Esther Benbassa

Directrice d'études à l'Ecole pratique des hautes études, professeure d'histoire du judaïsme moderne.
Auteure, notamment, de "Histoire des juifs de France, Seuil, Paris, 2ème édition, 2000.

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Aujourd'hui, surtout aux Etats-Unis, la philanthropie juive s'exerce amplement au nom de la pérennisation de la mémoire de la Shoah. L'argent afflue pour créer des chaires sur l'antisémitisme et le génocide, pour financer des musées, des recherches. Comme si rien d'autre n'était important ou n'avait existé.
Esther Benbassa, La Shoah comme religion, Libération, 11 septembre 2000, p. 6.

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Cette récupération historique ne date pas d'aujourd'hui. Après l'indifférence à laquelle furent en butte, à leur arrivée en Israël, les survivants de la Shoah, vint le temps de la commémoration, instaurée en 1951. Le génocide est traditionnellement présenté comme la justification ultime du sionisme et de la fondation d'Israël, dans le cadre d'une reconstruction historiographique où cette fondation, en 1948, devient la fin heureuse de l'histoire des juifs.
Les "nouveaux historiens" israëliens, ceux qu'on appelle aussi les "postsionistes", ont, pour leur part, montré comment la Shoah fut utilisée pour renforcer les sentiments nationalistes et la mise en avant dans le conflit israélo-arabe. Arafat n'a-t-il pas souvent été comparé à Hitler ? Cette division du monde entre bons et mauvais, victimes et bourreaux, juifs et antisémites brouille les pistes et masque les réalités.
Dans cette vision manichéenne, les vraies victimes sont les ashkénases. Comme ils ont été les seuls artisans du sionisme et les seules chevilles ouvrières de l'Etat d'Israël. On connaît les conséquences de cette mythologie au sein de la société israélienne, érigeant les séfarades, en l'occurence les juifs originaires des terres d'islam, en "autres", comme les Palestiniens. Une exclusion qui continue à influer sur la vie politique du pays.
Ibidem

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A défaut de pouvoir embrasser la religion séculière de la Shoah, les juifs nord-africains, qui eurent la chance d'échapper à l'extermination sans pour autant avoir toujours mené la belle vie pendant les années noires, prennent en Israël le chemin de la religiosité radicale.
A défaut de devenir de bons israéliens, parce que ni pionniers sionistes, ni totalement laïques, les voilà au moins de bons juifs par la gràce du Shas (parti de la droite radicale,ndt).
Ibidem.

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