Baruch (de) Spinoza (1632-1677)

Juif de la liberté, y compris contre le dogme judaïque, Spinoza est l'un des grands précurseurs de la démocratie libérale.
Sa vie et son oeuvre (§ 1) en témoigne, sa philosophie (§ 2) nous le dit.

§ 1 - La vie et l'oeuvre

Steven Nadler, Spinoza, Cambridge University Press, 2001, Bayard, Paris 2003.

Spinoza est né en 1632 à Amsterdam d'une famille juive portugaise (marrane) chassée d'Espagne en 1492 par les Rois catholiques.

Il reçoit une éducation juive et se donne une formation philosophique.
Cependant son comportement assez libre à l'égard de la pratique religieuse le fait excommunier de la synagogue en 1656.

Il s'initie à la philosophie de Descartes et se retire à La Haye où il consacre sa vie à la philosophie, sa subsistance étant assurée par le polissage des verres de microscopes.

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Son oeuvre concerne essentiellement la philosophie générale et son ouvrage fondamental en la matière est :
- L'Ethique (1677).
Mais il écrit également un ouvrage de philosophie du droit :
- Traité théologico-politique (1670) (Oeuvres complètes ~ La Pléïade 1954).

§ 2 - La philosophie du droit de Spinoza : bonheur et liberté

Incontournable Dieu, mais si Dieu est la Nature (A/) pourquoi l'homme civilisé ne serait-il pas heureux, car libre dans l'ordre du droit (B/)?

A - Dieu c'est la Nature

L'homme doit passer de la pensée imaginaire, qui est erreur, à la pensée rationnelle qui est vérité.
Car la pensée rationnelle permet la connaissanœ qui conduit au bonheur et à la liberté, à la joie.

L'imagination est la source des délires anthropomorphiques et superstitieux sur le plan théologique, des délires passionnels dans le domaine psychologique et des délires de frayeur et d'angoisse sur le plan moral et politique.

La pensée rationnelle c'est la réflexion qui amène la connaissance (la connaissance réflexive) et qui porte sur "l'idée de l'Etre le plus parfait" qui est Dieu, c'est-à- dire la Nature, c'est-à-dire la vérité.

Or l'homme qui est être et partie de la Nature est un être de désir.
L'homme a le désir d'exister et d'accroître sa puissance pour persévérer dans l'être. C'est pour déployer son désir d'exister que l'homme s'efforce d'imaginer et de connaître.

B - La liberté et la joie dans l'ordre juridique

L'imagination ou la connaissance peuvent conduire l'homme à la tristesse ou à la joie, à la servitude ou à la liberté.

C'est la connaissance de la vérité, c'est-à-dire la conscience de l'ordre véritable des choses de la nature qui constitue la liberté et la joie.

Or la connaissance de la vérité ne peut être réalisée dans une société politique qui ne connait pas la "liberté" de penser.

Dans l'état de nature les hommes sont livrés à leur imagination et donc à leurs passions, et donc à l'insécurité et à la servitude.
Voilà pourquoi il est nécessaire de fonder un ordre social juridique par le moyen d'un contrat social qui fixe des institutions qui permettent la "liberté" de penser, d'où la formule :
"- Le véritable but de l'Etat c'est la liberté".

C'est parce que l'ordre social juridique existe que l'homme par la connaissance réflexive pourra avoir conscience de l'ordre véritable des choses et accéder ainsi au bonheur dans la liberté.
De par le contrat social les hommes ne sauraient donc avoir accordé au Prince le pouvoir absolu, ce qui serait un obstacle à la connaissance, à la recherche de la vérité.

Le régime politique sera donc une monarchie tempérée, ou, mieux, une démocratie.
De toute manière l'être humain ne saurait aliéner le droit fondamental, parce que naturel, de désirer exister et d'accroître sa puissance d'exister pour persévérer dans l'être.

L'être humain ne saurait aliéner de droit de penser librement.

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Steven Nadler, Spinoza, Traduit de l'anglais par Jean-François Sené. Bayard, 440 pp., 24,50 €.

Spinoza à la loupe
La biographie exhaustive de Baruch Spinoza, philosophe et polisseur de lentilles, qui fut considéré toute sa vie comme un homme d'une «effroyable malignité».

Pour la société commerciale Bento y Gabriel de Espinosa, ce ne pouvait être que la banqueroute. Non que l'import-export de fruits secs, de sel et d'huile d'olive connût une grave crise. Simplement le jeune Gabriel aurait dû se débrouiller seul. Il ne pouvait même plus compter sur la réputation de son père Michael, qui avait siégé au conseil directeur de Beth Jacob et été l'un des parnassim chargés de représenter la communauté juive auprès des autorités hollandaises. Les Espinosa, ou Espinoza, ou Spinoza, habitaient «een vraay Koopmans huis», une jolie demeure de marchand, en plein quartier juif. La maison des Spinoza, jouxtant la synagogue de Neve Shalom, donnait directement sur le canal, le Houtgracht. Sur le quai opposé s'érigeait «l'Antwerpen», le bâtiment qui servait de synagogue à la congrégation Beth Jacob, et, un peu plus loin, se trouvait la synagogue de Beth Israel. Comment continuer là à faire des affaires quand on a pour associé un frère frappé d'excommunication ? Un frère accusé d'«horribles hérésies» et d'«actes monstrueux» ?

Le texte du herem était d'une violence inouïe. Il fut lu en hébreu le 27 juillet 1656 : «Les Messieurs du Mahamad décidèrent que ledit Spinoza serait exclu et écarté de la nation d'Israël à la suite du herem que nous prononçons en ces termes : A l'aide du jugement des saints et des anges, nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch de Spinoza avec le consentement de toute la sainte communauté en présence de nos saints livres et des six cent treize commandements qui y sont enfermés (...) Qu'il soit maudit le jour, qu'il soit maudit la nuit ; qu'il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu'il veille (...) Veuille l'Eternel allumer contre cet homme toute sa colère et déverser contre lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Loi ; que son nom soit effacé dans ce monde et à tout jamais et qu'il plaise à Dieu de le séparer de toutes les tribus d'Israël...» Le décret d'excommunication, qui ne sera jamais annulé, s'achève par cet avertissement : «Sachez que vous ne devez avoir avec Spinoza aucune relation ni écrite ni verbale. Qu'il ne lui soit rendu aucun service et que personne ne l'approche à moins de quatre coudées. Que personne ne demeure sous le même toit que lui et que personne ne lise aucun de ses écrits.»

Bento, Benedictus ou Baruch Spinoza, âgé alors de 23 ans, n'avait encore rien publié. Il ne prendra pas mal l'anathème qui le frappait : «A la bonne heure (...), on ne me force à rien que je n'eusse fait de moi-même si je n'avais craint le scandale. Mais, puisqu'on le veut de la sorte, j'entre avec joie dans le chemin qui m'est ouvert, avec cette consolation que ma sortie sera plus innocente que ne fut celle des premiers Hébreux hors d'Egypte.»La maison Bento y Gabriel de Espinosa ne survivra pas. Gabriel quitte la Hollande pour les Antilles. Bento oublie les amandes et les raisins secs. Il n'est pas, contrairement à ce que dit la légende, banni d'Amsterdam. Il déménage du quartier de Vlooienburg, et est hébergé par son maître de latin Franciscus Van den Enden ­ dont la fille Clara Maria est sans doute le seul amour de Spinoza. Il apprend, on ne sait où ni comment, à polir les lunettes optiques, et de cette activité, peu à peu, fait son métier et son gagne-pain.

Denrées coloniales

Paraît aujourd'hui en traduction française le Spinoza de Steven Nadler, professeur de philosophie et membre du Center for Jewish Studies de l'université de Wisconsin. Evénement d'importance, car il s'agit sans doute de la biographie de Spinoza la plus complète qui ait jamais été publiée. Lors de sa sortie aux Etats-Unis, elle avait déjà été repérée par quelques spécialistes européens, et la revue Critique avait inséré le compte rendu qu'en faisait David Rabouin dans son numéro consacré aux «Vies de philosophes» (n° 627-628, Minuit 1999). Depuis quelques décennies, le genre biographique a reconquis un «droit de cité philosophique», car c'est la pensée même de Rousseau, de Wittgenstein, Gramsci, Saint Augustin, Nietzsche, Heidegger, Campanella, Giordano Bruno, Jan Patocka ou Louis Althusser, pour n'en citer que quelques-uns, qui ne serait pas tout à fait compréhensible si les vicissitudes de leurs vies ne venaient l'éclairer. La question, néanmoins, reste toujours de savoir non pas si un philosophe mange du saucisson, s'enrhume, déteste les mocassins, tombe amoureux, collectionne les armes à feu ou a des colites comme tout le monde, mais ce que signifie «vivre philosophiquement» ou mener une vie «philosophique».

«Bien vivre», pour un philosophe, serait-il forcément, comme certains clichés le laissent entendre, ne vivre que de pensées ? On se souvient des sarcasmes de Nietzsche adressés justement à Spinoza, censé être le représentant émérite ­ comme Kant, peut-être ­ de ces penseurs sans vie et sans corps, «désensualisés», capables de construire des cathédrales conceptuelles dédiées à Dieu, à l'amour, à la joie, à la passion, au corps lui-même, sans qu'apparaisse jamais «la moindre goutte de sang». Or l'une des premières qualités du Spinoza de Nadler c'est justement de redonner une vie à Spinoza, certes sans excès, mais ne ressemblant guère à celle d'un ermite renfrogné, isolé de tout et de tous, perdu dans l'abstraction, sans amis et sans compagne, capable de vivre «un jour entier d'une soupe au lait accommodée avec du beurre, qui lui revint à trois stuivers, et d'un pot de bière d'un stuiver et demi». Et, deuxième grande qualité, de l'inscrire dans le tissu vivant d'Amsterdam, ville dynamique et cosmopolite, avec ses maisons en brique hautes et étroites, ses tavernes bruyantes, ses chantiers de marchands de bois, ses entrepôts, ses vaisseaux et ses chalands pleins de marchandises précieuses et d'épices, amarrés le long du Houtgracht ou remontant l'Amsel, ses quackers, ses collegiants, ses banquiers, ses armateurs, ses typographes, ses artistes ­ dont Rembrandt, qui a sa maison juste à côté de celle de Spinoza.

Bertrand Russell, dans son Histoire de la philosophie occidentale, écrit ceci : «Spinoza est le plus noble et le plus digne d'amour de tous les grands philosophes. Si quelqu'un l'a dépassé du point de vue intellectuel, il est bien, du point de vue moral, supérieur à tout le monde. Conséquence logique : il fut considéré, durant sa vie et pendant un siècle après sa mort, comme un homme d'une effroyable malignité.» Physiquement, d'après les descriptions laissées par des témoins directs, Spinoza, en 1656, était «un jeune homme de belle apparence au type indéniablement méditerranéen», petit, avec «un corps bien fait, mince, une longue chevelure noire, une petite moustache de la même couleur, un beau visage». Il n'était pas d'une «santé robuste» et «souffrit toute sa vie de difficultés respiratoires», accrues à mesure par la poussière de verre qu'il inhalait en taillant les lentilles. C'était une personne charmante et paisible, qui vivait simplement, portait des vêtements «sobres et humbles», était «soigné[e] dans sa toilette», gagnait et dépensait peu, «prêtait ce peu qu'il avait des largesses de ses amis avec autant de générosité que s'il eût été dans l'opulence», aimait fumer la pipe, et, des «jouissances de la vie», prenait «tout juste ce qu'il faut pour le maintien de la santé».

Les renseignements sur sa formation sont rares et contradictoires. Steven Nadler, en explorant les archives, en fait la cueillette la plus exhaustive possible, et pour éclairer ce qui pourrait demeurer obscur, reconstruit tout le monde politique, social, intellectuel et religieux de la jeune république de Hollande, alors à son «âge d'or». Il remonte à la lointaine famille espagnole de Spinoza, contrainte à émigrer au Portugal après le décret d'expulsion générale des séfarades, puis décrit l'émigration de générations de conversos portugais vers les Provinces Unies, jusqu'à «focaliser» l'arrivée à Rotterdam d'Isaac de Spinoza, venu de Nantes, et, à Amsterdam, de son fils Michael, marchand de denrées coloniales. Baruch Spinoza naît de l'union de Michael et de Hanna Deborah, le 24 novembre 1632.

Chez les Spinoza, on parle portugais, on prie en hébreu et, à l'extérieur, «pour se débrouiller sur les marchés, pour les échanges et les documents liés aux affaires», le néerlandais, que l'on manie approximativement. Ayant de hautes fonctions dans la communauté juive, Michael inscrit Baruch à l'école Talmud Torah, où l'enseignement est fait en espagnol. Ce qu'attestent avec certitude les documents, c'est que Baruch a suivi les cours jusqu'au «quatrième niveau», terme de l'enseignement élémentaire. Il avait 14 ans. Les deux niveaux suivants étaient consacrés à l'étude du Talmud, de la Michna comme de la Gemara, et d'autres textes classiques. Il n'est pas du tout sûr que Spinoza les ait atteints, et donc qu'il ait préparé le rabbinat. Elève exceptionnel, «à l'imagination vive», d'un «esprit extrêmement prompt et pénétrant», il acquiert toutefois une maîtrise de l'hébreu ­ suffisante pour lui permettre plus tard d'écrire sa propre grammaire hébraïque ­ une connaissance approfondie de la Bible et des grandes sources rabbiniques. Que Spinoza ait pu être directement éduqué ­ en étant assis sur ses genoux, comme le montre un tableau du XIXe siècle ­ par l'hérétique Uriel da Costa, est pure fantaisie. En revanche, puisque d'Uriel da Costa la communauté parlera encore longtemps, même après son suicide en 1640, il n'est pas improbable que Baruch ait été très sensible à ses thèses concernant aussi bien le statut de la Torah (écrite par Moïse et transmettant la parole de Dieu ou bien «invention» des hommes ?) que le caractère superstitieux des religions organisées.

«Actes monstrueux»

Baruch, déjà frappé à 6 ans par la mort de sa mère Hanna, perd son frère aîné Isaac en 1649. C'est l'époque où, normalement, il aurait dû suivre le cycle supérieur de Talmud Torah, et être l'élève des deux grands maîtres qu'on lui attribue généralement, Saül Levi Mortera et Menasseh ben Israel. En réalité, dans les registres de l'école, le nom de Spinoza n'apparaît pas. L'ancien marrane Michael, qui eût sans doute été fier de voir son fils devenir rabbin, a probablement alors eu besoin que Baruch l'aide dans son affaire d'import-export. En 1654, ce qui implique qu'il ait commencé à travailler bien avant, Spinoza figure dans des documents notariés comme «marchand portugais d'Amsterdam». Son père et sa soeur viennent aussi de mourir. Avec son jeune frère, il crée la société Bento y Gabriel d'Espinoza. Dès lors qu'il n'a pas suivi les medrassim de Talmud Torah, qu'il n'a aucune «autorité» intellectuelle dans la communauté, sauf celle de son intelligence, qu'il n'a encore rien publié ni écrit, qu'il travaille dans l'import de fruits secs de l'Algarve, comment peut-il être l'objet de l'excommunication qui en 1656 le maudit à tout jamais pour ses «actes monstrueux» et ses «horribles hérésies» ?

L'enseignement de rabbi Mortera et celui, moins conformiste, de Menasseh ben Israel, Spinoza les a vraisemblablement suivis ailleurs qu'à l'école. Mortera, talmudiste des plus érudits, le pousse à l'étude des grands philosophes juifs, tandis que Menasseh, «le rabbin le plus mondain, et, en particulier chez les chrétiens, le plus connu du XVIIe siècle», lui fait connaître la kabbale ou le mysticisme juif, les courants hétérodoxes dans la pensée juive et chrétienne, ou la philosophie non juive. «En quelques années, il semble que Spinoza ait ressenti une certaine insatisfaction à l'égard de l'éducation qu'il avait reçue et que, nourrissant des doutes sérieux sur le judaïsme, ses dogmes et ses pratiques, il se soit disposé à rechercher ailleurs la connaissance.» Dès 1654, l'éducation du jeune Spinoza prend en effet «un tour franchement profane, et, aux yeux des rabbins, inquiétant». Il prête une oreille attentive à toutes les opinions théologiques libérales et aux plus «récentes évolutions en matière de philosophie et de sciences», entre en contact avec diverses sectes chrétiennes, les quakers, les mennonites ou les collegiants, cherche un guide laïc qui lui enseigne le latin, la langue d'accès aux classiques de la littérature. Il la trouve en la personne de Franciscus Van den Enden, ancien jésuite, personnage excentrique, de grande culture et au libertinage affiché. Dans sa maison sur le Singel, l'un des canaux concentriques d'Amsterdam, il avait créé une école-laboratoire accueillant les enfants des familles huppées que l'école publique, de stricte obédience calviniste, rebutait.

Bien que rares, des documents indiquent ce que Van den Enden enseignait à ses étudiants : les «arts libéraux et la philosophie», l'art dramatique (Spinoza prit part à la représentation de l'Eunuque de Térence), les grandes épopées, tragédies, comédies et histoires de l'Antiquité gréco-romaine, les théories platonicienne et aristotélicienne, la pensée de la Renaissance. Les oeuvres de Spinoza fourmillent de références à Horace, Virgile, Tacite, Epictète, Tite-Live, Pline, Cicéron, Martial, Pétrone, Salluste, Pétrarque : il n'est pas douteux que cette passion soit née «à l'époque de son séjour chez Van den Enden». Franciscus lui a certainement aussi donné des cours sur la «science nouvelle», l'a incité à lire Erasme et Montaigne, Bacon et Galilée, peut-être Giordano Bruno, a éveillé son intérêt pour les questions politiques en lui faisant découvrir Machiavel, Hobbes, Grotius, Calvin et Thomas More. Spinoza avait déjà une «tête bien faite» par lui-même pour qu'on ne puisse pas supposer que l'ancien jésuite ait été «la cause cachée derrière son génie». Mais c'est la formation humaniste qu'il reçoit de lui qui le prépare, événement majeur dans son développement philosophique, à accueillir les travaux de Descartes en physique, en mathématique, en physiologie, en géométrie, en météorologie, en cosmologie, et, bien sûr, en métaphysique. Ainsi Spinoza «s'aliénait peu à peu la synagogue», certes. Mais on ne sait pas comment les idées qu'il avait vers 1654-1655 pouvaient être «diffusées» dans la communauté séfarade à laquelle il appartenait, et justifier qu'on les considère comme annonciatrices «d'horribles hérésies». Quelques semaines avant son excommunication, il est attaqué à coup de couteaux, dans la rue, par un juif fanatique.

Le voile des illusions

Une nouvelle vie commence pour Spinoza, une «vie philosophique» justement. Ce qu'il écrira dans son Traité de la réforme de l'entendement donne une idée du «tournant» : «Après que l'expérience m'eut enseigné que tout ce qui arrive fréquemment dans la vie est vain et futile, et que je vis que tout ce qui était pour moi occasion de crainte n'avait rien de bon ni de mauvais en soi, mais seulement en tant que l'âme en était mue, je me décidai finalement à rechercher s'il n'existait pas quelque chose qui fût un bien véritable, capable de se communiquer, et tel que l'âme, rejetant tout le reste, pût être affectée par lui seul ; bien plus : quelque chose dont la découverte et l'acquisition me donneraient pour l'éternité la jouissance d'une joie suprême et continue.» Ce «quelque chose» tient à l'«investigation de la vérité», et à la compréhension de notre place dans la Nature, à la «connaissance de l'union qu'a l'âme pensante avec la Nature entière». L'être humain n'est pas extérieur à la Nature, il en est un élément intime et inextricable : quand on réalise qu'il en est ainsi, et que l'on s'efforce de le faire voir à d'autres, alors on atteint au bien, à la «suprême perfection humaine». Mais, pour cela, il faut une connaissance complète de la Nature, de la nature humaine, une intelligence de la métaphysique de la matière et de l'esprit, de la physique des corps, de la logique des pensées, des causes des passions. Pour cela, il faut aussi pouvoir déchirer le voile des illusions et des superstitions, abattre les fausses idoles, combattre contre tout ce qui fait de l'homme un animal triste, dirigé et amadoué par des puissances étrangères. Travail immense, travail dont Spinoza va s'acquitter par son oeuvre philosophique, par l'Ethique, qui fera de lui l'un des plus grands penseurs de tous les temps, celui, en tous cas, qui a fait faire à l'homme le plus décisif des pas vers l'émancipation. Son atelier de polissage de verres optiques pour microscopes et télescopes, il le transférera dans le petit village de Rijnsburg, puis à Voorburg, enfin à La Haye, il créera autour de lui des cercles de fidèles, nouera des relations étroites avec le grand astronome Christiaan Huygens, avec Leibniz, avec Henri Oldenburg, secrétaire de la Royal Society de Londres, et avec Jan de Witt, chef de l'opposition libérale à la politique des princes d'Orange, chantre de la tolérance religieuse, duquel il reçoit une pension. A l'abri de ce qui dans la vie «est vain et futile», il voudra se consacrer tout entier à sa méditation, refusant même la chaire prestigieuse de philosophie qu'on lui offre à Heidelberg.

Travaillant à l'Ethique dès 1660, la rectifiant sans cesse, il ne publie presque rien de son vivant, hors un exposé sur la métaphysique cartésienne. Il laisse juste exploser une bombe en 1670, le Traité théologico-politique, édité sans nom d'auteur. Et c'est la fin du monde. Pouvait-on dire à cette époque que «le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les maîtriser, afin qu'ils combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut» ? Que les Livres saints doivent être soumis à une stricte critique historique ? Que la prophétie correspond à une «connaissance du premier genre», vague et confuse ? Que la foi et la raison n'ont rien en commun ? Que la foi religieuse se résout dans l'obéissance ? Que la théologie et la philosophie doivent absolument divorcer ? Que la sauvegarde de la liberté de penser exige une complète laïcité de l'Etat ? Que chacun est libre de penser ce qu'il veut sans qu'aucune autorité politique ne se mêle d'entraver ce droit ? Le livre est aussitôt déclaré impie, dangereux, «pestilentiel», corrupteur et détestable, «le plus vil et le plus blasphématoire que le monde ait jamais vu». Spinoza, que les chrétiens continuent d'appeler «le juif de Voorburg», est accusé «d'être un agent de Satan, voire d'être l'Antéchrist lui-même». Le 19 juillet 1674, le Traité, en même temps que le Léviathan de Hobbes, est officiellement interdit par les autorités séculières de la province de Hollande.

Spinoza continua à polir les lunettes et à mener son «investigation de la vérité». Il faudra longtemps pour qu'on reconnaisse en lui l'homme de la tolérance, l'adversaire de tout dogmatisme, de toute fermeture intellectuelle et morale, de toute orthodoxie théologique ou politique, le héraut de la liberté de pensée. Parmi les hôtes qui passèrent par sa maison sur le Paviljoensgracht, il y eut Leibniz. Durant l'hiver 1676-77, il subit quelques saignées. II s'éteignit paisiblement le dimanche 21 février 1677. «Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu'à la mort, et sa sagesse est méditation non de la mort, mais de la vie.» Il laissa quelques dettes. Seize florins dus à Johan Schöder, l'apothicaire, un florin et seize stuivers dus à Abraham Kervel, le barbier.
Libération, Par Robert MAGGIORI, jeudi 20 février 2003, Livres, p. I-III

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