Suisse romande : SCIENCES, Sexoterrorisme : un psy sème la tempête
Le psychiatre Maurice Hurni accuse les féministes, les homosexuels et les pornographes d’encourager la violence sociale. Des confrères romands s’indignent.

«Dans le monde de la psychiatrie romande, Maurice Hurni n’est pas n’importe qui. Sexologue de renom, psychiatre et psychanalyste, il est aussi médecin-chef du Service de consultation conjugale de Profa (ex-Pro Familia) à Lausanne. Mais il est également connu pour ses positions très engagées, et contestées, sur les «dérives sociales de la sexualité». Sur ce thème, Maurice Hurni balance aujourd’hui un nouveau pavé dans la mare. Dans le journal «Médecine & Hygiène», il vient en effet de publier (fin mars 2001), en collaboration avec d’autres psychiatres, un dossier consacré au «sexoterrorisme», un terme qu’il utilise pour décrire «une action organisée visant à dégrader par l’usage de la force les rapports entre hommes et femmes». Ce terrorisme sexuel serait pratiqué par des groupes organisés, des «mouvements les plus extravagants – pour ne pas dire les plus pervers – [qui] laissent libre cours à leur volonté de modeler la société à leur convenance, comme n’avaient jamais osé le faire les dirigeants politiques les plus déchaînés de notre histoire», écrit-il.

Diable! l’affaire, en effet, paraît grave. Qui peuvent bien être ces pervers, pires encore que les régimes totalitaires? Pour Hurni, il s’agit de tous ceux qui s’emploient, «depuis cinquante ans», à militer pour «l’indifférenciation des sexes»: les mouvements féministes qui ont par trop gommé les différences entre les hommes et les femmes; les «lobbies homosexuels» qui cherchent désormais à imposer leur mode de vie comme une norme. Stigmatisés aussi: la publicité et ses dérives pornographiques qui réduisent la sexualité à un langage commercial et la dépouillent de sa fonction reproductrice; les médias, complices de la banalisation de comportements pervers. Au bout du compte, cette société qui se complaît dans l’androgynie, qui renie les piliers identitaires que sont la mère et le père, finira dans une impasse, prédit Hurni: voilà un corps social dérivant «comme un bateau ivre», exposé à toutes les violences et les perversions sexuelles.

Les positions de Hurni font un lien clair entre la tendance à l’indifférenciation des sexes et la violence. Il n’est pas le seul: «Le déni [de la différence des sexes], quelle que soit son origine, entraîne l’apparition d’un fonctionnement pervers. La perversion elle-même provoque inévitablement des réactions de violence», écrit la psychanalyste Marguerite Charazac-Brunel, dans «Hommes et femmes, l’insaisissable différence» (Ed. du Cerf, 1993). Dans la même veine, le père catholique et psychanalyste français Tony Anatrella applique sans autre une analyse psychanalytique au corps social: «Mai 68 est venu fonder l’immaturité psychologique et sociale dans laquelle nous sommes aujourd’hui et dont nous voyons les effets sur le plan de l’éducation, dans les relations homme-femme, dans les modèles sexuels. Tous ces aspects aboutissent au fléau auquel nous allons être de plus en plus confrontés: la violence», confie-t-il à «France catholique», dans un article intitulé «Libération sexuelle et violence sociale».

Arguments douteux
Dans le dossier de M&H, le psychanalyste genevois Nicos Nicolaïdis pratique le même raccourci en s’attaquant au symbole suprême de la négation de la différence des genres: l’être homosexuel. Doté d’une «pulsionnalité forte», l’homosexuel court «le risque d’avoir des attitudes ou de passer à des actes de violence et même de criminalité», avance-t-il. Romandit, le groupement intégriste qui stigmatise les homos et veut à tout prix empêcher la tenue d’une Gay Pride en Valais, reprend d’ailleurs cette rhétorique. Plus loin: «Mais le pire du pire des conséquences de l’homosexualité, c’est la dérive vers la pédophilie», puisque l’homo, selon Nicolaïdis, nierait aussi «la différence des générations». Deux arguments qui ne reposent pourtant sur aucun constat empirique. Aucun scientifique sérieux ne peut soutenir cela. Une étude américaine (Jenny, 1994) a montré que sur 269 actes de pédophilie, 97,5% ont été commis par des hétérosexuels, 2,5% par des homosexuels, soit des pourcentages qui correspondent à la population respective de chacun des deux groupes.

La publication de théories douteuses sur le «sexoterrorisme» dans un journal aux prétentions scientifiques suscite l’indignation dans le milieu psychosocial romand. «Je m’étonne que “Médecine & Hygiène” fasse autant d’honneur à des idéologies qui non seulement donnent dans l’amalgame primaire, mais délivrent un message dangereux. Messieurs Hurni et Nicolaïdis encouragent l’exclusion sociale des personnes qui ne vivent pas en accord avec leur nouvel ordre moral. Qui pratique le terrorisme?, je me le demande», dit Maryvonne Gognalons-Nicolet, psychiatre et sociologue à Genève. Selon Thémélis Diamantis, psychanalyste à Lausanne et auteur de «Sens et connaissance en psychanalyse», «on a clairement affaire ici à une vision normative, voire répressive de la fonction de la médecine. Mais ce qui est encore plus contestable, c’est la méthodologie: Hurni utilise la psychanalyse pour juger et condamner des groupes sociaux. Or la seule fonction légitime de la psychanalyse est de s’intéresser aux représentations concrètes d’une personne. Inverser le rapport entre les réalités externe et interne est inacceptable.»

Pour Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de «Médecine & Hygiène», la perspective de Hurni s’inscrit toutefois «dans un courant important de l’école française de psychanalyse, qui est effectivement très normative». Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a décidé, malgré la virulence du propos, de publier l’article de Nicolaïdis.

Condamnation officielle
En attendant, les réactions officielles pleuvent. Dans une prise de position adressée à «Médecine et Hygiène» les professeurs Patrice Guex et François Ferrero, chefs des départements de psychiatrie du CHUV à Lausanne et des Hôpitaux universitaires de Genève, soulignent qu’ils ne peuvent cautionner les propos tenus dans la revue, propos qui ne reposent sur «aucune donnée scientifique». L’Association vaudoise des psychologues a pris une position similaire. Certains de ses membres, amenés par leur travail à orienter des patients vers des psychiatres, vont jusqu’à se demander s’ils doivent continuer à envoyer des couples chez Profa.

Pour ce psychiatre gay, qui s’est vu ouvertement refuser son adhésion à la Société suisse de psychanalyse à cause de son orientation sexuelle, le courant qui considère toujours l’homosexualité comme une perversion persiste de façon affligeante: «Ces convictions datent des années 50 et elles perdurent chez toute une génération de psychanalystes.» Une époque, d’ailleurs, à laquelle on croyait dur comme fer au pouvoir des images «pornographiques» sur la construction identitaire: les médecins n’utilisaient-ils pas des photos de femmes en maillot de bain pour tenter de «guérir» les homosexuels!

Lorena Parini, sociologue et spécialisée dans l’étude des genres à l’Université de Genève, relève que la théorie bourgeoise de l’indifférenciation des sexes sert aussi clairement à «replacer la femme dans des rôles stéréotypés. A quelle angoisse existentielle ce retour en arrière correspond-il? Il faut effectivement se le demander». En France, les débats sur le PACS ont logiquement réveillé les gardiens de la famille traditionnelle, qui rangent l’homme et la femme dans des rôles conservateurs. Dans ce débat, les approches psychanalytiques et les discours politiques sur la perte des repères se sont parfaitement calqués l’un sur l’autre.

Aussi péremptoires soient-ils, ces discours idéologiques n’apparaissent pas par hasard. Des féministes, comme Susan Faludi, reconnaissent que l’évolution sociale – vers plus d’égalité dans le couple – chamboule la donne. Mais à l’inverse du discours moraliste, il n’est pas question de remettre en cause les acquis. Dans cette évolution, l’homme peine à s’adapter aux nouveaux rôles qu’on exige de lui. Il est devenu «l’homme mou» ou «l’homme-torchon», comme le surnomme Elisabeth Badinter dans «XY». Soit celui «qui renonce de son propre gré aux privilèges masculins, abdique le pouvoir, la prééminence du mâle que lui confère traditionnellement l’ordre patriarcal». Or, dit encore Badinter, «l’adaptation au rôle de mou n’est pas aisée».

Heureuse ambivalence
La femme, elle, semble vivre beaucoup mieux son évolution vers plus de masculinité, relève Willi Pasini, professeur au Département de psychiatrie de l’Université de Genève: «La femme d’aujourd’hui ressemble toujours plus à l’homme, mais pas au mâle. C’est comme si un être humain plus libre et libéré était en train de s’affirmer, dans lequel les composantes féminines et masculines s’expriment de manière fluide, sans conflits excessifs. Il ne s’agit pas d’un caprice de la mode mais d’un authentique processus d’évolution de l’identité sexuelle.» Pour Willi Pasini, «le temps de la femme “uniquement femme” et de l’homme “seulement homme” est révolu. Commence l’ère d’un être humain ambivalent, à plusieurs facettes et plus complexe». Peut-être faut-il simplement du temps pour l’accepter.
Par Cathy Macherel, Philippe Barraud, Webdo.ch, 12 avril 2001.

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«L’identité du père est dévastée»
Le psychiatre lausannois Maurice Hurni s’explique sur ses thèses.

-Votre discours est-il scientifique, ou idéologique? Incarnez-vous la droite qui revient dans le discours moral?
-J’ai une conception très négative de l’idéologie. C’est un prêt-à-penser. Je serais navré d’être taxé d’idéologue, car pour moi, adhérer à une idéologie, c’est une forme de pathologie. Cela dit, je trouve ce reproche très grave car c’est un procès d’intention. C’est la façon la plus terrible d’éliminer les arguments de quelqu’un. «Il dit cela parce qu’il est juif, catholique, de droite, de gauche…» comme si une cause masquée faisait que tout le discours qu’il a tenu, et dans mon cas il s’agit d’un travail acharné depuis vingt-cinq ans, est balayé parce que «c’est de l’idéologie», donc nul besoin d’argumenter et de réfléchir. Je suis révolté quand j’entends ce genre de choses.

-Prétendez-vous alors tenir un discours scientifique?
-Où commence et où finit la science? Elle est assimilée à ce qui est prouvable et reproductible. Ces critères s’appliquent moins facilement aux sciences subjectives et humaines que sont la psychologie, la sociologie, la psychanalyse. Pour autant, elles ne relèvent ni de l’idéologie, ni de la religion. Ce sont des sciences embryonnaires, très neuves, qui cherchent leurs limites, leurs territoires, leurs contacts.

-En quoi les «dérives» de la société que vous dénoncez peuvent-elles mettre en danger le psychisme des individus?
-L’enfant n’existe pas tout seul. Nous sommes des êtres de relations. Le bébé naît psychiquement à la vie en relation d’abord avec sa mère, puis avec son père, et très vite avec la relation entre son père et sa mère. L’enfant est très content d’avoir autour de lui deux personnages différents, qui ont des rapports très complexes. Pour l’enfant, le père est celui qui influence la mère. Il comprend que celle-ci n’est pas toute-puissante, puisqu’elle est influencée par un tiers. Il y a là dans la construction de l’enfant des éléments directement liés à la société: l’identité du père est actuellement dévastée, pour toutes sortes de raisons, y compris par la loi sur la filiation.

-Mais à quoi sert l’image du père?
-L’image du père va être déterminante dans toutes sortes de catégories de l’enfant. Le père est celui sur lequel on s’appuie pour sortir de l’univers maternel, de la dépendance, de l’enfance, et pour s’élancer dans la société. C’est aussi un idéal qu’on aimerait atteindre, ou au contraire ce qu’on ne voudrait surtout pas devenir. C’est aussi ce gendarme qui donne les punitions et les interdits, bref, toutes ces valeurs que le père incarne symboliquement. A défaut, l’enfant ne pourra plus s’appuyer dessus et les intégrer en lui. Il va alors rester dans un monde maternel-archaïque, une sorte de soupe dans laquelle les différences sont gommées, un magma où la satisfaction immédiate sera sans cesse recherchée, aux dépens de toute satisfaction à long terme. La frustration devient insupportable, la réalité matérielle et les obstacles, qui sont structurants, sont balayés.

-Qu’est-ce qui provoque les «dérives» que vous dénoncez?
-Pourquoi, dans le domaine sexuel, les choses prennent–elles une tournure aussi bizarre? Qui a décrété que l’homosexualité n’est pas une pathologie? Je sais bien que c’est sacrilège de dire cela actuellement. Quand vous dites une chose de cette nature, vous éprouvez par l’expérience la violence de la pensée unique. Tout de suite, on vous remet à l’ordre.

-Il n’y aurait donc de tolérance que pour les idées tolérables?
-Tout à fait. La tolérance est une vertu capitale, mais elle est très différente de la paralysie du jugement. Je crois que c’est lorsque son jugement n’a pu s’exercer qu’à travers un grand effort que l’homme peut accepter des choses qui lui semblent contraires à ses vues, et par là faire preuve de tolérance.

-Sommes-nous dans une situation de paralysie du jugement?
-A partir de l’immense vertu qu’elle était, la tolérance est devenue un poison de l’esprit, une sorte d’alibi imposé: on vous impose d’être tolérant, pour faire en réalité les pires choses. Il est très important de récupérer notre capacité de jugement, qui a été dénigrée.

-Comment voyez-vous les «gay prides»?
-J’ai une grande antipathie pour les gay prides. Il y a là une action politique, organisée de main de maître au niveau mondial, totalement décervelante, et qui joue sur la confusion des catégories. Il faut être aveugle pour ne pas voir que l’homosexualité se trouve au cœur d’un combat au plus haut niveau. Mais cela n’est jamais dit, c’est cela qui n’est pas honnête.

-Vous n’êtes sans doute pas favorable à la procréation ou à l’adoption d’enfants par les couples homosexuels…
-Non, absolument pas.

-Pourquoi? A cause de la confusion des rôles?
-Je trouve grotesque et choquant d’entrer dans l’argumentation. Je le vois beaucoup plus sous l’angle de l’attaque contre les catégories familiales, y compris celle du couple, par tous les canaux possibles. Je trouve ahurissant de voir que ce sont les homosexuels qui défendent le mariage, l’adoption, les enfants! Ceci étant, si la société a des symboles clairs et des valeurs établies, bien sûr que l’adoption, et n’importe quel comportement individuel, peuvent être respectés avec leur véritable dignité, leur véritable drame. Si le canevas social est plein de trous et dévasté par toutes sortes d’idéologies destructrices, le destin individuel se réduit à la recherche de la survie.

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