Florin Aftalion

Economiste libéral. Professeur de finances à l'ESSEC, d'économie aux universités de New York, de Northwesterne et de Tel-Aviv.
Auteur, notamment, de Socialisme et Economie, PUF, Paris, 1978 ; de L'Economie de la Révolution française, Hachette/PUF, Paris, 1987/1996 ; La trahison des Rosenberg, JC Lattès, Paris, 2003.

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Il peut sembler paradoxal qu'en étudiant l'histoire, des événements lointains soient mieux compris que d'autres beaucoup plus récents. Les premiers s'éclairent au fur et à mesure des ouvertures de nouvelles archives, tandis que les autres sont encore obscurcis par les passions partisanes qui dénaturent les faits.
C'est exactement ce qui est arrivé dans l'affaire Rosenberg. Le couple fut condamné à mort puis exécuté pour espionnage, mais ses partisans ont inlassablement mené une vigoureuse campagne pour obtenir d'abord leur pardon, puis leur réhabilitation. En ralliant à leur cause tous les intellectuels qui comptaient dans le monde occidental, c'est-à-dire ceux qui se voulaient de gauche, ils ont, en un premier temps, accrédité l'idée de l'innocence des Rosenberg. Même un historien de la qualité d'Alain Decaux écrivit une pièce de théâtre dans ce sens (Alain Decaux, Les Rosenberg ne doivent pas mourir, Librairie Académique Perrin, 1968) qui connut un grand succès (il devait par la suite reconnaître s'être trompé et en faire interdire la représentation). Puis la connaissance des faits l'a, petit à petit, emporté sur leur présentation gauchie. Il y eut d'abord l'ouverture des archives du FBI en 1975. Les documents rendus publics à cette occasion, au lieu d'apporter de l'eau au moulin des défenseurs des Rosenberg comme ils l'espéraient, ont étayé la cause de l'accusation. Ronald Radosh (en collaboration avec Joyce Milton), parti plein d'a priori favorables, a ainsi mené une enquête approfondie et édifiante en utilisant les dossiers du FBI. L'ouvrage qu'il a publié en 1983 a constitué un tournant dans l'histoire de l'affaire Rosenberg (Ronald Radosh et Joyce Milton, The Rosenberg File, Yale University Press, 2ème édition, 1997).
La trahison des Rosenberg, JC Lattès, Paris, 2003, p. 9-10

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En 1935, l'Union soviétique changea radicalement sa politique étrangère, et avec elle celle des partis du Komintern 2. Elle abandonnait la tactique consistant à combattre à la fois l'extrême droite et la social-démocratie qui avait valu en 1933 à Hitler sa victoire électorale. Son nouvel objectif devenait le front anti-hitlérien avec les grandes démocraties et les partis de gauche. Le parti communiste américain, comme ceux des autres pays, avait reçu l'ordre de former des alliances dites de « front populaire» avec les partis bourgeois opposés au fascisme. Pour faciliter ces alliances, les intellectuels pro­gressistes étaient systématiquement courtisés et faisaient l'objet d'attentions flatteuses. De nombreuses organisa­tions de front populaire ou « frontistes » devaient attirer compagnons de route et sympathisants et les mobiliser autour des thèmes les plus divers, mais exprimant toujours la ligne du parti.
Ibidem, p. 36-37

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Afin que le public américain approuve la politique de son gouvernement, tous les efforts pour présenter l'Union soviétique sous une lumière favorable furent encouragés.
Hollywood se distingua avec des films comme le célèbre Mission à Moscou réalisé par Michael Curtiz (auquel nous devons le non moins célèbre Casablanca) d'après les Mémoires de Joseph E. Davies, l'ancien ambassadeur en Union soviétique ou le moins connu Song of Russia, qui diffusaient à longueur de pellicule des images angéliques du «paradis des travailleurs ».
La presse, de son côté, répétait à l'envi que les Russes, au fond, ne différaient pas des Américains et que leur régime était celui qui leur convenait le mieux.
Enfin, les organisations « frontistes » étaient mobilisées pour parer toute attaque visant l'URSS sous prétexte qu'elle affaiblirait l'alliance antifasciste.

Un programme d'aide américaine dit lend-lease fut approuvé par le Congrès. Il revenait à laisser les Soviétiques se servir dans l'économie américaine comme dans un immense supermarché.
Des milliers de Soviétiques entrèrent officiellement aux États-Unis pour l'administrer. Parmi eux, se trouvaient de nombreux membres des services secrets chargés de développer l'espionnage communiste sur le sol américain.

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La mise en place des réseaux communistes

L'implantation des réseaux soviétiques dont une partie allait être découverte après la guerre avait été préparée depuis longtemps.
Dès 1920, le parti communiste des États-Unis s'affilia à la Troisième Internationale. Les règles de l'appartenance à cette organisation mieux connue sous le nom de Komintern, strictes et précises, devaient imposer «une discipline de fer confinant à la discipline militaire».
Elles obligeaient les partis membres àaccepter vingt et une conditions qui les asservissaient entièrement aux intérêts de l'URSS. Moscou leur dictait la conduite à tenir, souvent jusque dans les moindres détails, les finançait secrètement et leur imposait la ligne officielle à suivre.
Le CPUSA fut depuis le début l'un des plus dociles parmi les partis frères. Lors de son troisième congrès tenu en 1921, le Komintern l'enjoignit de former une branche clandestine. Cet ordre était conforme à la troisième des conditions de la Troisième Internationale qui dit que «les communistes ne peuvent se fier à la légalité bourgeoise. Il est de leur devoir de créer partout, parallèlement à l'organisation légale, un organisme clandestin capable de remplir au moment décisif son devoir envers la révolution».

En attendant le «moment décisif» le parti communiste américain clandestin devait surtout entreprendre des actions illicites qui, si elles étaient découvertes, ne pourraient jamais être imputées aux organisations officielles.

La principa1e de ces actions était l'espionnage et la collecte d'informations utiles à l'URSS, ce qui demandait des organisations et des méthodes adéquates auxquelles les partis communistes clandestins devaient se préparer. Une autre des actions exigées du parti communiste clandestin et de ceux de ses membres en position privilégiée était d'influencer la politique américaine.

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La chute d'un réseau

Poussés par leur zèle, les époux Rosenberg se sont montrés imprudents dans leur carrière d'espions. Ils avaient continué leurs activités illégales même après que le KGB en eut ordonné l'arrêt, suite aux révélations d'Elizabeth Bentley.
Mais ils n'auraient probablement jamais été arrêtés, jugés et condamnés si un autre agent soviétique, un savant ayant collaboré au projet Manhattan, n'était tombé d'abord et si l'un des espions sovié­tiques les plus productifs n'avait commis des fautes professionnelles impardonnables.
Cet espion s'appelait Harry Gold. Nous verrons son histoire plus loin. Le savant était Klaus Fuchs et ses aveux conduisirent à la chute en cascade d'une série de dominos, et finalement à celle des époux Rosenberg.
Ibidem, p. 63

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Julius Rosenberg venait d'une famille d'émigrants juifs polonais pauvres. Enfant, il avait suivi avec ferveur des cours d'instruction religieuse au point que ses parents voyaient en lui un futur rabin. Mais très vite, leur fils manifesta plus d'intérêt pour les activités politiques que pour le judaïsme.
Entré au City College de New York, il obtint son diplôme d'ingénieur électricien en 1939 alors qu'il avait consacré davantage de temps à la politique qu'à ses études, notamment en montant sur le campus une «société de réflexion» affiliée à la Jeune Ligue Communiste dont plusieurs membres allaient devenir des recrues de son réseau.
Son diplôme en poche, il s'empressa de se marier et d'adhérer au parti communiste. Il obtint son premier emploi en 1940 avec un organisme gouvernemental, la Army Signal Corps. Son travail consistait à inspecter les équipements électriques produits sous contrats pour la défense. Après avoir réussi à plusieurs reprises à tromper les services de sécurité qui enquêtaient sur la loyauté des employés du gouvernement, Julius Rosenberg dut quitter son poste. Il en trouva immédiatement un autre avec Emerson Radio, société qu'il connaissait bien puisqu'il en avait inspecté les produits.
Vers la fin de la guerre, Julius décida de quitter Emerson et de créer sa propre entreprise, un atelier de réparations mécaniques. Il y prit comme associés David Greenglass et son frère Bernie.

La femme de Julius, Ethel Greenglass, de trois ans son aînée, venait également d'un milieu modeste de juifs d'Europe centrale. Tout en rêvant à une carrière sur les planches, elle avait dû se résoudre à apprendre la sténo­graphie. Devenue secrétaire dans une firme du quartier du textile de New York, elle s'y consacra à organiser les , travailleurs de son secteur et à fomenter des grèves.
Ibidem, p. 85-86

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Le procès

Le procès des époux Julius et Ethel Rosenberg et de Morton Sobell s'ouvrit le 6 mars 1951. Tous trois étaient accusés d'avoir conspiré pour commettre des actes d'espionnage (donc pas nécessairement de les avoir commis). Contre eux se dressait la figure imposante du procureur - ou US Attorney -, Irving Saypol.
Comme les accusés fils d'immigrants juifs pauvres d'Europe de l'Est, il était généralement décrit comme antipathique, dur avec les accusés et peu enclin à l'indulgence. Dans sa carrière il s'était forgé une réputation de chasseur de communistes. N'avait-il pas, entre autres, requis contre Alger Riss? De leur côté, les Rosenberg avaient Emmanuel Bloch connu comme défenseur des libertés civiles et son père Alexandre Bloch, spécialiste en droit commercial. Morton Sobell était défendu par Harold Phillips et Edward Kuntz.
Enfin, Irving Kaufman, à quarante et un ans - jeune pour un juge fédéral-, présidait les débats. Fils d'un artisan, juif lui aussi, il était connu pour son peu de sympathie et de clémence à l'égard des communistes.
Ibidem, p. 97-98

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La campagne pour sauver les Rosenberg

Condamnés le 5 avril 1951, les époux Rosenberg auraient dû être exécutés pendant la semaine du 5 mai de la même année. Ils ne le furent que plus de deux ans plus tard, le 19 juin 1953.
Ce délai est dû aux efforts de la défense pour obtenir la cassation du procès ou la grâce présidentielle. Il permit aux adversaires de la condamnation des époux Rosenberg et de Morton Sobell d'organiser une campagne mondiale de protestations de longue haleine, suscitée au début par de simples citoyens.
Le parti communiste ne se résolut à en prendre la tête qu'une fois assuré que les condamnés n'allaient pas se «confesser» et révéler leurs liens avec le CPUSA, et surtout, lorsqu'il devint nécessaire d'allumer un contre-feu à l'élimination des dirigeants juifs d'Europe centrale.
Ibidem, p. 121

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Deux ans après la mort des Rosenberg paraissait à Paris un livre, Le Chant interrompu, réunissant les signatures du gratin des intellectuels français. Compte rendu du procès, preuves de l'innocence du couple ou de la duplicité du FBI, ressentiments à l'égard des États­Unis, attaques contre l'antisémitisme des autorités de ce pays, témoignages de la vie de famille d'Ethel et de Julius, leur portraits par Picasso et même... un poème de Prévert.
Malheureusement pour tous les beaux esprits parisiens, un demi-siècle plus tard, leur argumentaire s'est entièrement volatilisé. Les chapitres suivants vont montrer pourquoi.
Ibidem, p. 139

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Martyrs ou idiots utiles?

Que savons-nous un demi-siècle après l'exécution des époux Rosenberg? Des questions restent-elles en suspens? Peut-on expliquer leur inflexible engagement? Quels rôles ont joué la crise des années 1930 et l'antisémitisme dans leur adhésion au communisme stalinien? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles nous devons maintenant donner une réponse.

La culpabilité

La principale certitude aujourd'hui est que Julius Rosenberg a bien conspiré pour commettre des actes d'espionnage. C'est ce dont il était accusé, le jury l'a cru et il a eu raison. Les témoins de l'accusation n'ont pas menti, le procès n'a pas été truqué. L'ouverture des dossiers du FBI sous la Freedom of Information Act dans les années 1970, celle des archives du KGB vingt ans plus tard, les révélations du projet Venona en 1995 et, enfin, les Mémoires des protagonistes côté soviétique, tout confirme que non seulement Julius Rosenberg était coupable mais que Max Elitcher, Harry Gold, Elizabeth Bentley ont dit la vérité.
Les quelques hésitations dont paraissaient souffrir leurs témoignages et dont on a fait grand cas s'expliquent par l'imprécision de souvenirs évoqués six ou sept ans après les faits jugés.

Le cas d'Ethel Rosenberg est différent. Une incertitude subsiste. Elle connaissait certainement les activités de son mari et y participait. Venona nous apprend que ses avis sur les nouvelles recrues du réseau de son mari étaient pris en compte. Les archives soviétiques montrent qu'au moins une fois elle a participé activement à une rencontre entre son mari et son agent traitant Feklissov. Dans le sens de la loi américaine, elle avait bien conspiré pour commettre des actes d'espionnage. Seul le degré de son implication reste flou.
Ibidem, p. 197-198

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Les motivations des Rosenberg

Les Américains qui ont adhéré au parti communiste puis espionné pour le compte de l'Union soviétique semblent appartenir à deux groupes ethniques ou culturels.
D'une part celui des Alger Riss, Elizabeth Bentley, Duncan Lee ou Whittaker Chambers, formé de protestants de vieille souche (Chambers s'est converti au catholicisme) dont les familles sont implantées depuis des génération sur la côte Est et qui ont fait leurs études supérieures dans les universités les plus prestigieuses.
D'autre part celui des juifs issus de familles pauvres originaires de Russie, de Pologne ou de Lituanie, immigrants de seconde voire de première génération, et qui ont fait des études, souvent d'ingénieurs, dans des universités moins prestigieuses. C'est le groupe des Nathan Silvermaster, Victor Perlo, Harry Dexter White et les membres du réseau Rosenberg (à l'exception d'Alfred Sarant) , et c'est lui qui nous intéresse.

Pourquoi cette communauté d'engagements et de destins?
En dehors du constat, rien n'est certain. Nous ne pouvons qu'essayer de deviner ce qui a pu se passer dans leurs esprits. Fantasmaient-ils en imaginant qu'ils auraient pu faire la glorieuse Révolution d'octobre si seulement leurs parents n'avaient pas fui ? Dans cette hypothèse ils contribuaient comme ils le pouvaient, par l'espionnage, à la poursuite de la «lutte». Transplantaient-ils sur le terrain séculaire le millénarisme de leur religion? Accordaient-ils à Staline le rôle d'un nouveau messie? Le judaïsme les avait-il formés à adopter une idéologie, c'est-à-dire une vue du monde par laquelle tout s'explique, le bon et le mal, les ennemis et les alliés sont bien identifiés et facilement reconnaissables ? Ou, un système fondé sur des «principes» dont résultent des actions sans que la réalité soit prise en compte?
Ibidem, p. 203-204

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Après l'invasion de la Pologne par les années nazies, de nombreux Juifs tentèrent de fuir en URSS.
Les gardes-frontière soviétiques leur tirèrent dessus et les repoussèrent vers le feu des mitrailleuses allemandes. Un peu plus tard une fois que les communistes eurent occupé leur part de la Pologne, Staline remplit les engagements pris envers Hitler en lui livrant les Juifs allemands, dont de nombreux communistes, qui s'étaient réfugiés chez lui. Parmi ces réfugiés communistes juifs allemands se trouvait Margaret Bubber-Neumann, l'épouse de Heinz Neumann, membre du bureau politique du PC allemand que Staline fit tuer.
Après avoir survécu au goulag elle réussit à sortir vivante des camps nazis pour venir témoigner au procès de Kravtchenko contre les Lettres françaises en 1949 et écrire ses propres Mémoires au titre explicite: Prisonnière de Staline et de Hitler.

Dès que l'Allemagne attaqua l'URSS, Staline comprit l'utilité de séduire les Juifs américains. Son but était de leur soutirer de l'argent, d'avoir leur appui politique, et d'obtenir des savants juifs des informations sur le projet Manhattan.
Quel meilleur moyen de s'attirer leur sympathie que de se prétendre adversaire résolu des antisémites nazis? En envahissant la Pologne, les Soviétiques avaient capturé deux intellectuels juifs, Alter et Erlich, qui envisageaient la création d'un «Comité juif mondial anti-hitlérien». Ils furent relâchés de prison, leur idée plaisant à Staline. Mais celui-ci préférant créer son propre comité, ils furent finalement liquidés.
Un Comité antifasciste juif vit le jour en avril 1942 avec sa tête un acteur célèbre, directeur du théâtre yiddish de Moscou, Salomon Mikhoels, secondé par Itzik Fefer, un poète moins connu, mais vieil indicateur de la police secrète. Les personnalités juives les plus médiatiques faisaient partie du nouveau comité. Mikhoels et Fefer entreprirent une tournée aux États-Unis, au Canada, au Mexique et en Grande-Bretagne. Ils rencontrèrent tous ceux qui portaient un nom, d'Albert Einstein à Charlie Chaplin, parlèrent devant des foules atteignant jusqu'à 50 000 personnes et collectèrent des millions de dollars.
Derrière l'objectif officiel de la tournée, le soutien de l'effort de guerre de l'URSS, s'en cachaient deux autres: séduire les Juifs occidentaux en leur montrant que l'antisémitisme avait été totalement éradiqué en Union soviétique et souffler aux savants atomistes juifs l'idée qu'ils devaient «aider» le pays qui vaillamment tenait tête aux hordes nazies. La tournée dura sept mois, et fut un succès phénoménal sur tous les plans.
Ibidem, p. 210-211

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