Vittorio Alfieri d'Asti (1749-1803), fils de Antonio Alfieri, noble piémontais, et de Monica Maillard de Tournon (Savoie), poète et tragédien.

Auteur d'une vingtaine d'oeuvres importantes dont quatre ou cinq chefs-d'oeuvres de tragédie classique. Célèbre en Italie et quasiment inconnu en France.

Son autobiographie, Vita di Vittorio Alfieri da Asti scritta da esso, fut traduite en Français et publiée en 1840 (Mémoires de Victor Alfieri d'Asti traduit de l'italien par Antoine de Latour, Paris, Charpentier, 1840), et re-publiée en 1989 : Ma Vie, Edition établie par Michel Orcel, Editions Gérard Lebovici, Paris, mai 1989.

Violemment francophobe Alfieri place une partie importante de sa fortune en France, en rente viagères, qu'il perd à la Révolution, ce qui ne modère pas ses sentiments anti-Français.
Grand amateur de "filles" et de femmes mariées il se refait une santé financière et sentimentale avec la femme d'un descendant alcoolique des Stuarts (Charles Edouard), la princesse Louise Stolberg comtesse d'Albany.
"Jouisseur impénitent" des richesses matérielles il meurt de la goutte à 54 ans ... et nous laisse, notamment, une biographie savoureuse, écrite dans le style incomparable du XVIIIème siècle.

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Troisième époque CHAPITRE V
Premier séjour à Paris (août 1767)

C'était (je ne sais plus exactement quel jour du mois d'août, mais entre le 15 et le 20) une matinée couverte, froide et pluvieuse; je quittais cet admirable ciel de Provence et d'Italie, et jamais de ma vie je n'avais rencontré de tels brouillards, surtout au mois d'août.
Aussi, lorsque j'entrai à Paris par le misérable faubourg Saint-Marceau, et qu'il me fallut ensuite avancer comme à travers un sépulcre fétide et fangeux dans le faubourg Saint-Germain, où j'allais loger, mon cœur se serra si fortement que je n'ai pas souvenance d'avoir éprouvé dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse impression.
Tant se hâter, tant s'essouffler, se bercer de toutes les folles illusions d'une imagination ardente, pour venir s'abîmer ainsi dans ce cloaque puant! En descendant à l'hôtel, je me trouvais déjà complètement désabusé, et, n'eût été ma fatigue immense et la honte non moins grande qui en eût rejailli sur moi, je serais reparti sur-le­champ.

Lorsqu'ensuite je parcourus l'un après l'autre tous les recoins de Paris, chaque jour ajouta quelque chose à mon désenchantement. La médiocrité et le goût barbare des constructions; la ridicule et mesquine magnificence des quelques maisons qui prétendent au titre de palais; la saleté et le gothique des églises; la structure vandalesque des théâtres de cette époque, et tant et tant d'objets déplaisants qui, tous les jours, tombaient sous mes yeux, sans compter le plus amer de tout: l'exécrable échafaudage du visage enfariné de ces horribles femmes; tout cela n'était pas assez racheté à mes yeux par le grand nombre et la beauté des jardins, l'éclat et l'élégance des promenades où se portait le beau monde, le bon goût et la foule innombrable des équipages, la sublime façade du Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes les choses du même genre.

Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination incroyable: depuis plus de quinze jours que j'étais à Paris, je n'avais pas encore salué le soleil; et mes jugements sur les mœurs, plus poétiques que philosophiques, se ressentaient toujours un peu de l'influence de l'atmosphère. Cette première impression de Paris s'est si profondément gravée dans ma tête que maintenant encore (c'est-à-dire vingt-trois ans plus tard), je l'ai dans les yeux et dans la tête, bien que sur beaucoup de points ma raison la combatte et la condamne.
Ma Vie, Lebovici 1989, pp. 91-92

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CHAPITRE VI
Voyage en Angleterre et en Hollande. - Première entrave amoureuse. (1768)

... Enfin, lorsque nous eûmes perdu de vue les côtes de France, à peine étions-nous débarqués à Douvres que le froid tomba de moitié; et entre Douvres et Londres nous ne trouvâmes que fort peu de neige. Autant Paris m'avait déplu au premier coup d'œil, autant me plurent dès l'abord et l'Angleterre et Londres en particulier.
Les rues, les hôtels, les chevaux, les femmes, le bien-être universel, la vie et l'activité de cette île, la propreté et la commodité des maisons (quoique très petites), l'absence de mendiants, ce mouvement perpétuel de l'argent et de l'industrie, également répandu dans la capitale et dans les provinces; en un mot, tout ce qui fait la gloire vraiment unique de cette heureuse et libre contrée, me ravit l'âme d'emblée, et deux autres voyages que j'y ai faits depuis n'ont rien changé à mon opinion, tant l'Angleterre diffère de tout le reste de l'Europe dans toutes ces branches de la félicité publique qui procèdent de la supériorité du gouvernement.
Si je n'étudiai pas alors profondément la constitution qui donne à l'Angleterre une telle prospérité, je sus assez, du moins, en observer et en apprécier les divins effets.
Ibidem, p. 95

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La Hollande est, pendant l'été, un pays agréable et riant; mais elle m'aurait plu davantage encore si je l'avais visitée avant l'Angleterre; car les mêmes choses que l'on admire en Angleterre - sa population, sa richesse, sa propreté, la sagesse des lois, les merveilles de l'industrie et de son activité-, tout se retrouve ici sur une moindre échelle.
Et, de fait, après beaucoup d'autres voyages où mon expérience s'étendit, les deux seuls pays de l'Europe qui m'aient toujours laissé le désir de les revoir, ce sont l'Angleterre et l'Italie: la première, parce que l'art y a, pour ainsi dire, subjugué, transfiguré la nature; la seconde, parce que la nature s'y est toujours énergiquement relevée pour prendre sa revanche de mille façons sur des gouvernements souvent mauvais, toujours inactifs.

Pendant mon séjour à La Haye, qui dura bien plus longtemps que je me l'étais promis, je tombai finalement dans les rets de l'amour, qui jusque-là n'avait jamais pu me rejoindre et m'arrêter.
Une jeune femme charmante, mariée depuis un an, pleine de grâces naturelles, d'une beauté modeste et d'une douce ingénuité, toucha profondément mon cœur. Le pays était petit, les distractions rares; et la voyant beaucoup plus souvent que d'abord je ne l'aurais voulu, j'en vins bientôt à me plaindre de ne pas la voir assez.
Sans m'en apercevoir, je me trouvai pris d'une terrible manière, et à tel point que je ne pensais déjà à rien de moins qu'à ne plus sortir de La Haye ni mort ni vif, persuadé qu'il me serait complètement impossible de vivre sans cette femme.

Ce cœur rebelle, une fois ouvert aux traits de l'amour, avait en même temps donné accès aux tendres insinuations de l'amitié. Mon nouvel ami était don José d'Acunha, alors ministre du Portugal en Hollande. C'était un homme de beaucoup d'esprit et de plus d'originalité encore; il avait une bonne culture, un caractère de fer, un cœur magnanime, et une âme ardente et haute. Une sorte de sympathie entre nos deux taciturnités nous avait déjà presque enchaînés l'un à l'autre à notre insu; la franchise et la chaleur de nos deux âmes eurent bientôt fait le reste.

Je me trouvai donc à La Haye le plus heureux des hommes: c'était la première fois de ma vie qu'il m'arrivait de ne rien désirer au monde après mon ami et ma maîtresse. Amant et ami, et payé de retour des deux côtés, je débordais de sentiments, parlant de ma maîtresse à mon ami, et de mon ami à ma maîtresse.
Je goûtais ainsi des plaisirs très vifs, incomparables, et jusqu'alors inconnus à mon cœur, bien que toujours je les eusse cherchés en silence et entrevus confusément. Ce digne ami me donnait continuellement les plus sages conseils.
Il eut surtout l'art - jamais je ne l'oublierai - de me faire rougir et me dégoûter de la vie stupide et oisive que je menais, n'ouvrant jamais un livre, ignorant mille choses, étranger surtout à cette foule de grands poètes qui honorent l'Italie, et à ce petit nombre éminent de ses prosateurs et de ses philosophes - entre autres l'immortel Machiavel, dont je ne savais que le nom, génie que le préjugé noircit et défigure dans nos écoles, où on nous le définit sans nous initier à ses œuvres, et sans que ses détracteurs se soient donné seulement la peine de le lire, ou de le comprendre s'ils l'ont lu.

Mon ami d'Acunha m'en donna un exemplaire, que je conserve encore; je l'ai beaucoup lu depuis, et l'ai même annoté, mais ce fut bien des années après. Une chose fort étrange (que j'observai beaucoup plus tard, mais que j'éprouvais alors vivement sans toutefois m'en rendre compte), c'est que jamais je ne sentais mon esprit et mon âme s'ouvrir au désir de l'étude, et à certain mouvement, à certaine effervescence d'idées créatrices, sinon lorsque j'avais le cœur fortement occupé par l'amour. Lequel me détournait de toute application d'esprit, mais en même temps m'en inspirait un très vif besoin. Si bien que je ne me croyais mieux capable de réussir en quelque branche de littérature que lorsque, ayant un objet cher et bien-aimé, je me flattais de pouvoir lui apporter encore en tribut les fruits de mon esprit.

Mais mon bonheur, en Hollande, ne fut pas de longue durée. Le mari de ma maîtresse était un personnage fort riche, dont le père avait eu le gouvernement de Batavia. Il changeait très souvent de résidence, et ayant acheté récemment une baronnie en Suisse, il voulut aller y passer l'automne.
Au mois d'août, il fit avec sa femme un petit voyage aux eaux de Spa, où je les suivis de près, car le digne homme n'était guère jaloux. En revenant de Spa en Hollande, nous fîmes route ensemble jusqu'à Maëstricht, où je fus forcé de la quitter; elle devait aller avec sa mère à la campagne, pendant que son mari s'en irait seul du côté de la Suisse.
Je ne connaissais point sa mère, et je n'avais aucun prétexte plausible, aucun moyen décent pour m'introduire dans une maison étrangère. Cette première séparation me déchira vraiment le cœur. Il nous restait cependant encore quelque petite espérance de nous revoir. Et en effet, quelques jours après mon retour à La Haye et le départ du mari pour la Suisse, mon adorée reparut en ville.

Ma félicité fut au comble, mais ce fut un éclair. Au bout de dix jours, pendant lesquels je pouvais me tenir pour le plus heureux des hommes (et je l'étais en effet), elle ne se sentant pas le cœur de me dire quel jour elle devait repartir pour la campagne et moi le courage de le lui demander, un matin, mon ami d'Acunha tombe chez moi, et, en m'apprenant qu'elle n'a pu se dispenser de partir, il me remet une petite lettre de sa main, qui me donne le coup de la mort; bien qu'elle ne respirât que tendresse et ingénuité, elle m'y annonçait qu'elle ne pouvait plus, sans scandale, différer de se rendre auprès de son mari, qui lui avait commandé de le rejoindre.
Mon ami ajoutait affectueusement de vive voix que, ce mal étant sans remède, il fallait se soumettre à la nécessité et à la raison.
Ibidem, pp. 97-99

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CHAPITRE IX
Continuation de mes voyages : la Russie, encore la Prusse, Spa, la Hollande et l'Angleterre. (1769)

... J'avais lu dans Voltaire l'histoire de Pierre le Grand; j'avais connu plusieurs Russes à l'Académie de Turin, et j'avais ouï-dire merveille de ce peuple naissant; de sorte qu'à mon arrivée à Pétersbourg, toutes ces choses, que grandissait encore mon imagination toujours en quête de nouveaux désenchantements, me tenaient dans une sorte d'anxiété et d'attente vraiment extraordinaires.

Mais à peine, hélas, avais­je mis le pied dans cet asiatique campement de baraques alignées, que, me ressouvenant de Rome, de Gênes, de Venise et de Florence, je me mis à rire; et tout ce que j'ai pu voir depuis dans ce pays n'a fait que confirmer chez moi de plus en plus cette première impression, et j'en ai rapporté la précieuse conviction qu'il ne méritait pas d'être vu.

Tout y contrariait si fort ma manière de voir (excepté les barbes et les chevaux) que, durant six semaines à peu près que je demeurai au milieu de ces barbares déguisés en Européens, je ne voulus faire connaissance avec personne, et pas même y revoir deux ou trois jeunes gens des premières familles du pays, avec qui j'avais été à l'Académie de Turin; je ne voulus pas plus être présenté à cette fameuse autocrate, Catherine II; enfin, je ne vis pas, même matériellement, le visage de cette souveraine qui, de nos jours, a tant lassé la renommée.

Lorsqu'ensuite je me suis interrogé pour trouver la vraie cause d'une conduite si inutilement sauvage, je me suis convaincu intérieurement que ce fut une pure intolérance de mon caractère inflexible, et simplement l'horreur de la tyrannie en elle-même, fixée sur une femme justement accusée de s'être souillée du plus affreux des crimes, la trahison et l'assassinat commandé d'un époux désarmé.

Je me souvenais parfaitement d'avoir entendu raconter que, parmi les raisons qu'ils avançaient, les apologistes de ce crime allaient jusqu'à dire que Catherine II, en prenant possession de l'Empire, voulait, indépendamment de tout le mal que son mari avait fait à l'État, rétablir en partie, par l'octroi d'une constitution libérale, les droits de l'humanité si cruellement lésée par la servitude universelle et absolue qui pèse en Russie sur le peuple.

Et cependant je trouvais ce peuple tout aussi esclave après cinq ou six ans du règne de cette Clytemnestre philosophante; je voyais en outre cette maudite engeance militaire assise sur le trône de Pétersbourg plus encore peut-être que sur celui de Berlin. Ce fut là, sans aucun doute, la raison qui me fit prendre ces peuples en mépris, et qui m'inspira une haine si furieuse contre leurs misérables souverains. Las donc et dégoûté de toutes ces moscoviteries, je ne voulus pas aller à Moscou, comme j'en avais eu le dessein; j'avais peur qu'il ne me fallût mille ans pour rentrer en Europe.
Ibidem, pp. 113-114

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CHAPITRE XVII
Voyage à Paris. - Retour en Alsace, après avoir pris des engagements avec Didot, pour l'impression de toutes mes tragédies, au nombre de dix-neuf. - Cruelle maladie en Alsace, où mon ami Caluso était venu passer l'été avec moi. (1786-1787)

Après plus de quatorze mois d'un séjour ininterrompu en Alsace, nous partîmes ensemble pour Paris; cette ville, par sa nature et du fait de la mienne, m'avait toujours paru détestable; mais elle se changeait pour moi en un paradis du moment que mon amie l'habitait. Toutefois, ne sachant pas encore si j'y resterais longtemps, je laissai en Alsace, dans notre maison de campagne, mes bien-aimés chevaux et n'apportai à Paris que quelques livres et tous mes manuscrits.

D'abord le bruit et la puanteur de ce chaos, après un si long séjour à la campagne, m'attristèrent fort. Il se trouvait ensuite que je demeurais très loin de mon amie; cette contrariété prévue d'avance, mille autres choses encore, qui dans cette Babylone me déplaisaient souverainement, m'auraient bientôt fait repartir si je n'avais vécu que pour moi et en moi. Mais depuis bien des années il n'en était plus ainsi, et je me résignai tristement à la nécessité; je cherchai du moins à en tirer quelque fruit pour mon instruction; mais pour ce qui est de l'art des vers, comme il n'y avait à Paris aucun homme de lettres qui eût de notre langue une intelligence au-dessus du médiocre, de ce côté déjà je n'y pouvais rien apprendre; quant à l'art dramatique en général, bien que les Français s'y donnent volontiers eux-mêmes le premier rang, à l'exclusion de tout autre peuple, toutefois mes principes n'étant pas ceux que leurs auteurs tragiques ont suivis dans leurs compositions, je n'aurais pas eu assez de flegme pour m'entendre dicter solennellement de perpétuelles sentences, vraies pour la plupart, mais qu'ils exécutent fort mal.

Cependant, comme il est dans mes habitudes de contredire fort peu, de ne jamais disputer, d'écouter beaucoup et tout le monde, à la condition de ne croire à peu près personne, je me bornais à apprendre de tous ces discoureurs le sublime art de se taire.
Ibidem, pp. 264-265

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L'affaire du mariage une fois entendue, nos cœurs s'épanchèrent l'un dans l'autre, et nous revînmes, mon ami et moi, à ces lettres que nous aimions tant. ]'éprouvais pour ma part un besoin véritable de converser sur l'art, de parler italien et de choses italiennes; c'était une satisfaction qui me manquait depuis deux ans, ce qui me faisait grand tort, surtout pour l'art des vers. Certes, si les nouveaux grands hommes de la France, Voltaire et Rousseau, par exemple, avaient dû passer la meilleure partie de leur vie à errer dans divers pays où leur langue eût été inconnue ou négligée, et qu'ils n'eussent même trouvé personne avec qui la parler, peut-être n'auraient-ils pas eu un courage assez imperturbable, assez ferme, assez persévérant pour écrire uniquement par amour de l'art et afin d'épancher leur âme, comme je l'ai fait moi pendant tant d'années consécutives, condamné par les circonstances à vivre et à m'entretenir avec des barbares.

Franchement, c'est le nom que mérite tout le reste de l'Europe pour ce qui regarde la littérature italienne, et que ne mérite que trop également une grande partie de l'Italie elle-même, sui nescia. Veut-on écrire pour l'Italie, écrire éloquemment et essayer des vers qui respirent l'art de Pétrarque et de Dante? Mais qui donc en Italie désormais peut se vanter avec justice de savoir lire, comprendre, goûter, sentir vivement Dante et Pétrarque? Un sur mille, et c'est beaucoup dire. Malgré tout, inébranlable dans ma conviction du beau et du vrai, j'aime mieux (et je saisis toutes les occasions de renouveler à cet égard ma profession de foi), et de loin, écrire dans une langue presque morte et pour un peuple mort, et me voir enseveli moi-même de mon vivant, que d'écrire dans ces langues sourdes et muettes, français ou anglais, quoique leurs armées et leurs canons les mettent à la mode; plutôt mille fois des vers italiens, pour peu qu'ils soient bien tournés, même à la condition de les voir pour un temps ignorés, méprisés, non compris, que des vers français ou anglais, ou de tout autre jargon en crédit, lors même que, lus aussitôt par tout le monde, ils pourraient m'attirer les applaudissements et l'admiration de tous.

La différence est trop grande entre jouer pour soi la noble et douce harpe, encore que personne ne vous écoute, et souffler dans une vile cornemuse, si même tout un peuple d'auditeurs aux longues oreilles vous applaudit solennellement.
Ibidem, pp. 268-269

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CHAPITRE XVIII
Séjour de plus de trois ans à Paris. - Impression de toutes mes tragédies. - Je fais imprimer en même temps plusieurs autres ouvrages à Kehl. (1789-1792)

]e commençais à peine à me rétablir un peu, quand l'abbé de Caluso (dont le poignet était guéri depuis longtemps), ayant des devoirs littéraires à Turin où il était secrétaire de l'Académie des sciences, voulut faire une excursion à Strasbourg avant de repartir pour l'Italie. ]'étais encore convalescent, mais, pour jouir plus longtemps du plaisir de le voir, je résolus de l'accompagner.

Mon amie se mit du voyage, qui eut lieu au mois d'octobre. Nous allâmes visiter entre autres merveilles la fameuse imprimerie de Kehl, magnifiquement établie par M. de Beaumarchais avec les caractères de Baskerville, qu'il avait achetés lui-même, le tout pour imprimer les œuvres complètes de Voltaire. La beauté de ces caractères, le soin des ouvriers, et l'heureux à­propos qui faisait que j'avais fort connu Beaumarchais à Paris, me donnèrent l'idée de profiter de son établissement pour y imprimer toutes celles de mes œuvres qui n'étaient pas des tragédies, et pour lesquelles je pouvais avoir à craindre les petitesses habituelles de la censure, qu'on rencontrait alors en France, où elle n'était guère moins fâcheuse qu'en Italie.

J'ai toujours éprouvé une excessive répugnance à devoir subir la révision pour imprimer. Non que je pense ou désire qu'on puisse imprimer toute chose; mais pour mon compte j'ai adopté la loi anglaise, et m'y conforme de tout point : je n'écris jamais rien qui ne soit de nature à pouvoir s'imprimer en toute liberté et sans attirer aucun reproche à l'auteur dans cette heureuse Angleterre, le seul pays vraiment libre. Pour les opinions, liberté pleine et entière, respect aux mœurs, et jamais rien qui blesse les personnes; telle est, telle sera toujours mon unique loi; je n'en sache pas d'autres qu'on puisse raisonnablement admettre et respecter.

Après en avoir écrit à Paris, et obtenu directement de Beaumarchais la permission de recourir à son admirable imprimerie, je profitai également de l'occasion qui m'amenait à Kehl pour laisser à ses employés le manuscrit des cinq odes que j'avais intitulées l'Amérique libre: ce petit ouvrage devait me servir comme essai. Et, en effet, l'impression m'en parut si correcte et si belle que, les deux années qui suivirent, je fis successivement imprimer tous ceux de mes autres ouvrages dont j'ai parlé ou dont il me reste à parler encore.
Les épreuves m'arrivaient de semaine en semaine à Paris, où je les revoyais. Je ne cessai d'y changer et d'y rechanger des vers entiers. Ce qui m'y excitait, c'était, outre un désir démesuré de mieux faire, la rare complaisance et la singulière docilité de ces protes de Kehl, dont je ne pourrai jamais me louer assez; bien différents en ceci des protes, des compositeurs et des pressiers de Didot, à Paris, qui m'ont si longtemps tourné les sangs, en même temps qu'ils vidaient ma bourse, en me faisant payer au poids de l'or et sans contrôle le plus petit mot que je me permettai de changer.
Tout au contraire de ce qui arrive dans la vie ordinaire, où souvent il y a récompense pour qui s'amende, il me fallait payer le droit de corriger mes fautes ou de les troquer pour d'autres.

Nous retournâmes de Strasbourg à notre campagne de Colmar, et peu de jours après, à la fin d'octobre, mon ami partit pour Turin, me laissant plus sensible que jamais à l'ennui de son absence et à la perte de son aimable et docte compagnie. Nous restâmes encore à la campagne tout le mois de novembre et une partie de décembre, que j'employai à me remettre doucement de la grande secousse intestinale que j'avais éprouvée. Toutefois, malade encore à demi, je versifiai au mieux ou au pire mon second Brutus, qui devait être la dernière de mes tragédies et qui, devant donc s'imprimer la dernière, me laissait tout le temps de la revoir et de la mener à bien.
Ibidem, pp. 271-273

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CHAPITRE XXI
Quatrième voyage en Angleterre et en Hollande. - Retour à Paris, où les circonstances nous obligent à nous fixer. (1791)

Nous partîmes donc à la fin d'avril 1791, et comme nous voulions rester longuement en Angleterre, nous emmenâmes nos chevaux, et donnâmes congé à notre maison de Paris. Il fallut peu de jours pour arriver en Angleterre.
Le pays plut beaucoup à mon amie sous plusieurs rapports, beaucoup moins sous certains autres. Un peu vieilli dans mon admiration par les deux premiers séjours que j'y avais faits, je l'admirai encore, bien qu'un peu moins, pour les effets moraux de son gouvernement; mais ce qui m'en déplut profondément, plus encore qu'à mon troisième voyage, ce furent le climat et la vie corrompue que l'on y mène: des heures à table; des veilles jusqu'à deux ou trois heures du matin; une vie en tout opposée aux lettres, à l'esprit et à la santé.

Dès que les objets cessèrent d'avoir aux yeux de mon amie le charme de la nouveauté, comme j'étais fort tourmenté par la capricieuse goutte, fruit vraiment indigène de cette île bienheureuse, nous nous lassâmes bientôt d'y vivre.
Au mois de juin de cette même année eut lieu la célèbre fuite du roi de France, qui, repris à Varennes comme chacun sait, fut ramené à Paris, pour y être moins libre que jamais. Cet événement assombrit de plus en plus l'horizon de la France, et nos intérêts s'y trouvèrent gravement compromis, car nous y avions l'un et l'autre plus des deux tiers de notre revenu, et la monnaie venant à disparaître pour faire place à un papier imaginaire dont le crédit baissait chaque jour, chacun de nous voyait d'une semaine à l'autre sa fortune fondre et se réduire de tiers en tiers pour s'en aller de ce pas vers le néant.

Attristés tous les deux, et condamnés à subir cette irrémédiable nécessité, nous nous résignâmes à céder, et à revenir en France, le seul pays alors où cette paperasse pût nous faire vivre, mais avec la triste perspective d'un avenir plus sinistre encore. Toutefois, au mois d'août, avant de quitter l'Angleterre, nous voulûmes visiter successivement Bath, Bristol, et Oxford. De retour à Londres, nous partîmes pour Douvres, où nous nous embarquâmes peu de jours après.

A Douvres, il m'arriva une aventure vraiment romanesque, que je raconterai en peu de mots. Pendant mon troisième voyage d'Angleterre en 1783 et 1784, je n'avais rien su, rien cherché à savoir de cette célèbre dame qui, dans mon second voyage, m'avait par son amour exposé à tant de dangers. J'avais seulement oui-dire qu'elle n'habitait plus Londres, que son mari était mort après son divorce, et l'on croyait, ajoutait-on, qu'elle s'était remariée à quelqu'un d'obscur et d'inconnu.
Dans ce dernier voyage, et durant plus de quatre mois que j'avais passés à Londres, je n'avais ni provoqué ni entendu dire un seul mot à ce sujet; je ne savais même pas si elle était encore ou non de ce monde. Mais à Douvres, au moment où j'allais m'embarquer, comme j'avais précédé mon amie d'environ un quart d'heure pour m'assurer si tour était en ordre dans le bateau, voici que sur le point de quitter le môle pour y entrer, ayant par hasard levé les yeux sur la plage où se trouvaient un certain nombre de personnes, la première que mes yeux rencontrent et distinguent tout d'abord, car elle était fort près, c'est cette dame, fort belle encore, presque aussi belle que je l'avais laissée, juste vingt ans auparavant, en 1771.

Je crus que je rêvais; je regardai mieux, et un sourire qu'elle m'adressa en me regardant à son tour ne me permit plus de douter. Je ne saurais rendre tous les mouvements, tous les sentiments contraires que cette vue souleva dans mon cœur. Toutefois je ne lui adressai pas un mot. J'entrai dans le bateau, et n'en sortis plus. J'y attendis mon amie, qui arriva au bout d'un quart d'heure, et nous levâmes l'ancre.
Elle me dit que des messieurs qui étaient venus l'accompagner jusqu'au bateau lui avaient montré cette dame en la lui nommant, et y avaient ajouté un petit abrégé de sa vie passée et présente. Je lui racontai, à mon tour, comment je l'avais vue et ce qui s'était passé. Entre nous, jamais de feinte, de défiance, de mésestime, de plainte.
Ibidem, pp. 286-288

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CHAPITRE XXII
Fuite de Paris. - Retour en Italie par la Flandre et toute l'Allemagne. - Nous nous fixons à Florence. (1792)

Nous eûmes beaucoup plus de peine à obtenir de notre section, dite du Mont-Blanc, les autres passeports qui nous étaient nécessaires, un par personne, tant les maîtres que les valets et les femmes de chambre, avec le signalement de chacun, la taille, les cheveux, l'âge, le sexe, et que sais-je encore.
Ainsi munis de toutes ces patentes d'esclaves, nous avions fixé notre départ au lundi 20 août; mais, tout étant prêt, un juste pressentiment nous en fit devancer le jour, et nous partîmes le 18, qui était un samedi, dans l'après-dîner. Arrivés à la barrière Blanche, qui était la voie la plus proche pour gagner Saint-Denis et la route de Calais où nous nous dirigions, pour sortir au plus vite de ce malheureux pays, nous n'y trouvâmes qu'un poste de trois ou quatre gardes nationaux avec un officier, qui, ayant examiné nos passeports, se disposait à nous ouvrir la grille de cette immense prison et à nous laisser tout bonnement passer.

Mais il y avait auprès de la barrière un méchant cabaret, d'où soudain s'élancèrent une trentaine environ de misérables vauriens dépoitraillés, ivres, furieux. Ces gens ayant vu nos deux voitures et nos impériales chargées de malles, avec une suite de deux femmes et deux ou trois hommes pour nous servir, s'écrièrent que tous les riches voulaient s'échapper de Paris avec toutes leurs richesses et les laisser, eux, dans la misère et l'abandon.

Alors commença une lutte entre les quelques sinistres gardes nationaux et ces nombreux et sinistres coquins, les uns voulant nous aider à sortir, les autres nous retenir. Alors je me jetai hors de la voiture, et tombant au milieu du tumulte, muni de nos sept passeports, je me mis à disputer, à crier, à tempêter plus fort qu'eux tous; c'est là le vrai moyen de venir à bout des Français.
Ils lisaient l'un après l'autre, ou se faisaient lire par ceux d'entre eux qui savaient lire, la description des figures de chacun de nous. Mais, plein de colère et d'emportement, et méconnaissant alors le danger ou, si l'on veut, assez dominé par la passion pour m'exposer à la grandeur du péril qui menaçait nos têtes, je parvins jusqu'à trois fois à reprendre mon passeport, et m'écriai à haute voix: « Regardez et écoutez-moi: je me nomme Alfieri; je ne suis pas français, je suis italien; grand, maigre, pâle, les cheveux roux; c'est bien moi, regardez-moi. j'ai mon passeport. Je l'ai obtenu dans les formes, de ceux qui avaient autorité pour me le délivrer. Nous voulons passer, et par le ciel nous passerons.»

L'échauffourée dura plus d'une demi-heure; je fis bonne contenance, et ce fut ce qui nous sauva. Sur ces entrefaites, beaucoup de gens s'étaient amassés autour de nos deux voitures; les uns criaient: « Mettons le feu aux voitures!» D'autres: « Brisons-les à coups de pierres!» D'autres encore: « Ce sont des arisrocrates et des riches qui se sauvent, ramenons-les à l'Hôtel de ville, et qu'on en fasse justice. »

Mais peu à peu le faible secours de nos quatre gardes nationaux, qui de loin en loin ouvraient la bouche en notre faveur, la violence de mes cris, ces passeports que je leur montrai et que je leur déclamai avec une voix de crieur public, et, plus que tout le reste enfin, la grande demi-heure pendant laquelle ces singes-tigres eurent rout le temps de se fatiguer à la lutte, tout cela finit par ralentir leur résistance, et les gardes m'ayant fait signe de remonter dans ma voiture où j'avais laissé mon amie, on peut imaginer dans quel état, je m'y jetai; les postillons se remirent en selle, la grille s'ouvrit, et nous sortîmes au galop, accompagnés par les sifflets, les insultes et les malédictions de cette canaille.

Il fut heureux pour nous que l'avis de ceux qui voulaient nous reconduire à l'Hôtel de ville ne prévalût pas; si l'on nous voyait arriver ainsi avec deux voitures surchargées, et ramenés en pompe avec ce renom de fugitifs, il y avait beaucoup à craindre pour nous de cette populace. Une fois devant les brigands de la municipalité, nous étions sûrs de ne plus partir; tout au contraire, on nous envoyait en prison; et si le hasard voulait que nous y fussions encore le 2 septembre, c' est­à-dire quinze jours après, nous étions de la fête; et nous eussions partagé le sort de tant d'autres honnêtes gens qui s'y virent cruellement égorgés.

Échappés de cet enfer, nous arrivâmes à Calais en deux jours et demi, pendant lesquels nous montrâmes nos passeports plus de quarante fois. Nous sûmes depuis que nous étions les premiers étrangers qui eussent quitté Paris et le royaume depuis la catastrophe du 10 août.
Sur la route, à chaque municipalité, où il nous fallait aller présenter nos passeports, ceux qui les lisaient demeuraient frappés d'étonnement et de stupeur au premier coup d'œil qu'ils y jetaient. Ils étaient imprimés, mais on y avait effacé le nom du roi. On était peu ou mal informé des événements de Paris, et on tremblait.

Voilà sous quels auspices je sortis enfin de France, avec l'espoir et la résolution de ne jamais plus y remettre le pied. A Calais, on nous laissa entièrement libres de continuer jusqu'à la frontière de Flandre par Gravelines, et, au lieu de nous embarquer, nous préférâmes aller sur-le-champ à Bruxelles.
Ibidem, pp. 291-293

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