« LOBBY JUIF » LA POLÉMIQUE. Lettre ouverte des amis de Mitterrand. Le Point, 5 avril 2001.

La semaine dernière, Le Point publiait des extraits du livre de Georges-Marc Benamou, qui évoque notamment les relations complexes de François Mitterrand avec ce qu’il appelait le « lobby juif ». Certains de ses amis s’en indignent. Le Point publie leur lettre et prolonge le débat.

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Lettre ouverte

Nous avons tous connu François Mitterrand. Certains d’entre nous pendant la Résistance. D’autres durant ces longues années de reconstruction de la gauche socialiste, où nul courtisan ne jugeait utile de le fréquenter. Parmi nous il y a des juifs, des catholiques, des qui croient au Ciel et des qui n’y croient pas. Mais tous nous croyons en des valeurs toutes simples qui furent, depuis toujours, celles pour lesquelles ont combattu et sont morts ceux qui portaient la République au cœur. Elles se nomment justice, vérité, fidélité, compassion, fraternité, liberté. Quelques-uns ont travaillé avec lui, avant ou après mai 1981. Un petit nombre peut s’honorer du nom d’ami, mais tous peuvent se flatter d’avoir eu avec l’homme, le premier secrétaire du PS ou le président de la République des rapports fondés sur le respect réciproque, la liberté de parole et la communauté d’idéal.

C’est pour cela, c’est-à-dire pour rester fidèles à nous-mêmes, et pas seulement en mémoire d’un homme si ignoblement attaqué après avoir été si servilement flatté (et souvent par les mêmes hommes), que nous réagissons aujourd’hui. La publication par l’hebdomadaire Le Point d’extraits du livre de Georges-Marc Benamou, assortis d’un article de présentation qui soulève le cœur, est plus que nous ne pouvons supporter. Nous n’hésitons pas à dire que les rencontres tardives que François Mitterrand a pu avoir avec René Bousquet ont choqué certains d’entre nous. Mais faire de lui un antisémite, un nostalgique de Vichy et « la figure centrale » d’un réseau d’anciens collabos démontre une méconnaissance totale de sa personnalité, de son histoire personnelle, comme de ce qu’il pensait et disait de cette période.

Il a vécu la guerre et l’Occupation en prenant bien plus de risques que d’autres qui le jugent aujourd’hui avec des certitudes forgées cinquante ans plus tard, dans le confort des salons parisiens. La peinture d’un Mitterrand « accouru de son stalag » pour jouir des délices vichyssois – tel que le décrit l’auteur de l’article – pourrait faire rire, en songeant aux trois évasions tentées par François Mitterrand au péril de sa vie, avant de regagner la France, si cette volonté délibérée de salir n’était insupportable.

Déjà, ceux qui avaient assisté au dernier réveillon de François Mitterrand, quelques jours avant sa mort, savaient bien que, trop épuisé par la douleur, il n’avait rien pu avaler de cet ultime repas. Benamou, sans vergogne, n’avait nullement été gêné de le décrire dévorant goulûment un ortolan. Anecdotique ? Le problème, pour les lecteurs de Benamou, c’est que tout est de la même veine. Pour vendre, il faut faire scandale. Fût-ce sur le dos d’un mort à qui l’on dispensait, de son vivant, courbettes, flatteries et servilité. Si nous, qui signons cette lettre, avons un reproche amer à faire à François Mitterrand, c’est d’avoir pu supporter auprès de lui des gens si méprisables. Quand nous lui en faisions la remarque, il avait un geste agacé de la main. Il n’était pas dupe, seulement indifférent. Nous, nous ne parvenons pas à l’être. Alors, après nous être tus, trop longtemps, nous voulions le dire. François Mitterrand n’était pas l’homme que Benamou cherche à salir pour des raisons que nous lui laissons traiter avec sa conscience. S’il en a une.

Signataires : Général Pierre de Bénouville, Georges Beauchamp, Jean-Louis Bianco, Edmonde Charles-Roux, Irène Dayan, Danièle Delorme, Rémi Dreyfus, Kathleen Evin, Jean Glavany, Stéphane Hessel, Jean Lacouture, Jean et Ginette Munier, Jeannine Tillard, Dina Vierny.

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