Bartolomé Bennassar

Historien. Auteur, notamment, de Histoire des Espagnols, Armand Collin, Robert Laffont, Perrin, Paris, 1982, 1992, 2005 ; Franco, Perrin, Paris, 2002 ; La guerre d'Espagne et ses lendemains, Perrin, Paris, 2004.

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1931 : La république incertaine

Il n'y avait dans l'Espagne de 1936 qu'un embryon de classe moyenne, bien trop étroite pour assumer le rôle de guide et la responsabilité d'une transition.

Les républicains «bourgeois » et les socialistes « raisonnables » étaient trop peu nombreux pour faire admettre la nécessité d'étapes intermédiaires avant l'avènement d'une démocratie moins injuste.
Le PSOE (parti socialiste ouvrier espagnol), converti à la dictature du prolétariat, croyait à la valeur du modèle russe et n'avait aucune expérience de la direction des affaires.
Les communistes, dont l'influence se développait, étaient totalement dépendants de Moscou.

Beaucoup d'hommes de droite, d'une affligeante myopie politique, se prétendaient catholiques, mais jetaient aux orties les encycliques pontificales dès qu'elles contrariaient leurs intérêts immédiats, et ils voyaient d'un œil sec l'inhumaine condition des déshérités.
Les militants de l'extrême droite qui étaient sensibles aux outrances de l'injustice sociale ne croyaient qu'à la force pour faire prévaloir leurs solutions.
La guerre d'Espagne, p. 52

2
De la victoire du front populaire

L'air que l'on respirait avait changé: l'Espagne, jadis endormie par les caciques et la rhétorique fleurie des députés aux Cortes, était soudain saturée d'idéologie.
«La politique, là était le problème. Tout le monde lisait beaucoup, chacun avait son propre point de vue », assure José Avila, laboureur d'Espejo. Il dit avoir entendu des phrases telles que: «Il ne faut pas laisser un seul fasciste en vie », déplore l'absence d' organisations politiques fortes, de gauche et de droite, et conclut: «Des garanties, des droits? A merveille. Mais aussi la loi et l'ordre. C'est ce qui manquait. »

Dans le même temps, l'agronome républicain José Vergara, chargé de la réforme agraire dans la province de Tolède, constate que la situation a évolué en deux ans de façon dramatique: «Dans la campagne, une révolution était en train de mijoter et la bourgeoisie s'affolait. La République ne pouvait en aucune façon résoudre le problème. La loi de réforme agraire était inapplicable en l'état. A défaut, les paysans s'emparaient eux-mêmes de la terre. »

En Vieille-Castille, dans la Tierra de Campos, l'antique convivialité entre travailleurs de la terre se fissurait. Des listes noires circulaient. Si la CNT (confédération national du travail, syndicat anarchiste) parvenait, lors de son congrès extraordinaire de Saragosse, en mai, à mettre fin à sa scission interne, ses militants affrontaient trop souvent ceux de l'UGT (Union général du travail, syndicat marxiste), parfois à coups de fusil, dans les rues de Séville et de Malaga.

À Madrid, caisse de résonance de l'Espagne, la grève du bâtiment et des électriciens, lancée le 1er juin d'un commun accord par l'UGT et la CNT, avait des effets désastreux sur l'opinion. Très vite, la mésentente s'était installée entre les deux syndicats. Les militants anarchistes n'avaient-ils pas prétendu appliquer à la consommation le communisme libertaire en saisissant les denrées des commerçants d'alimentation?

Dans ces conditions, Largo Caballero jouait les provocateurs lorsqu'il demandait à Azafia, en juin, d'armer les ouvriers. Vainement, Gregorio Marafion ou Miguel Maura mettaient en garde l'opinion contre la politique suicidaire de l'extrême gauche. Et nombre de partisans du Front populaire perdaient leur foi dans la République.
Ibidem, p. 66

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Une saison en enfer - Juillet 1936-Mars 1937

On ne peut pas arguer d'un «spontanéisme révolutionnaire» pour excuser ces crimes. La responsabilité majeure, notamment celle des massacres de novembre, incombe à un système policier attesté par les fichiers et albums qui, selon Julian Casanova, fut mis en place par des appareils sous contrôle communiste, avec adjoints soviétiques, appuyés par des militants des Jeunesses socialistes unifiées.

Manuel Mufioz, directeur général de la Sécurité, Santiago Carrillo, conseiller à l'ordre public, et Segundo Serrano Poncela, délégué à la direction générale de la Sécurité, ont été les tristes agents de ce système. On estime que les deux tiers au moins des 8 815 victimes de la terreur rouge et noire à Madrid, identifiées par Casas de Vega pendant la durée de la guerre civile, furent assassinées en 1936.
Le bilan eût été plus consternant encore si quelque 10 000 personnes n'avaient trouvé refuge dans les ambassades étrangères. Celle de Finlande fut prise d'assaut. Julian Casanova oppose en quelques phrases suggestives Barcelone et la Catalogne à Madrid où les bilans chiffrés sont comparables.

Dans la capitale, les cibles privilégiées furent les politiques et les militaires, en Catalogne, les propriétaires et le clergé. «Madrid symbolise les checas, les sacas massives, la terreur organisée, tandis que Barcelone symbolise le paseo estival, les patrouilles de contrôle, la justice populaire et spontanée des anarchistes...
Il est significatif, en tout cas, que socialistes et communistes apparaissent comme principaux responsables du lynchage massif de l'adversaire à Madrid, tandis qu'on attribue aux anarchistes la direction de ce théâtre du chaos, aux pouvoirs multiples, coupable de milliers de crimes en Catalogne... À Barcelone, la classe ouvrière occupait le pouvoir... Madrid vivait le premier hiver russe de son histoire. »
Ibidem, p. 122-123

4
L'internationalisation du conflit.

L'expédition de l'or en Russie avait commencé depuis Carthagène dès la fin d'octobre 1936. On a beaucoup ergoté sur les raisons de cet envoi. Redoutait-on l'effet de la création du Comité de non-intervention? Il aurait souvent suffi d'utiliser en couverture des comptes privés. Pourquoi livrer un trésor exceptionnel à une bureaucratie impénétrable? Le gouvernement de la République craignit-il que Paris ou Londres puissent mettre plus tard l'embargo sur cet or?

L'explication est sans doute plus simple: le transfert aurait été exigé par Staline, seul pourvoyeur massif d'armes lourdes, comme garantie de leur paiement. L'expédition des 7 200 caisses, chargées de 508 tonnes d'or brut (soit 457,2 d'or fin), à bord de quatre navires soviétiques se fit le 25 octobre 1936, c'est-à-dire qu'elle coïncida avec les premières livraisons d'armes russes et les premières arrivées de techniciens.

Le dossier remis à l'État espagnol, en décembre 1956, par Romulo Negrin, fils de l'ancien chef du gouvernement, à la demande de celui-ci, démontre que cet or fut cédé en vertu de 19 ordres de vente délivrés du 19 février 1937 au 28 avril 1938. La totalité de l'or espagnol déposé à Moscou fut vendue au prix du marché, les Soviétiques n'escroquant pas leurs clients espagnols, mais ne leur faisant nul cadeau.
Une grande partie fut convertie en dollars envoyés à l'Ouest, essentiellement à Paris, pour financer les achats de la République dont les armées, jusqu'au début de 1939 au moins, ne manquèrent pas d'armes. «Ni Azafia, ni Negrin n'attribuèrent l'effondrement de la République au manque d'argent pour acheter des armes. »

Le problème de la livraison fut résolu de manière relativement satisfaisante malgré quelques pertes. En revanche, comment certains historiens sérieux peuvent-ils garder le silence sur une conséquence fatale de ce transfert:
l'Espagne républicaine était désormais à la merci de Staline, vassalisée, sous l'emprise des « conseillers » soviétiques de plus en plus forte. Largo Caballero allait en faire l'amère expérience.
Ibidem, p. 134-135

5
Pour ravitailler la République, France-Navigation ne fut créée que le 15 avril 1937, sous la forme d'une société anonyme par actions de 1 000 francs, au capital de 1 million de francs porté ultérieurement à 5, puis à 30. Elle était dirigée par un Conseil d'administration de cinq membres présidé par Joseph Fritsch, militant communiste parisien et personnalité fort discrète.
L'idée venait de l'ambassadeur de la République espagnole en France, Luis Araquistain, qui avait souhaité voir naître une compagnie de navigation politiquement sûre. Jusqu'en avril 1937, le matériel livré par Moscou fut transporté par des navires soviétiques, à partir de la mer Noire puis, plus tard, de Mourmansk.
Les armes achetées en Belgique, en Tchécoslovaquie, en France ou ailleurs étaient chargées à bord de navires sous pavillon occidental, estonien ou lituanien, au départ de Gdynia, Rotterdam, Oslo, ou même Hambourg, à destination fictive de la Grèce ou du Moyen-Orient.
Les équipages étaient composés de militants, et les manifestes portaient « matériel agricole » alors qu'il s'agissait d'obus, comme dans le cas du Guilvinec visité dans le port de Bordeaux en décembre 1937 après dénonciation. Mais le risque de tels incidents était réduit.

Les deux hommes clés de France-Navigation furent Giulio Ceretti et Georges Gosnat : ce dernier, ancien élève d'HEC, avait des compétences commerciales exceptionnelles. Le pre- mier cargo fut acheté pour 1 800 000 francs empruntés à L 'Humanité et à la fédération des métaux du PCF, tandis que les républicains espagnols s'engageaient à payer fret et assurances. En fait, ces primes ne furent pas réglées.
La compagnie parvint, grâce à une gestion rigoureuse, à acheter 24 navires, de sorte que la fourniture de l'Espagne républicaine en armements de toute sorte ne connut presque aucune interruption. Les équipages furent recrutés avec soin parmi les « éléments les plus avancés» du syndicat des marins, précisent les rapports de police, et dotés d'un encadrement militant.

Le chef du service de l'armement, Auguste Dumay, militant communiste depuis la naissance du parti, était un organisateur de grand talent. Le matériel arrivé aux ports français de l'Atlantique était chargé sur les camions de l'entreprise d'Alphonse Pelayo ou sur des wagons de chemin de fer. Acheminé sur les Pyrénées-Orientales, il passait clandestinement la frontière ou gagnait par mer les ports de Barcelone, Alicante ou Carthagène. Avant la chute de Bilbao, de Santander et des Asturies, les cargos de France-Navigation ravitaillèrent les ports espagnols du Nord, encore sous contrôle républicain.

Ce trafic était trop important pour passer inaperçu et supposait d'importantes complicités au sein de l'Etat français. Elles furent orchestrées par Gaston Cusin, originaire du corps des douanes où il avait conservé de solides relations, et ancien syndicaliste. Léon Blum, qui désirait absolument aider l'Espagne républicaine, le fit maintenir dans tous les cabinets.
Ibidem, p. 140-141

6
LES BRIGADES INTERNATIONALES

Comme les Allemands, les Soviétiques avaient été surpris par les événements d'Espagne. Toutefois, les réactions de l'Internationale communiste furent rapides. Une réunion décisive tenue à Prague le 26 ou le 27 juillet et présidée par Gaston Monmousseau aurait décidé la constitution d'un fonds de un milliard de francs pour l'aide au Front populaire espagnol et créé un Comité de cinq membres pour l'administrer: Maurice Thorez, Palmiro Togliatti, et trois Espagnols, José Diaz, Dolores Ibarruri et Francisco Largo Caballero.
Il aurait été décidé aussi de former une brigade de 5 000 hommes recrutés parmi les militants de gauche de tous les pays et que l'on doterait de tout l'armement nécessaire. ...

La désignation à la tête des brigades d'André Marty fut un choix calamiteux. Même si celui-ci fut très loin d'avoir ordonné toutes les exécutions capitales dont on l'a accusé - il est responsable de la mort de Gaston Delassale et d'une dizaine d'autres brigadistes, mais certainement pas d'exécutions systématiques. Il devait son poste à son total dévouement à la ligne du parti et non à des compétences militaires qu'il ne possédait pas.
Confondant énergie et brutalité, affligé d'une méfiance paranoïaque, il fit tant que l'image mythique du « mutin de la mer Noire» devint en Espagne celle du « boucher d'Albacete ». Du même coup, il justifia l'opposition dure des anarchistes à la création des brigades, qu'ils considéraient non sans lucidité comme une manœuvre de la diplomatie russe. Cela ne remet pas en cause l'enthousiasme et l'abnégation de la majorité des brigadistes.
La mise en marche du plan de constitution des unités internationales fut immédiate. En France, les cellules du PC menèrent un travail intense de propagande pour rechercher des hommes qui aient l'expérience des armes. On insistait sur les avantages divers de leur engagement, solde comprise.
Ibidem, p. 145, 146-147

7
Tous les historiens des brigades soulignent que cette formation militaire fut, sans doute, la plus "intellectuelle" de l'Histoire : elle alignait quantité d'artistes, d'écrivains, d'éditeurs, de journalistes, de scientifiques, d'ingénieurs, de médecins.
Parmi les américains, par exemple, on note la présence de Robert H. Merriman, professeur à l'Université de Californie, de Paul Singel, ingénieur de l'Université de New-York, de plusieurs chirurgiens dont Louis Fischer, en conflit permanent avec Marty, de l'archéologue de Chicago John Murra.
Chez les Anglais, le biologiste Haldane, plusieurs médecins, des écrivains comme George Orwel, le neveu de Winston Churchill, Esmond Romilly. Citons encore Artur London, Josef Pavel, le journaliste Hoffmann, l'aristocrate allemand Ludwig Renn, Pietro Nenni, Marcel Cachin et d'autres. Le destin contrasté, héroïque et souvent tragique, du fait de la méfiance de Staline, des survivants des brigades, pendant et après la guerre mondiale, mérite un développement à part. On en trouvera le récit en annexe du présent ouvrage.
Ibidem, p. 150-151

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Deux mondes antagonistes

S'il fut un moment de l'Histoire pour imposer l'image de deux Espagnes inconciliables, résolues l'une et l'autre à détruire l'adversaire, ce fut bien la guerre civile.
Les journalistes, accourus du monde entier pour « couvrir» cette guerre fratricide, croyaient changer de planète lorsqu'ils passaient d'une zone à l'autre.

D'un côté l'exaltation révolutionnaire, la recréation du monde, un nouveau langage, des volontaires de toutes sortes s'entraînant au maniement d'armes, les femmes promues à de nouveaux rôles, ni cravates, ni chapeaux, ni costumes, l'uniforme du mono, la salopette bleue qui vire ensuite au gris ou au vert, la floraison des slogans et la référence permanente aux « fascistes » détestés.
Mais aussi les confiscations qui n'épargnent ni petits ateliers, ni petites boutiques, les églises en flammes, la méfiance et la peur, la chasse aux pajaros (oiseaux), bourgeois, curés ou espions, et les sinistres paseos nocturnes, l'évocation de la mort, éternelle fiancée, qui attend « au sein de la terre mère ».

De l'autre côté, une atmosphère de croisade, images saintes et processions, requetes coiffés de leur béret rouge, Sacré-Cœur de Jésus brodé sur les cœurs, chemises bleues des phalangistes, invocations continuelles à Dieu et à l'Espagne, appel à l'ascèse et au sacrifice, jour du plat unique, jour sans café, jour sans dessert, jeunes filles infirmières et marraines de guerre, référence permanente et simplificatrice à la «rouge canaille marxiste ».
Et aussi traque impitoyable des fonctionnaires suspects de fidélité à la République, ordre moral, épuration des bibliothèques, Conseils de guerre, basses vengeances et exécutions sommaires. Pour les morts au combat, on célèbre l'envol vers les cieux, l'accès à la Sainte Demeure, la remise du prix des Elus.

Seuls dénominateurs communs, l'enflure du langage, la démesure des superlatifs, le délire des affiches, la cruauté des bourreaux. En août 1936, il n'existe plus d'État. Ni dans la zone rebelle où les structures administratives sont éliminées, ni dans la zone loyale, où le gouvernement de la République ne contrôle que des secteurs étroits et ne parvient à faire passer des instructions que par l'intermédiaire des partis et des organisations de gauche, si elles y consentent.
Le gouvernement n'a presque pas de pouvoir à Barcelone, et il n'en a aucun à Bilbao. Le président de la République, Azafia, démoralisé par l'évolution dramatique de la situation et par les horreurs que commettent les deux adversaires, n'a plus qu'une très faible int1lJence SlJf le ÇQUfS des événements,
Ibidem, p. 165-166

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