Jose Maria Aznar

(11/14 mars 2004) Aznar vaincu, Ben Laden vainqueur ?

(13 Mars 2003) Qu'est-ce qui fait tenir Aznar ?
La position guerrière du président du gouvernement espagnol est mal comprise par l'opinion. Le pays lui reproche aussi sa gestion du naufrage du Prestige et le mariage à grand spectacle de sa fille. Ce dont il ne semble guère se soucier
«Une conception autoritaire et personnalisée du pouvoir »

«Nous ne voulons pas que l'Espagne soit reléguée dans un coin de l'Histoire, avec les pays qui ne comptent pas.» Ce lundi 3 mars, José Maria Aznar paraît plus tendu encore que d'habitude. Face aux élus de son parti, le président du gouvernement espagnol justifie la position qu'il a prise depuis le début de la crise irakienne et son appui inconditionnel aux Américains. Il martèle, argumente et assène pendant près d'une heure: le nouvel ordre mondial, la menace terroriste et surtout - c'est son leitmotiv - la chance qu'offre la crise actuelle à l'Espagne, qui va enfin pouvoir s'imposer sur la scène internationale, mieux que «ceux qui pensent avoir le monopole de la voix européenne» - entendez la France et l'Allemagne. Il lui faut convaincre, pour que, le lendemain, le vote à bulletin secret aux Cortes ne traduise aucune fissure. Opération réussie: le 4 mars, les 183 députés du Parti populaire qui constituent la majorité absolue du Parlement espagnol voteront oui à la ligne Aznar. «Enfin l'Espagne compte!» s'exclame un éditorialiste du journal conservateur ABC.

Dans l'hémicycle, la discipline de vote a primé. Mais cela n'empêche pas les doutes de s'exprimer au sein du parti et du gouvernement. Quelques élus locaux le font ouvertement. D'autres, de façon plus voilée. Quant au ministre de l'Economie et vice-président du gouvernement, Rodrigo Rato, bien placé pour succéder à Aznar, il a exprimé indirectement ses réticences en encourageant l'un de ses proches à signer une chronique dans la presse… Plusieurs partisans d'Aznar craignent en effet des lendemains électoraux douloureux. Or le prochain scrutin - des élections locales - est le 25 mai. Car l'opinion est majoritairement anti-guerre. C'est même, en Europe, à en croire les sondages, celle qui est la plus hostile au conflit (91%). Les manifestations pacifistes du 15 février ont été les plus importantes qu'a connues l'Espagne depuis celles qui avaient suivi la tentative de coup d'Etat du 23 février 1981. Et les Guignols n'arrangent rien, qui, sur Canal +, mettent chaque soir en scène un Aznar suspendu au téléphone avec Bush, coiffé d'un Stetson et affublé d'un accent américain.

Une opposition sous anesthésie

L'attitude du président du gouvernement dans la crise irakienne n'est pas le seul motif d'inquiétude. Une réforme universitaire imposée par la force, un décret-loi sur l'allocation chômage qui a déclenché une grève générale avant d'être promptement retiré, la gestion désastreuse du naufrage du pétrolier Prestige, laissant à leur désarroi les pêcheurs de Galice: autant de faux pas qui ont réveillé une opposition sous anesthésie depuis des années. «Sa conception autoritaire et personnalisée du pouvoir lui fait croire que la démocratie représentative lui donne un chèque en blanc», affirme le commentateur politique Antonio Casado. «Il n'a toujours pas digéré les humiliations subies quand il était dans l'opposition face à Felipe Gonzalez. Il cherche la reconnaissance internationale pour nourrir son ego.»

La première rupture d'Aznar avec l'opinion publique espagnole remonte à l'automne 2002. Elle a pour origine la mise en scène du mariage de sa fille avec l'un de ses anciens conseillers. La cérémonie est grandiose, le 5 septembre 2002, au monastère de l'Escurial, où sont enterrés les rois d'Espagne: des centaines d'invités, Tony Blair et Silvio Berlusconi comme témoins des mariés. Cette noce royale qui ne dit pas son nom est largement retransmise par la télévision, tandis que la revue Hola! lui consacre deux numéros entiers. Elle est depuis quelques semaines l'objet d'une acide parodie théâtrale (sous le titre Ana et Alejandro, ce que l'Espagne n'a pas vu du banquet de la noce de la fille du président) qui fait courir tout Madrid.

Aznar, lui, n'en n'a cure. Elu en 1996, réélu à la majorité absolue en 2000, il a annoncé depuis longtemps qu'il ne se représenterait pas l'année prochaine. Sa décision, saluée comme un exemple de courage politique, y compris par ses adversaires, commence à avoir un goût empoisonné pour ses partisans. L'incertitude sur sa succession au sein de son parti, qui devrait se prolonger jusqu'en septembre, n'arrange rien.

L'incompréhension est d'autant plus grande qu'Aznar, à l'inverse de son ami Tony Blair, est plutôt avare en confidences et ne communique guère depuis le début de la crise. Ce qui laisse le champ libre aux spéculations. Pour certains, il chercherait à obtenir l'appui des Américains en vue d'une admission de l'Espagne au G 8, ou encore une aide logistique dans sa lutte antiterroriste contre ETA. Ou, pourquoi pas, la succession de Kofi Annan au secrétariat général de l'ONU...

«Une cote de popularité aussi basse, c'est du jamais-vu en Espagne»

Les vraies raisons sont pourtant ailleurs. «Ce qui prime, c'est que l'Espagne va être en condition de jouer un rôle international, affirme Emilio Lamo de Espinosa, directeur de l'Institut royal Elcano d'études internationales et stratégiques. Aznar a la conviction que nous sommes face à un conflit de civilisations et que la frontière sud de l'Espagne est une frontière fragile. Le rapport entre le revenu par habitant chez nous et ce qu'il est au Maroc est de 1 à 12. C'est, entre deux pays voisins, le différentiel le plus élevé de la planète. Or, nous ne pouvons pas compter sur l'Europe. N'a-t-il pas fallu l'intervention de Colin Powell pour régler une affaire aussi infime que celle de l'îlot Persil?» Un autre argument militerait à ses yeux pour le choix transatlantique de l'Espagne: l'importance de ses relations économiques avec l'Amérique latine. D'autant plus que «la capitale financière de la zone est Miami».

Mais, tandis qu'il multiplie les rencontres avec George Bush, Tony Blair ou Silvio Berlusconi, Aznar ne semble guère se soucier de convaincre les Espagnols… Selon un sondage Gallup, 27% seulement d'entre eux déclarent approuver l'action du chef du gouvernement, contre 56% qui la désapprouvent. «Une cote de popularité aussi basse, c'est du jamais-vu en Espagne», affirme Graciano Viejo, directeur technique de Gallup. Selon lui, le gouvernement espagnol pourrait payer cher son éloignement de la politique européenne. «Le rattachement à l'Europe a toujours été, souligne-t-il, un objectif à la fois moral, culturel et politique pour la société espagnole, aussi toute rupture est-elle vécue comme indésirable.» «L'Europe se joue à 15, bientôt à 25, rétorque Emilio Lamo de Espinosa. Ce sont Schröder et Chirac qui ont rompu le consensus. Ce sont eux les minoritaires, pas Aznar.» Il est vrai que l'axe Aznar-Blair-Berlusconi n'est pas nouveau. L'an dernier, au sommet européen de Barcelone, pendant la présidence espagnole, le trio avait défendu l'ouverture des marchés électrique et énergétique, face au refus de... Berlin et à Paris. Non content de contrecarrer les grands projets de «son» semestre de présidence européenne, le couple franco-allemand avait ensuite mésestimé l'un des grands succès économiques de l'Espagne, le déficit zéro, affiché pour la troisième année de suite l'automne dernier. Aujourd'hui, Aznar est convaincu que l'heure de la revanche a sonné.
Mondelo/Efe/AFP, lexpress.fr, 13/03/2003, de notre correspondante Cécile Thibaud

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Une terrible défaite personnelle pour José Maria Aznar
Le principal responsable est sans doute le premier ministre lui-même

"Senor Gonzalez vayase ! Monsieur Gonzalez, fichez-le-camp !" C'est avec ce slogan brutal, mille fois répété à l'encontre de son prédécesseur socialiste usé par presque quatorze ans de pouvoir, que José Maria Aznar était arrivé à la tête du gouvernement espagnol, au printemps 1996. Pour ne pas se trouver un jour dans la même situation, après deux mandats, dont un exercé avec la majorité absolue et sans la moindre concession, M. Aznar avait annoncé son retrait volontaire, à 51 ans.

C'est pourtant sous les quolibets d'une foule déchaînée, qui a manifesté samedi soir 13 mars sa colère devant le siège du Parti populaire, que M. Aznar quitte le gouvernement. Et si personne n'a vraiment crié "Vayase M. Aznar !", les électeurs ont congédié son successeur désigné, Mariano Rayoy. Celui qui avait si minutieusement préparé sa sortie doit finalement se retirer après une terrible défaite.

"Retournement", soulignent les journaux espagnols, ce lundi matin 15 mars. On pourrait presque dire "révolution". Le Parti populaire était crédité de 5 à 6 points d'avance il y a seulement quelques jours. Le seul enjeu de cette élection était de savoir si il conserverait ou non sa majorité absolue.

La déroute de dimanche s'explique par une forte participation, une mobilisation exceptionnelle de l'électorat de gauche, ainsi que de ces deux millions de jeunes qui votaient pour la première fois. Mais le principal responsable est sans doute José Maria Aznar, lui même.

PREMIER MANDAT SANS FAUTE

Son premier mandat avait été un sans faute. Ceux qui ne l'ont jamais apprécié n'avaient pu que reconnaître que ce dirigeant ombrageux, venu d'une droite autoritaire encore sulfureuse, avait gagné sa place. Une économie revitalisée, une croissance continue et la création d'un centre-droit enfin "pacifié" et moderne étaient là pour l'attester.

Tout a changé en 2000, lorsque M. Aznar emporte une majorité absolue au Parlement. "Il a pris pour devise, malheur aux vaincus", confiait à l'époque un élu socialiste. Ce qui passait pour des qualités s'est peu à peu transformé en handicap. "Son goût du secret est devenu de la dissimulation, écrit un analyste, sa détermination, de l'obstination; sa retenue, la morgue de quelqu'un qui décide désormais en solitaire."

Peut-être faut-il dater à l'été 2002, lors de la première grève générale qui avait perturbé le sommet européen de Séville, présidé par l'Espagne, le début d'un divorce avec l'opinion. Cette grève aurait pu être évitée : le gouvernement fera d'ailleurs marche arrière quelques semaines plus tard.

La suite viendra renforcer ce divorce. C'est la gestion maladroite de la catastrophe du Prestige en Galice ; une crispation continue avec les partis nationalistes modérés ; un affrontement permanent avec l'opposition, accusée de "traîtrise" lorsqu'elle tente de faire valoir des option différentes; un dialogue syndical rompu ; une "domestication" d'une bonne partie des télévisions, au point que l'Union européenne l'a dénoncée. C'est enfin l'engagement dans la guerre en Irak aux côtés de la coalition anglo-américaine.

Cet engagement divise l'Europe mais, surtout, ignore la très forte opposition de la population. Les Espagnols manifestent en masse, dénoncent sur tous les tons l'alliance exclusive avec Washington et l'entrée en guerre. Interrogé à ce propos, il y a deux semaines, M. Aznar avait répondu au Monde : "Je ne suis pas de ceux qui se laissent ballotter par les marées de l'opinion, ceux-là sont des girouettes." Un vrai leader, selon lui, devait adopter des décisions "contre l'opinion publique si il était personnellement convaincu que c'était pour le bien du pays."

LES ATTENTATS DE MADRID

Que s'est-il passé dans ces derniers jours de campagne, dans une Espagne choquée par les attentats de Madrid ? Il semble que ce gouvernement a été pour partie dépassé par les événements. A-t-il volontairement, comme il en est accusé, manipulé l'opinion en s'obstinant à désigner la piste, toujours payante électoralement pour lui, du terrorisme basque ? Plusieurs journaux espagnols soulignent qu'ulcérés par les déclarations du gouvernement sur la conduite de l'enquête, certains services secrets espagnols auraient menacé d'organiser des fuites sur la réalité des faits.

José Maria Aznar s'est engagé personnellement en téléphonant aux responsables des grands journaux espagnols pour assurer que la piste de l'ETA était la seule pertinente. Dans un Parti populaire assommé par la défaite, dimanche soir, certains membres de son entourage assuraient que "le président lui même a été "intoxiqué" par une faction désespérée".

Le porte-parole du gouvernement, M. Zaplana, l'a reconnu dimanche : "Il s'est produit un choc énorme dans l'opinion". Un choc suffisant pour faire remonter à la surface, en à peine trois jours, la colère provoquée par l'engagement en Irak et saper toute confiance dans des dirigeants brutalement discrédités.

"Aznar c'est ta guerre, ce sont nos morts!". "La vérité! On ne spécule pas sur les morts!". "Manipuler les votes est le pire crime contre la démocratie". Ce sont les slogans que criaient les manifestants ce week-end. En marge de l'entretien accordé au Monde, José Maria Aznar avait aussi estimé qu'un leader qui a commis des erreurs "a le devoir absolu d'aller rendre des comptes devant le Parlement et le pays. Moi, disait-il, personnellement si c'était le cas, je le ferais" Dimanche, les Espagnols lui ont répondu.
Marie-Claude Decamps, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 16.03.04, LE MONDE | 15.03.04 | 15h14, MIS A JOUR LE 15.03.04 | 16h40

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