Raphaëlle Bacqué

Journaliste au journal Le Monde.
Auteure d'ouvrages sur Jacques Chirac, notamment, (avec Denis Savenot) Chirac président, les coulisses d'une victoire, Le Rocher, Monaco/Paris 1995, Seul comme Chirac, Grasset, Paris 1997 ; Chirac ou le démon du pouvoir, Albin Michel, Paris 2002.

Auteure également (avec Ariane Chemin) d'un ouvrage très critique, tueur, sur Ségolène Royal, que celle-ci pourrait attaquer en justice, La Femme fatale, Albin Michel, Paris, mai 2007, dans lequel on explique sa candidature par le fait que François Hollande, son concubin officiellement notoire, la trompe, de fait depuis assez longtemps, avec une journaliste de Paris-Match. (Tout roule pour françois Hollande, Paris Match Magazine:2899 du 9/12/2004).

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Il est évident que Chirac a mené une grande partie de sa carrière dans une période où personne ne cachait la formidable manne dont bénéficiait le système politique, du fait de financements en grande partie occultes.
A la mairie de Paris, au RPR, l'argent n'a donc pas manqué. «C'est bien simple, nous n'avons jamais eu l'impression matérielle d'être dans l'opposition », reconnaît Pierre Charron, qui fut pendant quatre ans conseiller en communication du maire Jacques Chirac.

Les récompenses aux fidèles se mesuraient en cadeaux et avantages : en dix-huit ans, près de quatre mille appartements de la ville de Paris furent ainsi loués à prix d'ami, et les services du personnel de l'Hôtel de Ville ont géré un nombre impressionnant de contrats faits à des Corréziens, à des épouses, à des enfants d'affidés.
Les associations de gaullistes furent grassement subventionnées par la mairie de Paris pendant des années, faisant taire ainsi tous ceux qui contestaient à Chirac l'héritage du Général. Mais les récompenses pour services rendus se mesurèrent aussi en liasses de billets distribuées selon une nomenclature imagée : une « enveloppe » pour les services rendus par un subalterne, un « coussin » pour une aide plus précieuse, un « matelas » pour les plus gourmands.

Le système était généreux pour beaucoup et les Chirac ont vécu ces années-là sur un grand pied. Plus, sans doute, qu'ils ne l'ont fait à l'Elysée, depuis que le président de la République est placé sous le regard constant et acéré de la presse et des juges.
Le président partait donc dans des îles lointaines, logeait dans les plus grands hôtels, pouvait convier à ces escapades une amie, ou offrir des séjours à son épouse et à sa belle-mère. Les juges, qui ont enquêté sur quelques-uns de ces voyages, payés en espèces à l'agence Gondard par les secrétaires de Chirac à la mairie de Paris, ont surtout révélé pour l'heure un certain train de vie : un week-end à New York, du 15 au 18juillet 1993 pour Jacques Chirac, sa fille Claude et son garde du corps, voyage en Concorde, limousine et hôtel : 119 339 francs.
Chirac voyageait beaucoup. En Orient, en Asie, au Liban pour rencontrer son généreux ami, le milliardaire et premier ministre Rafic Hariri.
Chirac ou le démon du pouvoir, Albin Michel, Paris 2002, p. 62-63

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Son statut de chef d'Etat n'a rien changé à l'affaire. Il a au contraire décuplé son goût pour le balancement. Il est le président de tous les Français, de droite, de gauche et d'ailleurs. Et puisqu'il veut contenter tout le monde, il dit donc à chacun ce qu'il veut entendre : il est rare de ne pas trouver son compte dans une intervention chiraquienne.
Le 18 octobre 2001 à Rodez, il prononce un discours, devant l'Association des présidents de conseils généraux, à la gloire des départements.
Mais à Jean- Pierre Raffarin, président de la région Poitou-Charentes, qui s'inquiète, il assure aussitôt : «Ne t'en fais pas! Je ferai bientôt un discours tout aussi enthousiaste pour les régions. »

Nicolas Sarkozy dit souvent de lui: « Chirac n'est pas du genre à reculer devant l'argument le plus massif en même temps que le plus indigeste. »
Ce n'est pas exactement cela. Un discours du président est généralement un petit chef-d'œuvre d'équilibre, genre motion de fin de congrès du parti radical. Il donne son soutien aux éleveurs de porcs et son adhésion aux protecteurs de l'environnement qui s'inquiètent de la pollution du lisier.
Il fustige la pression fiscale insupportable qui pèse sur les ménages et réclame une augmentation des aides sociales, une amélioration des transports et des services.

En quinze ans, il a été tour à tour libéral, social, fédéraliste, libre-échangiste, travailliste et reaganien, contre la monnaie unique puis militant exemplaire de l'Europe, contre le quinquennat puis pour la réduction du mandat présidentiel.
Mais si on lui rappelle ses déclarations passées, il hausse les épaules au nom du sain principe qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.
Ibidem, p. 72-73

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La conception qu'a le nouveau chef de l'Etat de la justice ne brille pas par son originalité. Tous ses prédécesseurs ont eu la même. Tous ont voulu étouffer ce qui pouvait faire scandale. Petits ou grands dossiers.
Tous ont géré les carrières des magistrats les plus déterminants. Tous ont considéré la justice, non comme un «pouvoir », mais comme une simple « autorité », selon le mot inscrit dans la Constitution de la Ve République.

François Mitterrand pouvait prononcer des paroles sévères sur «l'argent qui corrompt », les socialistes ont montré qu'ils pouvaient tout mettre en œuvre pour empêcher les affaires de les atteindre.
Garde des Sceaux, Henri Nallet a osé ordonner au procureur de Marseille de classer le dossier de l'Olympique de Marseille au moment où il risquait d'exploser. Pas question de mettre en difficulté un visiteur de l'Elysée et un futur ministre : Bernard Tapie.
En avril 1991, il a dessaisi de l'affaire Urba - procédure rarissime - le juge Thierry jean-Pierre, accusé d'avoir commis un «cambriolage judiciaire» pour avoir tenté d'instruire tout de même le dossier du financement occulte du parti socialiste.

Mais les temps ont changé. François Mitterrand, qui haissait les juges - après tout, il les avait côtoyés comme ministre de la justice de la IVe République - autant sans doute que les investigateurs de la presse, avait prévenu, lors de l'un des derniers Conseils des ministres de son septennat : « Ne vous faites pas d'illusions. C'est du petit bois pour un grand incendie. Les juges veulent le pouvoir."
Ibidem, p. 137-138

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Depuis qu'il est à l'Elysée, il craint parfois que son bonheur ne soit trop visible. Il en rajoute donc dans la compassion.
Une tempête dévaste une partie du pays ? Le voici le visage grave, en parka bleue, posant au milieu des arbres arrachés. La Somme déborde de son lit et se déverse sur des centaines d'habitations ? Le voilà qui exprime sa solidarité aux inondés. Le 1er mai, une délégation de fleuristes vient-elle lui remettre le traditionnel bouquet de muguet de l'année ? Il dédie la fleur porte-bonheur à « tous les Français qui vivent ce 1er mai dans des circonstances difficiles ».

Les juges le harcèlent-ils ? Il se pose en «victime permanente ». Même Bernadette a été envoyée raconter dans un livre et sur les plateaux de télévision les drames vécus par la famille. Ses supporters peuvent bien souligner la « pudeur » légendaire du président, il fait savoir par entourage interposé qu'il a eu son lot de ces souffrances dont se repaissent volontiers les électeurs.
Les interventions publiques de Bernadette Chirac sont l'une des lignes de défense les plus subtiles qu'ait d'ailleurs trouvées jusqu'ici son mari. Lorsque les juges se sont intéressés, en juin 2001, aux voyages privés qu'il avait pu accomplir, Libération a publié en effet, pour illustrer un article sur le sujet, une photo de Chirac allongé sur un transat, dans une île lointaine, accompagné de deux journalistes amies.
Cela a provoqué un branle-bas de combat à l'Elysée. Le président a vu là une possible mise en cause de sa vie privée. L'ancien chauffeur de Chirac, Jean-Claude Laumond, enfonce même le clou quelques mois plus tard en publiant un petit récit intitulé Vingt-cinq ans avec Lui, où il raconte à son tour les escapades lointaines de l'ancien maire de Paris avec l'une de ces deux journalistes.

Que l'on puisse expliquer certaines légèretés financières par la vie privée du président a paru un danger suffisant pour qu'une contre-attaque soit lancée. Bernadette Chirac a donc évoqué elle-même les infidélités de son mari dans son livre Conversation. Et qui a-t-elle convoqué, dans l'émission de Michel Drucker qui devait servir de promotion à cet ouvrage ? Hillary Clinton, elle-même. L'épouse bafouée qui sut sauver son mari de ses propres incartades...

Il ne sera pas dit que Bernadette Chirac n'a pas elle aussi son utilité. L'immense popularité de la première dame de France, les énormes ventes de son livre ont d'ailleurs achevé de convaincre le clan qu'il est encore son meilleur agent de promotion. Désormais, la famille est l'un des atouts maîtres de la machine Elysée.
Ibidem, p. 285-286

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Jacques Chirac revient de loin, donc.
D'un septennat médiocre empoisonné par des scandales politico-financiers, d'une cohabitation de cinq ans avec la gauche, résultat d'une dissolution décidée avec le seul avis d'un petit groupe de conseillers; de cette confrontation finale avec un leader d'extrême droite haï qui, depuis tant d'années, n'a jamais cessé de l'insulter.
De la solitude enfin, née, consolidée, recuite par ces trahisons, ces combats, ces défaites annoncées et ces sursauts de la dernière chance, qui ont parsemé quarante années d'une vie politique consacrée à la conquête de l'Elysée.
Jacques Chirac, Le Monde, Horizons, 7 mai 2002, p. 12.

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Si l'on reprend le cours de son étonnante histoire, c'est bien cette volonté de se hisser à un niveau que les autres ne le croyaient pas capables d'atteindre qui frappe.
Et Lionel Jospin, qui l'a côtoyé pendant cinq ans - la plus longue cohabitation de la Vème République -, n'est pas le premier à n'avoir pas saisi le propre de la mécanique chiraquienne.
Comment aurait-il pu penser que celui qui n'avait pas été jusque-là un grand chef d'Etat pouvait être resté un combattant hors pair? De toutes parts, de la gauche mais aussi et surtout des rangs de la droite, montaient alors les témoignages sévères sur ce qu'a pu être, pendant tant d'années, Jacques Chirac: un homme changeant, habité d'une ou deux convictions tout au plus, peu regardant sur les moyens de parvenir au pouvoir, traître parfois à son propre camp.
Ibidem

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Il est énarque. On peut espérer la vie d'une épouse de haut fonctionnaire, de préfet peut-être. Elle va vite comprendre qu'elle s'est trompée.
La Cour des comptes, corps auquel le jeune Chirac appartient à sa sortie de l'ENA, est un décor «bien trop emmerdant », dit-il, pour lui.
Il s'arrange donc pour rentrer en 1962 au cabinet du premier ministre Georges Pompidou. Puis, comme il s'ennuie encore, il s'arrange pour se trouver une circonscription. Il a jeté son dévolu sur celle d'Ussel, en Corrèze. C'est la terre d'élection du pape du radicalisme, Henri Queuille. Trois fois président du Conseil, 25 fois ministre, il a donné aux Corréziens l'habitude d'être arrosés de subventions, couverts de décorations.

Chirac a repéré que le bon docteur Queuille est le grand-père de la femme de Jérôme Monod, à l'époque patron de la Datar. Il lui demande de le lui présenter. Queuille, en bon radical, n'aime ni les gaullistes ni les pompidoliens. Mais le jeune homme lui fait un tel cinéma... Il est adoubé. Part en campagne. Neutralise ses adversaires. Visite les cent dix-sept communes de la circonscription. Promet monts et merveilles.
Il est élu et Pompidou bluffé. Quelques semaines après, en 1967, il est secrétaire d'Etat aux affaires sociales chargé de l'emploi.

Chirac fait désormais partie de cette génération de nouveaux gaullistes dont la référence n'est plus directement de Gaulle lui-même, mais celui qui sera son successeur à l'Elysée, Georges Pompidou. Il va connaître, dans ces années-là, beaucoup de ceux qui vont compter ensuite dans sa carrière politique.
Son actuel conseiller politique à l'Elysée, Jérôme Monod, donc. Il en fera, moins de dix ans plus tard, le secrétaire général du RPR avant de le propulser à la tête de la Lyonnaise des eaux, l'entreprise qui fournit alors, en eau potable bon nombre de collectivités locales et qui finance tant de campagnes électorales...
Edouard Balladur aussi, qui exerce son magistère silencieux auprès de Georges Pompidou. Les «copains» qui ont pris d'assaut, comme lui, des circonscriptions aux législatives de 1967: Jean Charbonnel, Bernard Pons et Pierre Mazeaud, actuel membre du Conseil constitutionnel, nommé par Jacques Chirac. Et puis, surtout, un tandem de choc: Pierre Juillet et Marie-France Garaud.
Ibidem

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Ces deux-là sont les conseillers de Georges Pompidou et, à dire vrai, de tous ceux qui comptent à droite. Lui est un gaulliste aux accents barrésiens. Un personnage d'Ancien Régime au fond, une sorte de Mazarin, terriblement méprisant et hautain mais diablement inspiré.
Elle est la séduction du pouvoir incarnée. Un sourire ravageur. Une intelligence étincelante. Une cruauté sophistiquée. C'est peu dire qu'elle a vampé Chirac. Juillet et Garaud ont repéré tout de suite ce jeune ambitieux qu'ils vont pouvoir propulser sur le devant de la scène mais dont ils pourront tirer les fils de marionnette.
Ils vont donner à Chirac ce corpus gaulliste qui lui manque, lui qui, en bon élu d'une terre radicale, n'a aucune idéologie définie.

L'énergie et le charme de Chirac sont un bon terreau. Il a la poignée de main facile et franche. Après les événements de 1968, il a montré qu'il était capable de tenir sa partie dans les négociations de ces accords de Grenelle qui ont remis la France au travail. Un an plus tard, lorsque le général de Gaulle a quitté le pouvoir et que Georges Pompidou est devenu président ils en font donc un ministre avec plus ou moins de bonheur.
Aux relations avec le Parlement, il est médiocre. A l'agriculture, archi-populaire. A l'intérieur, politiquement efficace pour préparer les élections. Avec la mort de Pompidou, en avril 1974, ils décident d'aller plus loin. La «nouvelle société» qu'a pronée Jacques Chaban-Delmas, qui croit pouvoir être élu à l'Elysée, les hérisse. Chirac va devenir leur guerrier.

Ce sont eux qui imaginent la trahison de Chaban par Chirac, qui emmène 43 parlementaires gaullistes se rallier à Valéry Giscard d'Estaing. La trahison est payante: il devient en 1974, à 41 ans, l'un des plus jeunes premiers ministres du plus jeune président de la République.
Les cadavres en disent parfois long sur la psychologie d'un assassin. Et Chaban est le premier mort de Chirac. Talonné par ses jockeys, Chirac a quitté Matignon sur un coup d'éclat en 1976. Il a juré à Giscard qu'il était saturé de pouvoir, au bord de la dépression, décidé à abandonner la politique.

En fait, il a tout bonnement décidé de devenir le chef du mouvement gaulliste. Pour ce faire, il a repéré quelques lieutenants qui peuvent l'aider, parmi lesquels Charles Pasqua. Celui-là est un as des manœuvres de couloirs et des urnes bien remplies. Ils dérobent le mouvement à la barbe des barons gaullistes et fondent le Rassemblement pour la République.
Ibidem, p. 13.

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Puis il s'attaque à Paris. Pour un Rastignac, c'est un début à tout. Et Chirac a compris que ce serait un formidable tremplin politique. La capitale a changé de statut administratif. Elle a des moyens financiers énormes. L'Hôtel de Ville est prestigieux. Il s'y met comme il sait le faire. Trois marchés le matin. Un quartier entier l'après-midi.
Une commerçante lui résiste? Il lui achète aussitôt quelque chose, une paire de chaussures, un vase, n'importe quoi, pourvu qu'elle soit conquise. Il y forge la légende chiraquienne du bulldozer électoral.

Et, surtout, il met la main sur un véritable trésor de guerre qui va lui permettre pendant les vingt ans suivants de s'assurer un train de vie politique de premier ministre, avec des dizaines de collaborateurs de haut niveau, parmi lesquels un paquet de jeunes énarques, notamment, Alain Juppé, et des moyens financiers quasi illimités.
Les giscardiens n'ont même pas compris ce qui leur arrivait. Ils vont bientôt réaliser l'ampleur des dégâts.
Ibidem

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Voici le deuxième assassinat qui approche. Depuis 1976, Giscard se méfie de Chirac: «Ce type-là est capable de tout», dit-il. Il a raison.
Chirac se présente non seulement au premier tour de la présidentielle de 1981, mais il n'appelle que du bout des lèvres à voter Giscard au second tour. Le soir du 10 mai 1981, au siège du RPR, la plupart des cadres ont voté François Mitterrand. Giscard ne s'en relèvera pas.

«Si vous vous présentez contre moi, vous laisserez du venin », avait-il dit à Chirac. Il ne croyait pas si bien dire. Vingt ans après, le venin est intact dans la chair de l'ancien président. Ce n'est pas tant l'ascension de Chirac qu'il ne digère pas. C'est la façon dont il l'a tué.
Car Chirac n'y est pas allé de main morte. Il a laissé Charles Pasqua organiser le dénigrement systématique de la campagne giscardienne. Alors que Le Canard enchaîné a révélé que l'empereur de Centrafrique Bokassa avait offert au président des pierres précieuses, les Pasqua boys ont apposé nuitamment, sur les affiches du candidat, juste à la place des yeux, des diamants autocollants...

Après la trahison de Chaban, ce deuxième coup de poignard de Chirac contre les représentants de son camp laisse des traces au sein des électeurs de droite. Il faut l'avoir à l'esprit pour comprendre la haine qui a ensuite divisé RPR et UDF pendant près de vingt ans.
Mais tant que Chirac règne en maître, il s'en moque éperdument. Une seule chose le préoccupe: il croyait que les socialistes ne tiendraient pas trois mois. Et voilà que François Mitterrand s'avère beaucoup plus coriace qu'il ne le pensait. Il a plus que jamais besoin d'un programme, d'une philosophie politique. Pour le vaincre.
Ibidem

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Seulement Chirac a rencontré son maître. François Mitterrand, président démuni de pouvoir par la cohabitation, n'a rien perdu de son acuité politique.
Sans doute a-t-il perçu en Chirac un potentiel. « Peut-être cet homme lisse dont le regard s'isole quelquefois va-t-il sortir du rôle où il enferme sa carrière, a-t-il écrit en 1976, peut-être va-t-il prendre une autre mesure de ce qu'il est, de ce qu'il peut. »
Mais lorsqu'il le voit face à lui, au conseil des ministres, pendant les deux ans de leur cohabitation, il comprend qu'il n'est pas prêt.
La défaite de Chirac va être sévère. Sans appel. Humiliante. Pendant tout l'été 1988, Chirac promène dans les couloirs de l'Hôtel de Ville une mine de six pieds de long. Du désaveu cinglant qu'il vient de subir, il ne dit rien.
Mais Bemadette a résumé cette souffrance de la manière la plus juste: «Décidément, les Français n'aiment pas mon mari... »
Ibidem

12
L'enfer va commencer. Car jamais désertion n'aura été plus rapide et plus complète que celle des anciens supporteurs de Chirac. Tout se passe comme s'il payait soudain sa négligence volontaire à l'égard des idées et ses «meurtres» passés.
Les députés UDF, qui n'ont pas digéré 1981, se jettent dans les bras du nouveau premier ministre (Edouard Balladur). Les élus RPR les suivent par dizaines. Nicolas Sarkozy est devenu son ministre le plus en vue en même temps que son stratège. Patrick Devedjian est son porte-parole. Jusqu'à Michel Roussin, l'ancien directeur de cabinet du maire de Paris, qui connaît tout des secrets politiques et financiers des Chirac et qui a fini pourtant par se lasser et a accepté un ministère.
Ils peuvent bien tutoyer depuis dix ans Chirac, ce qu'ils aiment avant tout, c'est pouvoir respecter Balladur. On connaît la suite. La vogue balladurienne et la solitude absolue de Chirac.
La stratégie de pouvoir mise en place par Edouard et la «fracture sociale», ce concept miraculeux adopté par Jacques afin de repousser sur sa droite son rival. Le déclin de l'un et la remontée de l'autre. La victoire du 7 mai 1995 et cette absence de réconciliation avec les baIIaduriens qui a tout compromis.

Plusieurs hommes et femmes ont émergé de cette période. Dominique de Villepin, beau hussard lyrique dont Chirac a fait dès 1995 son secrétaire général à l'Elysée. Claude Chirac, devenue désonnais l'incontournable conseillère en communication de son père. Du coup des battus, on retiendra surtout Nicolas Sarkozy, le seul à avoir transfonné son rôle de traître en celui de brillant et agaçant baron de la droite.

Mais c'est dans le camp des vainqueurs que Chirac a trouvé le nouvel élément du tandem: Alain Juppé. Il a retiré de cette période une relation exceptionnelle avec Chirac, qui a trouvé en lui ce cerveau qu'il cherche, ce fidèle qui lui manquait, et peut-être ce dauphin qu'aucun homme politique n'espère jamais vraiment.
Ibidem

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Cinq ans de cohabitation n'ont pourtant pas entamé le démon du pouvoir chiraquien. Peut-être, tout de même, les échecs politiques, la minceur de son bilan, les instructions menées par les juges l'ont-elles rendu seulement plus incertain sur sa réélection.
«Les socialistes ont un boulevard devant eux», a très vite jugé Alain Madelin. Lionel Jospin donne pourtant quelques belles armes à Jacques Chirac. Et d'abord ce quinquennat dont il pousse l'adoption alors qu'il sert au premier chef ce président de 69 ans qui, s'il porte encore beau, a bien conscience que les Français calculeront qu'un nouveau septennat l'amènerait à l'Elysée jusqu'à 76 ans...
Puis cette inversion du calendrier électoral qui va pousser la Gauche plurielle à se diviser. Chirac, lui, croit surtout que l'orgueil du premier ministre le perdra.

Les moins de 20 % obtenus par Jacques Chirac au premier tour de la présidentielle de 2002 sont pourtant le résultat de tout ce passé. Le résultat des désillusions et de l'exaspération devant le bilan du septennat, mais aussi de la fidélité de cet électorat qui l'a toujours jugé si sympathique et si humain.
Le score du second tour est celui des circonstances. Mais il est à l'image, dans son extravagance même, de l'aventure étonnante de celui qui revient pour cinq ans à l'Elysée.
Ibidem

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Royal porte plainte Par David REVAULT D'ALLONNES, Libération, QUOTIDIEN : samedi 12 mai 2007

Ségolène Royal a confirmé hier la plainte portée à l'occasion de la sortie du livre la Femme fatale, de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, journalistes au Monde . «Pourquoi tant de haine, de médiocrité, de lâcheté ? On porte atteinte à l'intimité et à mes enfants», s'est-elle indignée. «L'appât du gain ne justifie pas tout. Dire que j'ai instrumentalisé mes enfants pour des raisons politiques, c'est insupportable.» 30 000 nouveaux exemplaires ont été tirés a indiqué l'éditeur.
Par David REVAULT D'ALLONNES, Libération, QUOTIDIEN : samedi 12 mai 2007

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