Nicole Bacharan, Du Sexe en Amérique, Robert Laffont, Paris février 2016

Historienne, féministe et sexo-politologue franco-américaine. Remarquable représentante, dans les medias "parisiens", de l'intelligence américaine "libérée".

Auteure de nombreux ouvrages américanophiles, dont Good Morning america, Le Seuil, Paris, 2000 et Faut-il avoir peur de l'Amérique ?, Le Seuil, Paris, 2005 ; mais également, en collaboration avec Dominique Simonnet, de romans, et d'un manuel de sexologie L'Amour expliqué à nos enfants, Le Seuil 2000 ; ainsi que d'ouvrages militants avec Sylviane Agacinsky, André Glucksmann, Ezra N. Suleiman, notamment.
Auteure avec Antoine Sfeir, le spécialiste libanais du moyen-orient, (suite à Antoine Sfeir : Américains et arabes, Le Seuil, Paris, 2006) de "Américains, Arabes : l'affrontement", Le Seuil, Paris, septembre 2006.

Novembre 2005. Pour le modèle d’intégration américain (protestant), face à la réalité du communautarisme.

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Pour mes grands-parents et mes parents, qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique était une garantie, une sorte de dernier recours. Certes, la passion de la liberté n'existait pas qu'en Amérique. Mais c'était bien là-bas qu'un peuple entier s'identifiait à cette passion. Oserais-je dire cela plus brutalement ?

Pour nous, pour moi, l'Amérique, c'était l'idéal qui s'opposait à Auschwitz. C'était ce qui rendait Auschwitz impossible. Ne le répète-t-on pas aux petits enfants américains, aux nouveaux immigrants, aux visiteurs sceptiques: « Ici, en Amérique, nous sommes sous le règne de la loi, et chanter The Star-Spangled Banner, la main sur le cœur.

Ma sœur a vécu aux États-Unis et y est morte prématurément, ma nièce y vit toujours, en vraie petite Américaine. Dans cette tribu bizarre, l'anglais est la langue de la maison, celle des fous rires et des bagarres, celle des confidences. Je suis revenue m'installer en France il y a presque dix ans, tout en continuant à me partager entre les deux pays.
Faut-il avoir peur de l'Amérique ?, p. 11-12

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Quand je ne vis pas à New York, j'ai besoin de savoir que New York existe. Pourquoi? Peut-être parce que, pour moi, cette ville échappe aux dérives des nationalismes, fussent-ils américains. Parce que le facteur d'identité essentiel n'y est pas l'ethnie, la religion, la famille, la terre ou l'hérédité, mais la volonté individuelle de choisir sa vie ou de la réinventer. Un lieu de culture, de déracinement, en somme, un creuset où chacun s'épure, se dépouille, se met à nu.

Je n'oublierai jamais ce calme étrange sur Manhattan dans les jours qui ont suivi les attentats, cette douceur insolite des passants, ce silence qui s'appesantissait à mesure qu'on descendait vers le sud de la ville, cette atmosphère de requiem. Et puis l'odeur, le nuage gris, les photos de ceux qu'on recherchait désespérément épinglées à chaque coin de rue, sur chaque réverbère. .. C'était la fin d'un monde. Mais de quel monde?

Je suis rentrée à Paris épuisée, étourdie par le chagrin. La différence entre victimes et bourreaux, justes et injustes, me semblait claire. Je n'ai jamais pensé qu'un seul être humain puisse légitimement être assassiné au nom d'une idéologie ou à cause des fautes commises par son pays. Un crime est un crime. Une souffrance reste une souffrance. Et un innocent demeure un innocent, quel que soit le pays où il tente de vivre, de travailler, d'aimer.

J'ai eu l'immense surprise de découvrir qu'une partie de la France, à l'automne 2001, ne voyait pas les choses ainsi. Certes, nombre de voix se faisaient entendre, en public et en privé, pour dire leur émotion et leur solidarité toutes simples, toutes humaines. Mais il existait une autre France, celle du «Ils l'ont bien cherché!», celle du «Enfin, ils vont comprendre! », celle du « Nous l'avons tous souhaité! » du sociologue Jean Baudrillard, et même celle du « C'est un complot américain! » de l'imposteur Thierry Meyssan.
Ibidem, p. 14-15

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This is a free country!

Les Américains, on le sait, sont fiers de leur système, au point d'en devenir insultants: " The best country in the world! Le meilleur pays du monde! », " America, love if or leave if! L'Amérique: aimez-la ou quittez-la!»
En privé, il n'est pas rare que l'on se défende en lançant, à bout d'arguments: " This is a free country! C'est un pays libre! » J'ai même vu plus d'un enfant pris en faute objecter comiquement: « I'll take the 5th! » - demandant à bénéficier du 5e amendement, qui permet à tout accusé de ne pas témoigner contre lui­même. L'esprit démocratique est profondément ancré dans la culture nationale, ou du moins dans le vocabulaire!

Tout pouvoir émane du peuple, voilà le principe fondamental de la démocratie américaine: ce n'est pas un souverain, ni un État, qui consacre l'existence d'un peuple, mais c'est le peuple lui-même qui a décidé de se donner un État. La nuance est de taille. Pour quiconque vit en Amérique, il est parfaitement clair que le gouvernement est là pour servir le peuple et doit lui rendre des comptes.

Ce bon vieux principe a permis aux citoyens, génération après génération, de s'approprier totalement leurs institu­tions. Les enfants, et les candidats à la naturalisation, doivent tous l'apprendre: ils sont américains, cela leur donne des droits qu'ils pensent uniques au monde, et qu'ils doivent à tout prix préserver. Ainsi, ils ne cessent de débattre, à tous les niveaux, de l'évolution de la nation et de sa fidélité au projet des Pères fondateurs. La Cour suprême est là pour la garantir; dans toute campagne électorale, chaque candidat affirme sa filiation directe avec les vénérables ancêtres.
Ibidem, p. 46-47

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Où en est-on aujourd'hui? Au début de notre XXIe siècle, la Constitution américaine est toujours là, et elle est toujours aussi pertinente. Depuis la guerre de Sécession, les États-Unis n'ont connu ni révolution ni coup d'État. Les rendez-vous électoraux: sont respectés, les gouvernements se succèdent dans une alternance à peu près satisfaisante et il n'y a pas, dans les rues, de contestation des résultats. Les citoyens acceptent le règne de la loi, même s'ils se trouvent lésés par son application.

Tout comme le rêve américain défini en une phrase au début de la déclaration d'Indépendance, c'est l'ambition minimale de la Constitution américaine qui a assuré sa pérennité. «Comment vivre ensemble sans trop embêter son voisin », voilà, me semble-t-il, son objectif premier!

La Constitution n'a pas vocation à transformer le monde, mais à fixer des règles de gouvernement qui préservent les libertés des citoyens. Cette modestie a permis au vieux: texte de s'adapter: vingt-sept amendements ont été votés à ce jour, sans changer les principes de base.

La difficulté de faire ratifier un amendement (il faut obtenir deux tiers des voix dans chaque chambre du Congrès, et l'accord des trois quarts des États) a évité tout bouleversement hâtif. Les institutions ont ainsi absorbé l'élargissement progressif du suffrage, les conquêtes féministes, la transformation des mœurs.
Ibidem, p.55-56

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C'est l'homme qui compte

Le simple bon sens et notre propre expérience d'électeurs devraient d'ailleurs suffire pour nous suggérer la nuance. Le jour du vote, ce n'est généralement pas l'enthousiasme qui motive notre choix. On pèse le pour et le contre, et l'on opte pour le moindre mal.

En 2004, la grande majorité des Américains, entre Kerry et Bush, se sont ainsi demandé: quel est le moins mauvais? La fidélité à une famille politique n'est alors pas le seul critère, loin de là. Programme, personnalité, style de la campagne, inquiétudes du public, ultimes chiffres de la croissance ou de chômage, tout cela peut faire pencher la balance.

Des deux côtés, lors de la campagne électorale de 2004, on parlait baisse d'impôts, lutte contre les déficits, réforme de l'assurance maladie et des retraites, stabilisation de l'Irak. Les méthodes différaient, parfois. Quand on me demandait de prédire le résultat, je revenais sans cesse à deux éléments: 1) aucun président américain n'avait perdu sa réélection en temps de guerre; 2) je n'avais pas rencontré un seul démocrate qui m'ait dit: «Je vais voter Kerry parce que c'est un type formidable! » Rarement un président n'avait, autant que George Bush, suscité la division, les passions et même la haine. Mais rarement un candidat n'avait, autant que John Kerry, généré aussi peu d'enthousiasme dans son propre camp. Des deux côtés, les campagnes ont été très chères, très efficaces, elles ont mobilisé des millions d'électeurs supplémentaires par rap­port à l'année 2000. Mais le jour venu, la différence (52 % contre 48 %) s'est surtout faite sur la personnalité des deux hommes.

Sondages et enquetes à l'appui, je ne crois pas que les Américains aient sotrbaité donner cette année-là à George W. Bush un mandat pour privatiser les retraites, interdire l'avortement et le mariage homosexuel, imposer un nouvel ordre mondial fondé sur le bien et le mal. Mais après le 11 septembre, en pleine guerre d'Irak (et avant l'ouragan Katrina), il s'est trouvé davantage d'Américains pour espérer, comme ma voisine Gillian, que George Bush était un peu plus solide que John Kerry pour faire face à des drames et à des défis impossibles à prévoir. C'est aussi simple que cela.

Parler de «deux Amérique» est peut-être une manière pertinente d'analyser le combat politique qui se déroule à Washington entre les deux camps. Mais cela ne l'est pas pour comprendre les évolutions en profondeur de toute une popu­lation ni pour découvrir ce que les Américains ont vraiment dans la tête, en dehors des échéances électorales.
Ibidem, p. 163-164

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« Oui à l’“affirmative action” en France », par Nicole BACHARAN, propos recueillis par Jean-Luc MOUTON *

Questions à Nicole Bacharan. Politologue, spécialiste des Etats-Unis, elle estime que le modèle français d’intégration manque aujourd’hui de concepts et de méthodes pour aider à l’insertion des dernières vagues d’immigration.

Le modèle d’intégration français semble incapable de produire les résultats qu’on lui prêtait jusqu’alors. Pourquoi une telle panne aujourd’hui ?

Je pense que le modèle français a bien fonctionné tant qu’il n’était pas confronté à des populations qui n’étaient pas aussi marquées par la colonisation et par les stigmates d’un statut d’infériorité. Les populations espagnole, portugaise ou italienne n’ont pas eu à subir les mêmes stigmates au moment de leur intégration à la nation française. Ces vagues d’immigration ne comportaient en tout cas pas de « populations de couleur », avec le caractère parfois méprisant que ce terme peut recouvrir.

C’est pour cette raison que le modèle des Etats-Unis me semble intéressant sur cette question de l’intégration. Les Etats-Unis sont un pays d’immigration et d’intégration qui a finalement assez bien fonctionné pour toutes les populations d’immigrants au bout d’un certain temps… Sauf pour ceux qui étaient marqués au fer rouge de l’esclavage. Et qui étaient dans l’histoire de ce pays des gens supposés marginaux, incultes, inférieurs en un mot.

Ce modèle français est en échec, bien entendu, et en premier parce qu’il n’y a pas assez d’emploi, mais le passé colonial de ces populations joue encore un rôle non négligeable.

Mais ce modèle français vaut quand même mieux, au plan des droits de l’homme, que celui qui s’attache à la reconnaissance des signes communautaires ou ethniques des populations ?

Le modèle anglo-saxon peut paraître choquant. Mais il est faux d’opposer la conception du citoyen telle qu’elle figure dans la Constitution française à celle de la Constitution américaine. Il n’existe pas de différence.
C’est le même idéal républicain. Le citoyen est égal en droit, sans aucune distinction de sexe, de race, de religion ou d’origine ethnique. L’idéal dans les principes et dans le droit est le même. Dans la pratique, c’est un idéal difficile à réaliser. Certaines populations demeurent, nous l’évoquions à l’instant, à l’extérieur.
Le projet est de favoriser l’égalité des chances. On ne peut prétendre que tous ont les mêmes chances de départ quand certains ont été entravés et ont porté des chaînes pendant des siècles, je parle des descendants des esclaves. La justice est de les aider à rattraper leur retard.

En France, il y a des tentatives, mais il n’existe pas de méthode globale pour y parvenir. En Amérique, on a inventé une méthode pour permettre à ceux qui sont exclus de parvenir à cette égalité. C’est l’« affirmative action », ce que l’on nomme improprement en France la « discrimination positive ».

Quel est le contenu réel en droit de cette « affirmative action » ?

Notons tout d’abord que cette idée ne figure pas et ne figurera jamais dans la Constitution américaine. On a, au contraire, éliminé dans cette Constitution tout ce qui définissait les personnes par leurs catégories. Au début, seuls votaient les hommes blancs propriétaires, puis tous les hommes blancs, puis les Noirs, les Indiens, les femmes, les jeunes de plus de 18 ans…

L’action affirmative n’a rien à voir avec la Constitution. En réalité, il s’agit d’une législation sur le droit du travail. Les entreprises ou les agences publiques doivent engager des employés issus des minorités sous peine d’être en infraction avec la législation sur la non-discrimination dans l’emploi. De même, les universités ou les collèges doivent considérer que l’appartenance à une minorité est un « plus » dans le dossier d’un étudiant. Dans les administrations également, et bien entendu aussi dans la police et l’armée.

L’« affirmative action », c’est « un coup de pouce » donné aux minorités défavorisées et non l’instauration de quotas. Les quotas sont d’ailleurs interdits aux Etats-Unis. C’est pour répondre aux défis posés par les émeutes raciales des années 60 que le président démocrate Johnson avait lancé ce programme dont le but était de favoriser « l’égalité des chances. Pas seulement en tant que droit et théorie, mais l’égalité en tant que réalité et résultat ».

Les commentateurs américains comparent la situation française des banlieues à celle des années 60 aux Etats-Unis…

C’est effectivement tout à fait comparable. Dans les années 60, des populations de couleur, marquées par un stigmate d’infériorité, sont rassemblées dans des quartiers où elles vivent entre elles. Le travail manque, la criminalité est en hausse, les seuls contacts avec le pouvoir dominant passent par la police, ressentie comme un corps étranger. Ces populations développent une manière de parler qui n’est qu’à elles, une forme d’identité qui, en même temps, les exclut au moment où elles tentent de rentrer sur le marché du travail. Et développent des identités ou des mentalités d’exclus...

Quarante ans après, il suffit de regarder les progrès accomplis : en 1960, seuls 13 % des Noirs faisaient partie de la classe moyenne ; ils sont aujourd’hui 66 %. Il a fallu beaucoup de temps avant que les effets se fassent sentir. L’« affirmative action » est en tout cas une politique à long terme, où les responsables successifs doivent se passer le relais.

Comment analysez-vous l’attitude des responsables politiques français ?

Ce qui est tragique en France, c’est l’absence de concept clair. On analyse le problème de manière juste, mais, au-delà, le discours est flou.
User de fermeté pour maintenir l’ordre républicain, tout le monde peut en convenir. Mais sur les questions d’intégration, les discours restent vagues.

Tant que l’on refusera en France de regarder la réalité en face, tant que l’on niera la réalité d’un communautarisme installé sur notre sol, on ne pourra progresser et proposer de nouvelles méthodes. Peut-être a-t-on peur de nommer les choses ? Une fois que le problème a été identifié, il faut bien tenter d’y trouver solution !

Le travers français est de privilégier le débat abstrait au détriment de la réalité et du pragmatisme. A des progrès partiels, modestes, mais réels, on préfère s’attacher à l’idéal. En Amérique, on préfère le moindre mal. Je ne dis pas que la méthode employée là-bas est parfaite.

Je dis simplement qu’on utilise aux Etats-Unis une méthode réaliste qui a permis des progrès considérables. Peut-être faut-il voir dans cette différence, cette préférence américaine pour l’idée du compromis, du moindre mal, du pragmatisme, un effet de la culture protestante ?
*Archives de Réforme, édition du 2005-11-24

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