Sylviane Agacinski
Philosophe, Sylviane Agacinski aurait suivi un parcours typique et représentatif de sa génération ... selon les intellectuels "parisiens". Sylviane Agacinski est l'auteur notamment de Journal interrompu, 24 janvier - 25 mai 2002, Seuil, Paris, 2002 ; Le passeur de temps, Seuil, Paris, 2000 ; Politique des sexes, Seuil, Paris, 1998 ; Critique de l'égocentrisme, Galilée, Paris, 1996.
Élève de Gilles Deleuze au milieu des années soixante, à Lyon, membre actif du Greph (Groupe de recherches sur l'enseignement philosophique) dans les années 70, proche des philosophes de la «déconstruction» (Derrida, son concubin et le père de son fils Daniel, Nancy, Lacoue-Labarthe..), elle enseigne à l'École des Hautes études en sciences sociales.
Elle développe depuis plus de vingt ans une oeuvre ouverte qui mêle la patience de la pensée philosophique et l'urgence de la décision.
Ainsi la réflexion éthique sur le destin de «l'autre », de l'étranger, de la femme
ou des femmes, recoupe toute une médiation sur l'esthétique et le rôle de l'art dans notre société.
Toutefois, dans leur diversité, les livres de Sylviane Agacinski affirment d'abord la nécessité toute politique de méditer et transformer notre rapport à la philosophie. On peut y lire, ainsi, une pensée de l'existence qui ne doit rien ou presque aux existentialismes apprivoisés, labellisés.
Si la pensée doit nourrir l'expérience, l'expérience, en retour, doit laisser vivre la pensée. On retiendra, alors, l'ambition avouée de renouer avec la vie en dénouant, en retirant les fils d'une histoire trop académique.
Critique de l'égocentrisme (Galilée, 1996) précise le sens de cet engagement : «Si la pensée ne peut plus simplement
commencer par elle-même, si elle accepte ce qui lui arrive de l'autre et des autres, elle doit à nouveau questionner l'identité, la communication, la communauté, l'éthique ou l'amour... ».
À travers les rencontres, les dialogues, les mots et les silences dictés par l'amitié, Sylviane Agacinski retrace les lignes de force d'une vie inséparable de sa propre pensée.
Au-delà d'une image médiatique aux contours trop aiguisés par le récent combat pour la parité, on y découvrira une façon singulière de vivre sa vie en philosophe, de vivre sa vie de femme, de
vivre sa condition particulière du moment - Sylviane Agacinski est l'épouse (notedt, la deuxième) de Lionel Jospin - ... avec toute la philosophie voulue...
LA SEMAINE DE FRANCE CULTURE DU 12 AU 18 SEPTEMBRE 1999
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La seconde femme
(Dans les années 80, Lionel Jospin reconstruit ses vies.)
C'est l'histoire privée d'un homme public. Une histoire moderne, un couple qui trébuche après plus de vingt ans d'aventure. L'histoire est triste, ces deux-là avaient traversé tant de vies. On murmure au pays des socialistes. Ce parti est un village qui bruit d'une rumeur attristée. On a connu des disputes, des piques, des duretés, des regards fatigués ou des mots excédés. On a senti les agacements d'Elisabeth devant les hésitations de son mari. Elle le voudrait plus pugnace, ou plus ferme, ne subissant plus les aventures des autres... Elisabeth peut être dure ou ironique ; elle pense réveiller Lionel en le secouant ? On en déduit qu'elle ne le respecte pas. Elisabeth avait rencontré un énarque en formation, imprégné d'esprit de révolution, un homme joyeux qui allait changer la vie. Elle-même n'était que potentialités. Les voilà adultes, lui, politique d'envergure nationale mais comme empêtré dans ses contradictions, quinquagénaire mais encore dépendant d'un magnifique vieillard, en attente encore de François Mitterrand. Et elle ? Voulant exister par elle-même mais prisonnière de tous les destins de Lionel.
Quelque chose les dépasse. Ils ne sont plus en phase. Cela se sent. Les témoins sont parfois gênés. Ils observent. Ils jugent ? Chacun sait tout, mais on ne sait rien. Ce qu'il y a eu entre eux, entre cet homme de tant de visages et cette femme qui a connu toutes ses strates [...]. Quand Lionel devient ministre, Elisabeth est là. Elle fait des choix, parfois, dans l'entourage de Lionel ; il l'écoute ; il veut entendre sa femme. Puis Elisabeth s'éclipse. Elle a sa vie. Elle suit des cours. Elle devient photographe. Elle ne peut être seulement le miroir de Lionel. Elisabeth est partie faire ses photos en Afrique puis au Brésil. Elle est absente, médit-on chez les socialistes, quand l'homme aurait besoin d'elle. Vertueux commérages. [...] Les vrais amis se révèlent alors, qui ne prendront pas parti dans la querelle. Ils parviendront à tenir la part égale entre les deux souffrances. Ils sont assez rares. La plupart décréteront méchante la femme, et victime l'homme [...].
[...] Il ne faut pas trop le plaindre, quand même. Dans le désarroi, il a de quoi se consoler. C'est même la seule promesse d'avenir qui se dessine, au moment où ses vies publiques se délitent : Lionel est amoureux d'une autre. Il a rencontré une femme. Voilà Sylviane, qui sera l'héroïne de la seconde partie de sa vie, l'incarnation de la rédemption, la raison même de sa survie. Ainsi raconteront les amis, les apôtres, diseurs d'Evangile, tisseurs de pieuses images, quand ils conteront la geste de Lionel, saint et martyr, et sauvé.
La femme donc. Compagne et amante, philosophe et charnelle à la fois, libre et complice. Elle devra rougir de toutes les qualités qu'on lui prête. Elle a assez d'humour pour en mettre de côté. En 1989, Sylviane Agacinski est professeur de philo au lycée Carnot, Paris,17e. Lionel apprendra à dater le temps en fonction de leur rencontre. L'avant-Sylviane, et l'après. « Depuis que je suis heureux », dit-il encore aujourd'hui en évoquant les années Sylviane. Il a parfois des jubilations adolescentes, des envies de peindre l'existence aux couleurs plus vives, aux contrastes plus tranchés.
Sylviane Agacinski est une agrégée de philosophie que l'existence a modelée autant que ses parchemins. Elle a grandi à Lyon dans la nostalgie de la capitale ; elle est montée à Paris après 68. [...] Elle développe enfin une relation privée avec Jacques Derrida. Grand philosophe. Grand penseur. Grand homme de gauche. Mais les grands hommes ont aussi leurs raisons. Sylviane est enceinte. Derrida n'assume pas. Il ne veut pas d'un foyer clandestin. C'est sa liberté. Elle veut un enfant. C'est son choix. Refuser cette grossesse serait renoncer à la vie, s'enfermer dans un monde où elle ne dépendrait que des choix des autres. Sylviane a un bébé toute seule. La voilà mère célibataire, maman d'un petit Daniel qu'elle entreprend d'élever. Cette maternité lui donne un sens. Quand elle écrira sur le féminisme, théorisera l'irréductibilité des deux sexes mais leur complémentarité indispensable, elle se nourrira aussi de sa vie.
Sylviane a une soeur aînée, Sophie, actrice et militante. Elle est au PS, section des artistes. Sophie connaît Mitterrand, elle lui envoie du miel ou des gâteaux, le président s'en amuse, « elle me nourrit », dit-il. Sophie a épousé un acteur, Jean-Marc Thibault, en 1983. Ça a été une belle fête, à Eygalières, Bouches-du-Rhône, où le couple possède une maison. Eygalières ? Lionel et Elisabeth, qui étaient alors chez Richard Moatti, sont venus en voisins et camarades. Sylviane, la soeur de la mariée, était là. Sylviane dira plus tard que Lionel lui a tapé dans l'oeil ce jour-là. Cette intellectuelle est aussi une romantique. Les belles histoires sont beaucoup rêvées avant d'être vécues.
Quelques années plus tard - Paris est un petit monde -, la jeune femme, enseignante, s'en va voir son ministre de tutelle, quémander des fonds pour le Collège international de Philosophie que dirige Jacques Derrida. Lionel Jospin est ce ministre. Quelque chose se passe qui relève de l'alchimie des êtres. Un rendez-vous entraîne un déjeuner ; un déjeuner, une sortie au théâtre, puis une autre. La Carte du Tendre se parcourt à nouveau. Plus tard, ils adoreront se raconter leurs premiers instants ; ils se diront qu'ils ont eu de la chance que la vie leur offre une deuxième donne, et qu'elle ait été si belle. [...]
« Lionel », par Claude Askolovitch, Grasset, 2001.
Nouvel Observateur - N°1920