Section 2. L'Impériale tentation

Ainsi que nous l'avons dit supra, aujourd'hui la principale construction politique rivale de l'Etat-nation est l'Empire. Car l'Etat fédéral et l'Etat confédéral des juristes ne sont que des formes, qui habillent soit un Royaume, soit un Etat-nation, soit un Empire déjà formé ou en formation, qui ne souhaite pas se montrer tel qu'il est, craignant que sa nudité n'effraie les ignorants et/ou pudibonds.
L'Etat fédéral peut être lui-même un Etat-nation, ou un assemblage d'Etats-nations dominé ou non par l'un d'entre eux.
L'Etat confédéral est un assemblage, plus souple, d'Etats souverains qui peuvent être des Etats-nations, un assemblage plutôt provisoire, qui éclatera ou se consolidera en Etat fédéral comme les Etats-Unis d'Amérique en 1789.
La tentation de la puissance fait qu'aujourd'hui l'Etat-nation, comme hier la Principauté ou le Royaume, aspire à l'impérialité.

Les Etats-Unis d'amérique ne peuvent pas faire exception, qui constituent bien un empire, ce qui pose le problème de la place de l'Europe dans le village mondial.

§1. L'Empire américain

Les Etats-Unis, de par leur intervention, en 1917, dans la première guerre civile européenne, et de par leur intervention, en 1942, dans la deuxième guerre civile européenne, ont succédé à l'Empire britannique pour la domination du monde.

A/ La succession
En 1853 les Etats-Unis avait terminé la conquête de l'ouest qui les a conduit de l'atlantique au pacifique, et par l'achat de l'Alaska à la Russie en 1867 et l'annexion de Hawaï en 1898 achevèrent la constitution de leur territoire fédéral actuel.
Dans l'atlantique la guerre contre l'Espagne en 1898 permit d'annexer Porto Rico et de contrôler Cuba. En 1903 ils "aident" au détachement de Panama de la Colombie et construisent le canal. Ils interviennent militairement à Saint Domingue, au Nicaragua et à Haïti, notamment. Le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes deviennent des lacs américains.
Dans le pacifique les annexions se succèdent à partir de 1867 (Midway) et jusqu'en 1917 (Iles Vierges) permettant le contrôle maritime de la route vers, notamment, les Philippines qui sont "protégées" de 1898 à 1945. En 1914 les Etats-Unis sont déjà une grande puissance économique et une puissance expansionniste, une puissance qui se présente comme étant anti-coloniale, puisqu'issue d'une rébellion contre la puissance coloniale britannique, une puissance qui est pour l'indépendance des peuples assujettis aux puissances européennes.
Et c'est au nom de la liberté, qu'après avoir laissé les Etats européens s'épuiser, et s'approvisionner chez elle, que l'Amérique intervient en 1917 pour donner le coup de grâce à l'Allemagne, permettant ainsi à la France de laisser croire qu'elle avait gagné la guerre...
C'est l'intervention américaine dans la deuxième guerre mondiale, et également deuxième guerre civile européenne, après l'opportune attaque de Pearl Harbour par les Japonais le 7 décembre 1941, qui fit des Etats-Unis la puissance dominante de l'occident libéral, tandis que la Russie soviétique sous la direction de Staline (l'uncle Joe de Roosevelt, qui pensait que le georgien était un vrai démocrate qui s'ignorait) essayait de jouer les outsiders. L'effondrement des empires coloniaux de la Grande-Bretagne, de la France, du Portugal, laissait le champ libre aux missionnaires et businessmen américains, la France essayant de garder, difficilement, son pré carré africain, à coup de subventions perdues.
Mais c'est évidemment l'effondrement à la fin des années quatre vingt de la Russie soviétique, épuisée par la course aux armements, désenchantée idéologiquement, et habilement manipulée par l'Amérique, qui fit des Etats-Unis les héritiers des britanniques pour la domination du monde.

B/ De la puissance dominante
Bien que ne représentant qu'environ 5% de la population mondiale les Etats-Unis d'Amérique consomme 25% des richesses de la planète terre, faisant de leur empire le premier marché mondial, un marché incontournable, vers lequel le monde entier tire la langue.Cet état de fait ne semble pas devoir changer de sitôt, pour diverses raisons : idéologiques, politiques et donc militaires.
Tout d'abord d'un point de vue idéologique la situation américaine est idylique. Partout dans le monde le mode de vie américain fait rêver. Si les Albanais pénètrent l'Union européenne par l'Italie c'est que l'Amérique est hors de leur portée. Si les aventures de Bill et Monica enchantent beaucoup de midinettes c'est qu'elles rêvent de gâteries américaines. Le bonheur par la consommation, sous toutes ses formes, voilà l'idéal mondial d'aujourd'hui, semble-t-il, en tout cas pour les masses incultes et les pétasses.
Ensuite d'un point de vue politique. Car pour demeurer le premier consommateur mondial il faut s'organiser, il faut organiser la concurrence. C'est pourquoi les Etats-Unis ont organisé le commerce mondial de telle sorte que leur système, le système capitaliste libéral, puisse s'étendre partout, leur politique du libre-échange pour les autres devant leur ouvrir les marchés encore un peu défendus. En constituant l'Alena, l'Accord de libre-échange nord-américain, (NAFTA, North American Free Trade Agreement, http://www.nafta-sec-alena.org/), en 1992, avec le Canada et le Mexique, ils construisent un géant territorial de plus de 21 millions de km2, le heartland du monde, une quasi-île coeur du monde, avec des réserves de matières premières, d'énergie, et de main d'oeuvre, considérables. Géant territorial qui pourrait s'étendre à l'ensemble des amériques par la constitution prochaine, en négociations, d'une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Et en imposant au monde entier depuis le 1er janvier 1995 l'OMC, l'Organisation mondial du commerce,(WTO, World Trade Organisation, http://www.wto.org/), par le traité de Marrakech de 1994, c'est le libre-échange généralisé qui devient l'objectif à atteindre pour l'ensemble de la planète, avec pour conséquence la disparition des politiques de défense sectorielle, par exemple la politique agricole commune (Pac) européenne.
D'un point de vue politique : donc d'un point de vue militaire. Les Etats-Unis contrôlent l'espace par leurs satellites d'observation et de communication, des grandes oreilles à l'écoute du monde entier par la NSA (National Security Agency), notamment. Ils contrôlent l'espace maritime et l'espace aérien et donc peuvent intervenir partout, avec ou sans l'accord, plus ou moins forcé si nécessaire, des Nations Unies. La guerre du Golfe en 1990-91 a été parfaitement illustrative de ce que l'Amérique peut militairement faire, et de ses limites en la matière, peut-être, semble-t-il. Idem, évidemment, pour la guerre du Kosovo en 1999.

§2. Et l'Europe ?

Alliée des Etats-Unis, l'Europe peut-elle n'être que leur annexe, leur dépendance ? Ne serait-il pas préférable que l'Europe soit un partenaire entier, un petit partenaire péninsulaire ou bien un partenaire conséquent, des Canaries au détroit de Béring ?

A/ L'Europe dépendante
L'Europe est actuellement dépendante puisqu'elle est incapable de faire sa police sur le continent sans l'aide des Etats-Unis.
L'Europe est évidemment dépendante puisqu'elle est intégrée dans une organisation internationale régionale, politique et militaire, dominée par les Etat-Unis : l'Otan (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord), ainsi que l'on a pu s'en apercevoir dans la guerre du Kosovo.

Signé à Washington le 4 avril 1949 le Traité de l'Atlantique Nord crée une alliance de douze Etats, aujourd'hui étendus à dix-neuf, dix-sept Etats européens, les Etats-Unis et le Canada. Conçue pour lutter contre l'URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques), vaincue en 1989 et demembrée, l'Otan a transformé ses structures politiques et militaires pour étendre ses "compétences" aux pays de l'Est anciennement communistes.
Depuis 1997 les dix-neuf membres de l'Otan participent avec les vingt-quatre membres du Partenariat pour la Paix (PPP) : l'Albanie, l'Arménie, l'Autriche, l'Azerbaïdjan, la Bélarus (Biélorussie), la Bulgarie, l'Estonie, la Finlande, la Géorgie, le Kazakhstan, la Kirghizie, la Lettonie, la Lituanie, la Moldava, la Roumanie, la Russie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, la Suisse, la Macédoine, le Tadjikistan, le Turkménistan, l'Ukraine, l'Ouzbékistan, au Conseil de Partenariat euro-atlantique (CPEA) qui a pour objet officiel de promouvoir une coopération politique et militaire, réellement de lier le plus étroitement possible aux Etat-Unis les anciens Etats socialistes. Depuis 1997 l'Otan entretient également des relations très étroites avec les pays méditerranéen de sa dépendance : l'Egypte, Israël, la Jordanie, la Mauritanie, le Maroc, la Tunisie.

L'objectif actuel de l'Otan est de conduire "son processus d'adaptation interne avec pour objectifs fondamentaux de garantir son efficacité militaire, de maintenir le lien transatlantique et de construire l'Identité européenne de sécurité et de défense(IESD)" en son sein. L'IESD a pour objet réel d'augmenter la participation financière des européens au fonctionnement de l'Otan dans le cadre d'un partenariat qui laissera la direction politique et militaire de l'alliance aux Etats-Unis... Mais certains politiques européens croient, ou feignent de croire, que l'IESD pourrait conduire à la création d'un véritable partenariat égalitaire...

B/ L'Europe partenaire ?
Un véritable partenariat égalitaire ne peut exister à l'intérieur d'une organisation totalement dominée par l'un des membres. Mais penser qu'un tel partenariat à moyen terme est possible en dehors de l'Otan est utopique. C'est pourtant ce que pensent certains universitaires.
C'est, par exemple, le point de vue de M. Pierre Béhar dans son ouvrage "Une géopolitique pour l'Europe, vers une nouvelle Eurasie", Editions Desjonquères, Paris 1992.

M. Pierre Béhar est pour la constitution d'une Europe réellement indépendante des Etats-Unis, une Europe qui intègre la Turquie, car la Turquie "est d'abord une puissance européenne à part entière" (p.152). Mais c'est essentiellement pour des raisons géopolitiques, car la Turquie maîtrise l'accès nord-est de la Méditerranée, la mer Egée, peut entretenir les meilleures relations sécuritaires avec ses anciennes possessions dans les Balkans, est par l'Anatolie "le grand contrefort le l'Europe vers le Proche-Orient"(p.153), le promontoire du monde touranien, les républiques turco-mongoles et "les tronçons de l'immense empire des nomades mongols, que ses voisins chinois et russe avaient, au terme de siècles de luttes, sédentarisés de force et morcelés"(p.154-155), territoires qui bordent le sud de la Sibérie et l'ouest de la Chine.
(Lors du sommet européen d'Helsinki, en décembre 1999, la Turquie a été admise comme candidate à l'adhésion. Cette candidature était très fermement soutenue par le président Jacques Chirac qui affirmait alors :"La Turquie par son histoire et ses ambitions, et pas seulement par sa géographie, est européenne". La présidente du Parlement européen, Mme Brigitte Fontaine (UDF), ne semble pas partager ce point de vue, justement pour des raisons géographiques et historiques et à cause des ambitions, point de vue chiraquien qui pourrait signifier que pour des raisons historiques, notamment, tous les Etats du pourtour méditerranéen pourraient avoir vocation à intégrer l'Europe ...)
Mais M. Pierre Béhar est encore plus ambitieux pour l'Europe, qui pense que celle-ci, incluant la Turquie, constituant déjà de ce fait une Eurasie, doit entretenir des "liens aussi étroits que possible dans autant de domaines qu'il se pourra"(p.143) avec les trois russies, la Biélorussie (Bélarus), l'Ukraine et la Russie y inclus la Sibérie, car "si l'importance économique de la Sibérie est capitale, son importance stratégique ne l'est pas moins" (p.144).

C'est ce que les américains ont parfaitement compris, la Chine étant ainsi bordée au nord et à l'ouest, et c'est pourquoi permettre à une telle Europe d'être totalement indépendante serait géopolitiquement pour eux dangereux. Par contre permettre l'existence d'une telle Europe dans le cadre de l'Otan, c'est à dire dans le cadre d'un partenariat inégalitaire étroitement controlé, une telle Europe étant constituée à ses frais, ce qui lui sera extrêmement couteux, ne peut que l'affaiblir sans lui donner les coudés franches ...

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