-japonaise qui assure «l'entretien» du gamin. Nous n'avons pas su établir si, et surtout dans quelle mesure, cette association bénéficie de fonds publics. Voilà qui explique d'ailleurs pourquoi le président français affectionne particulièrement le Japon et s'y est rendu... 55 (!) fois. [...]

Et L'Investigateur de revenir ensuite sur l'affaire des billets d'avion, en restant cependant à un niveau d'information très relatif, puisque les «investigateurs» font état d'un total en liquide de 2,4 millions de francs. Ils omettent de fait la nouvelle expertise, communiquée aux juges le 26 juillet 2001, et qui voyait le montant total des versements en liquide augmenter jusqu'à 3 126 947 francs (cf p. 138).
Dans la presse française, L'Investigateur n'est généralement pas considéré comme une source digne de foi
- même si certains le consultent régulièrement et l'utilisent parfois sans l'avouer... Plus même, le site luxembourgeois, qui serait hébergé à Montserrat dans les îles Caraïbes, passe pour receler les pseudo-confidences - monnayées - d'« agents» et autres barbouzes, plus ou moins officieux(ses), d'officines expertes en manipulations et désinformations diverses et variées.
Ibidem, p. 163-165

5
Il est un sujet qu'aucun média n'aborde jamais et qui pourrait pourtant susciter une véritable foire d'em poigne: la consommation éventuelle de drogue dans le monde politique. Comment doit-on considérer des politiques qui usent - en privé - de stupéfiants et qui, une fois élus parlementaires, voire nommés ministres, édictent et votent des lois en réprimant la consommation et le trafic? Comment obtiennent-ils eux-mêmes ces substances lorsqu'ils en consomment? Par l'opération du Saint-Esprit?
Quand on pense que lorsque Simone Veil, alors ministre de la Santé, fit légiférer le Parlement sur le tabac, elle eut à cœur de cesser de fumer pour montrer l'exemple...

Là non plus, en dehors des deux ou trois habituels papiers sur la libéralisation du cannabis, pas la peine d'attendre grand-chose de la part des médias et des initiés en tout genre. Certains reconnaissent pourtant fumer ou avoir fumé du shit avec une belle franchise: Dominique Voynet, Noël Mamère, et même l'ancien ministre de la Santé Bernard Kouchner.
Ibidem, Speed, p. 183-184

6
L'insécurité routière est devenue, depuis l'intervention présidentielle du 14 juillet 2002 - au même titre que le cancer - une véritable cause nationale, un enjeu fondamental, une pathologie même. Dont acte.
Nous avons tous suivis sur France 2, en 1995, au soir de son élection, Jacques Chirac dans sa jolie Citroën. Qu'il était plaisant de voir, via la télévision, le nouveau président s'arrêter au feu rouge; à chaque feu rouge. Et que cette Traversée de Paris dura longtemps, longtemps ...

Et depuis? Pour avoir croisé de nombreux cortèges ministériels en goguette dans la capitale, il ne m'est pas apparu clairement qu'ils respectaient désormais la signalisation comme l'automobiliste de base: eux, le devoir les appelle!
On attend alors avec intérêt de savoir si les véhicules ministériels en infraction seront verbalisés avec autant d'intransigeance que ceux des citoyens moyens, suite aux mesures prises en décembre 2002 par ce gouvernement «de mission».
Ibidem, pathologie nationale, p. 193

7
Délation et présomption d'innocence

De fait, avec pas ou peu de moyens, des témoins rarissimes ou apeurés, des victimes silencieuses, voire introuvables, peut-on se contenter de simples rumeurs ou d'intuitions? Une accusation de viol, de pédophilie ou de détournement de mineur(e)s est évidemment gravissime si elle n'est pas étayée. En même temps, le risque de passer à côté par excès de prudence est de l'ordre du pur scandale, de la non-assistance à personne - éventuellement mineure - en danger.

On peut prendre le parti, lorsque 1'on a un doute sérieux et un faisceau d'indices, de s'adresser aux services compétents en la matière. Mais il est alors délicat d'écrire ou d'affirmer quoi que ce soit, tant la sacro-sainte présomption d'innocence semble ici sacrée, a fortiori lorsque un élu peut être en cause. Une présomption d'innocence à laquelle les politiques de tous bords tiennent beaucoup en ce qui les concerne, tandis qu'eux-mêmes en font parfois bien peu de cas, notamment lorsqu'il est question d'insé curité, de faits divers, voire de terrorisme...
Ibidem, p. 216-217

8
La boîte de Pandore

Y a-t-il quelque néo-poujadisme, voire quelque néo-populisme fâcheux, à critiquer les mensonges et autres ruptures flagrantes d'égalité, parfois devant la loi et toujours devant l'opinion, que s'autorisent certains politiques sous nos regards complices d'initiés?
Ceux qui l'affirment ont sans doute leurs raisons - souvent politiques -, mais nul n'est obligé de partager leur laxisme, voire ce que l'on nommera, par charité, leur résignation.

Je sais bien qu'écrire noir sur blanc tout ce que j'ai jusqu'ici avancé revient, selon certains, à «faire le jeu de l'extrême droite». Vieille rengaine revenue à la mode depuis l'intrusion du Front national dans le jeu politique.
En somme, suivez bien la logique de ce raisonnement typiquement défensif, ce sont ceux qui contestent l'exis- tence avérée de pratiques rompant le pacte républicain qui font le lit des fascismes, en alimentent les foyers. Mais en aucun cas ceux qui transgressent les lois de la République... L'argument massue assomme. C'est fait pour. Il faut mentir donc. Mentir pour protéger la République. Mais surtout ne pas dire et ne pas écrire ce qui pourrait nous - pardon - lui nuire.
Ceux qui vont s'insurger, avancer que j'exagère et, surtout, prétendre que tout le monde se fiche notam ment des «histoires de cornecul» que j'ai relatées ici, devraient cependant se méfier. Les symptômes attestant de la gravité du mal nous cernent, flagrants, au-delà du funeste 21 avril 2002.
Ibidem, p. 246-247

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