Bensaïd Daniel
Daniel Bensaïd. Philosophe trotskiste, enseignant à l'Université de Paris VIII, théoricien dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire, signataire de l'Appel dit des 113 contre "la croisade impériale", c'est-à-dire l'intervention américaine en Afghanistan après les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone.

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Le nouveau siècle a peut-être vraiment commencé le 11 septembre. Mais, contrairement à Jean Baudrillard, qui voit dans les attentats du 11 un "événement absolu" (Le Monde du 3 novembre), Balzac affirme dans César Birotteau que "les événements ne sont jamais absolus". L'événement absolu, c'est le miracle. Il n'appartient pas à l'histoire, mais à la théologie. L'événement selon Baudrillard est bel et bien miraculeux qui "défie toute forme d'interprétation". Dans un monde prosaïque et profane, l'événement a un avant et un après. Il s'inscrit dans une trame de conditions et de circonstances logiques.
La déraison même a ses raisons. Ce serait se rassurer à bon compte que s'octroyer le monopole de l'intelligence, en excluant Ben Laden ou Al-Qaida de la rationalité (comme le fait Jean-François Revel) ou en les enfermant dans le cercle maudit de la "folie furieuse" (comme le fait Chirac). Comprendre n'est pas justifier. Il s'écrit ces temps-ci beaucoup d'âneries. L'effort consenti pour les comprendre n'implique en rien de les justifier.
Dieu, que ces guerres sont saintes !, Le Monde 22 novembre 2001, p. V

2
L'affaiblissement des Etats-nations et la négation des souverainetés populaires ont pour corollaire inévitable la remise en question de la définition weberienne de l'Etat en tant que monopole de la violence organisée. Il serait illusoire de croire qu'une circulation sans frontières des capitaux et des marchandises pourrait aller sans une circulation sans frontières de la violence et sans une dissémination de ses acteurs non étatiques. Et tout aussi illusoire d'imaginer que la privatisation généralisée de la production, des services, de l'information, du droit, du vivant, du savoir, de l'espace, puisse ne pas aboutir aussi à une privatisation de l'exercice de la violence, d'autant que les techniques de l'armement s'y prêtent.
Ibidem

3
Dans les conflits récents, les buts de guerre paraissent de plus en plus flous, si ce n'est indéfinissables : capturer Ben Laden, renverser le régime taliban, imposer un nouvel ordre impérial en Asie centrale ou contrôler durablement les routes du pétrole ? Dans son discours du 20 septembre, George W. Bush a répondu qu'il s'agissait ni plus ni moins que d'éradiquer le terrorisme.
Dès lors, le nom initial de l'opération, "Justice sans limites", n'apparaît plus comme un malencontreux lapsus. Contre un ennemi insaisissable et protéiforme, dont la misère du monde ne cesse de reconstituer les forces, la guerre serait en effet illimitée : "Notre guerre contre la terreur commence par Al-Qaida, précisait Bush junior, mais elle ne se termine pas là. Elle ne se terminera que lorsque chaque groupe terroriste capable de frapper à l'échelle mondiale aura été repéré, arrêté, et vaincu." A la Saint-Glinglin, ou lorsque les poules auront des dents.
Dans cette guerre sans limites, la proportion entre les fins et les moyens n'a plus de sens. Au nom de la pureté des fins (la "guerre éthique" chère à Tony Blair !), tous les moyens sont bons. Le discours de Bush l'annonçait sans détour : cette guerre "pourra comprendre des frappes spectaculaires diffusées à la télévision", mais aussi "des opérations secrètes, secrètes jusque dans leur succès". Dans cette guerre de l'ombre sans témoins, tous les coups seront donc permis. Passant de la "mondialisation heureuse" à la béatitude atomique, Alain Minc (Le Monde du 7 novembre) pousse la logique jusqu'au bout en approuvant résolument le bombardement de Hiroshima.
Ibidem

4
Etant donnée la disproportion des forces et des moyens, la sainte alliance impériale remporte des victoires militaires, mais au prix de quelles bombes politiques à retardement ? A quelle échelle temporelle se mesurent les victoires et les défaites dans l'histoire ? En réalité, la terreur aérienne, aveugle aux populations civiles, est parfaitement ajustée à la guerre illimitée sans objectifs déclarés. Qui veut cette guerre veut son engrenage. La doctrine militaire américaine officielle de la "guerre asymétrique" s'inscrit dans cette logique où le droit international est dissous dans la morale du plus fort, où la guerre n'est plus vraiment la guerre, mais une croisade (ce lapsus non plus n'était pas gratuit) séculière de la civilisation contre la barbarie, une simple descente de police internationale pour châtier des délinquants. C'est pourquoi les gouvernements engagés dans ces opérations punitives se dispensent désormais de débats et de votes parlementaires : pas de guerre, pas de déclaration de guerre, pas de crimes de guerre ! Ni vu ni connu !
Ibidem

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