UNE PENSÉE libertaire
Raoul Vaneigem ou la célébration du vivant
(CHARLES, POL : RAOUL VANEIGEM, UNE BIOGRAPHIE, AGE D'HOMME LETTERA, 2002)

Apprêter sa vie à la manière d'un Fourrier, d'un Stirner ou même d'un Rabelais, voilà chose à laquelle s'attelle Vaneigem en chacun de ses écrits. Nous tenterons en ce texte d'en faire jaillir la stratégie.

Maquisard de la pensée rebelle, Vaneigem incarne cette sorte d'homme qui, à la volonté de puissance, préfère le désir de vivre plus que de survivre. Chacun de ses ouvrages est ainsi une Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire (1). Adresse où il s'agit moins de résister que de construire une vie rendue à chaque instant passionnante. Et pour ce faire, Vaneigem ne nous propose pas autre chose que de périr avec le monde ou de renaître à soi en le recréant (2).

Ne trahir ainsi que des idées fortes. S'y arracher pour mieux s'en affranchir. Traquer en elles leur évidente inanité pour davantage récuser celles prévalant que la vie n'a pas de prix. Qu'elle n'en a même aucun. Toute l'œuvre de Raoul Vaneigem (1934-) s'attelle à dénoncer cette évidence sans cesse renouvelée à travers le prisme d'une existence vouée à la vie et aux plaisirs qui lui sont inhérents.

À la force d'un verbe frondeur et d'un sens aiguë de la formule, cet auteur s'érige comme une des figures emblématiques d'un retour de l'homme à lui-même qu'un certain Mai 68 avait esquissé maladroitement en de printanières effusions aujourd'hui débauchés.

Jeunesse révolté est souvent récupéré à l'âge où le succès les rend inoffensifs et leur tourne la tête.

Vaneigem nous propose une vision jubilatoire de l'être dont l'inhumanité n'est jamais que l'expression de cette fâcheuse tendance prédative, devenue à force des siècles appropriation féroce, de l'homme vis-à-vis de ses semblables quand ce n'est pas de lui-même. Tendance dont les aspirations peuvent se perdre dans le commerce d'une pseudo-réalisation de soi où l'on n'a plus que le choix de ses chaînes. Où consomption et décomposition de masses réifient de tristes principes d'une société devenue vénale.

Il démontre que chaque passion que notre veulerie assassine condamne la plupart d'entre nous, sinon chacun, au dépérissement d'une vie ne songeant plus qu'à mourir. D'elle-même. D'ennui. Ou de faims carnassièrement insatiables. Nous qui désirons sans fin (3).

Avec une vigueur rarement démentie depuis son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations (4), Vaneigem nous fait humer les miasmes d'un monde aux allures de cloaque. Oui, il nous fait renifler ces quelques tristes senteurs et autres putrescences immémoriales dont on asperge les champs de l'être à fortes doses de culpabilité.

Une éthique de cela se dévoile. Celle d'un homme entier et désireux de le rester. Par probité. Par respect des autres comme de soi. Pour cette part en chacun qui ne s'achète pas. Ainsi, Vaneigem dont l'évidente et belle culture sert à autre chose que de s'en prévaloir a pour dessein essentiel de vivre, de vivre mieux et d'y aider bien d'autres autant que faire se peut. Par l'entremise de l'écriture (5). Par le biais d'un engagement aussi sans illusion. Comme celui qui l'entraînera, par exemple, activement au sein de l'Internationale Situationniste (6) auquel il participera nombre d'années (1961-1969) en compagnie de Guy Debord pour ensuite s'en démarquer et mener seul à bien alors ses projets.

Résolument subversif et dissident par plaisir d'être soi et de n'y jamais vouloir renoncer, Vaneigem incarne à merveille cette pensée insurrectionnelle faite d'aversion à toute forme d'aliénation quelle qu'elle soit. Pensée dont Michel Onfray célèbre la lacrymogène essence dans Les vertus de la foudre (7), non pas telle une icône mais à travers les éruptions littéraires d'un talent encore très largement méconnu.

Vaneigem, penseur libertaire, dont le profil lapidairement dressé, à la lecture de ses écrits laisse apparaître un être sensible forgé au principe d'une vie consacrée aux plaisirs de l'éprouver sans avoir à se perdre. Chacune des lignes écrites par lui, est un encouragement virulent au prolongement fidèle des gestes ébauchés à chaque instant et par des milliers de gens pour éviter qu'un jour ne soit vingt-quatre heures de vie gâchée (8). Pour signifier, comme on peut le lire encore sur l'un des pans de mur d'un café bruxellois (9) que chaque homme est en droit de disposer de ce même nombre d'heures par jour en potentiel de liberté.

N'appartenir qu'à soi-même. Parce qu'il n'y a de communautaire que l'illusion d'être ensemble (10). Parce qu'il n'est de plus beau geste que celui par lequel la vie s'engendre et se prolonge pour donner à sont tour un nouveau style de vie sans contraintes ni contreparties. Paroles d'affranchis tenues par Vaneigem, comme par bien d'autres, qui à l'instar de J.S. Mill considère que la seule liberté digne de ce nom est de travailler à notre propre avancement à notre gré, aussi longtemps que nous ne cherchons pas à priver les autres du leur ou à entraver leurs efforts pour l'obtenir (11).

Si l'entreprise est louable, elle nécessite toutefois de tenir compte dans sa stratégie d'application tant du local que de l'internationale. Car la seule façon de ne pas s'atrophier dans une société qui débonde en destructions absurdes la rage de ne pas vivre, c'est de construire les situations où créer son bonheur quotidien enseigne à créer une société plus humaine (12).

C'est-à-dire une société où l'économie est davantage au service de l'homme que l'inverse. Une société où l'audace ne consiste plus à vieillir. Une société enfin où la qualité supplante la quantité pour la rendre caduque.

De cela émerge les contours d'une démocratie solidariste dont le défi, relevable par tous, consiste à inventer la pragmatique qui va avec. Le socle de cette sorte de démocratie résiderait en cette déclaration des droits et devoirs de la personne formulée par Vaneigem dans un souci d'universalité. Tout individu pourrait ainsi revendiquer un droit à la jouissance, un droit à l'autonomie, le droit de créer, un droit à la connaissance, un droit à la différence, un droit à la transparence, un droit à la santé, un droit de réparation en cas de préjudice subi, un droit à la libre expression, le droit à une affection sans réserve, un droit de concertation et enfin le droit de disposer de soi (13).

Quant à la solidarité que Vaneigem encourage, elle exige de mettre fin à l'ère de l'homo économicus pour ouvrir ce monde aux êtres de désir et à le jouissance de soi.

Peut-être certains verront-ils en ce projet Pour une internationale du genre humain quelques sédiments d'idées que l'on peut retrouver chez Stirner, Fourrier ou Rabelais. Et pour cause, ces hommes n'ont eu de cesse de dresser l'homme quand tout concourrait à le maintenir rampant.

Et si Vaneigem est susceptible d'être taxé d'utopiste, c'est que l'appellation renvoie, comme H. Marcuse le précise, non pas à ce pays d'ailleurs mais plutôt ce à quoi la puissance des sociétés établies interdit de voir le jour (14). La liberté n'est jamais que là où l'homme se révèle à lui-même sans être régenté. Là où la révolution n'est pas une culture langagière ni une pâle mise en scène d'afflictions publiques mais bien une singularité mise au service de l'épanouissement du plus grand nombre sinon de tous.

Le temps est ainsi venu de passer des associations de défense à des associations créatrices capables de gérer des problèmes locaux dans une perspective internationale (15). Voilà ce que déclare celui dont chaque ouvrage est un foyer de résistance tant que l'humain ne sera pas au service de lui-même. Parce que Vaneigem écrit avec le désir de célébrer le vivant pour mieux le régénérer. Parce qu'il n'y a de libertaires que dans le mouvement. De liberté que dans le changement. Dans l'instant même. Oui, il n'y de libertaires que dans et pour la vie. Le reste n'est que bavardage et verbiage pédant.

Grégory Lambrette
(1) R. Vaneigem, Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire, Seghers, 1990.
(2) Vaneigem, Le livre des plaisirs, Encre/Labor, 1993, p.63
(3) R. Vaneigem, Nous qui désirons sans fin, Gallimard, 1996.
(4) R. Vaneigem, Traité du savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, Paris, Gallimard, 1967 ; Folio Actuel, 1992.
(5) Un livre n'a d'autre génie que le génie qui s'en tire pour le plaisir de vivre mieux dans Le Mouvement du Libre-Esprit, R. Vaneigem, 1986, p. 10.
(6) Pour ceux qui souhaiteraient s'informer sur ce mouvement, nous ne serions trop leur conseiller de lire Internationale Situationniste, 1958-1969, Fayard, 1997.
(7) Michel Onfray, Les vertus de la foudre (Journal hédoniste - Tome II), Grasset, 1998, pp.144-154.
(8) R. Vaneigem, Banalités de base, Ludd, 1995, p.56.
(9) Le café en question se dénomme La Fleur en papier doré et se trouve être l'ancien repère surréaliste bruxellois du milieu du XXème siècle.
(10) R. Vaneigem, Traité du savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, Gallimard, 1967 ; Folio Actuel, 1992, p.76.
(11) J.S. Mill, De la liberté, Gallimard, 1990, p. 79.
(12) R. Vaneigem, Pour une internationale du genre humain, Le Cherche Midi, 1999, p.16.
(13) R. Vaneigem, La déclaration des droits et devoirs de la personne, in Lettre ouverte à ceux qui ne sont rien et veulent être tout de A. Bercoff, Albin Michel, 1992, 197-201.
(14) H. Marcuse, Vers la libération, Denoël, 1969, p.14.
(15) R. Vaneigem, Pour une internationale du genre humain, Le Cherche Midi, 1999, p.151.
(16) Raoul Vaneigem, Déclaration des droits de l'être humain, Ed. Le Cherche-Midi, Paris 2001
(17) Raoul Vaneigem, L'ERE DES CREATURES, Complexe, 2002.
(18) Raoul Vaneigem, POUR L'ABOLITION DE LA SOCIETE MARCHANDE, POUR UNE SOCIETE VIVANTE, Payot, 2002.
(19) Raoul Vaneigem, RIEN N'EST SACRE, TOUT PEUT SE DIRE ; REFLEXIONS SUR LA LIBERTE D'EXPRESSION, Découverte, 2003

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