«Bloody Sunday», un massacre orchestré
(Octobre 2003) Trente ans après, une commission d'enquête apporte des témoignages accablants pour l'armée britannique.

Le général Mike Jackson n'a visiblement pas l'habitude de rendre des comptes et encore moins d'être taxé de menteur, même à mots couverts. Assis à la droite du juge Saville, le chef d'état-major de l'armée britannique semble bouillonner sur sa chaise. Il fait face à des dizaines d'avocats et, dans les galeries, à des hommes et des femmes aux cheveux blancs qui veulent savoir pourquoi leurs proches ont été tués il y a plus de trente ans. Harcelé de questions, il prend un ton de plus en plus cassant. «Il n'y a pas eu de conspiration, je vous l'assure», finit-il par proclamer.

Lors du «Bloody Sunday», le dimanche sanglant, il a assisté de loin à la fusillade. Il n'a pas vu de soldats et encore moins d'émeutiers tirer. Mais il a bien remarqué les cadavres dans les rues de Londonderry. En ce 30 janvier 1972, la manifestation organisée dans le Bogside, le faubourg catholique de la ville, au début des troubles en Irlande du Nord, s'est soldée par treize morts, tous civils. Cinq ont été abattus d'une balle dans le dos. Un quatorzième est décédé, des mois après, de ses blessures. Mike Jackson était un jeune capitaine dans le bataillon parachutiste qui a chargé la foule. «J'ai trouvé l'ensemble de l'incident très très choquant», dit-il avec le recul.

Devoir de mémoire.
Pourquoi ses hommes ont-ils ouvert le feu durant une marche pour les droits civiques ? Ont-ils été d'abord pris pour cibles comme ils l'ont toujours affirmé ? L'armée cherchait-elle l'affrontement avec l'IRA dans un de ses bastions ? Quel rôle ont joué les combattants républicains ? Depuis 1999, la commission d'enquête présidée par l'un des plus hauts juges britanniques, Lord Saville, tente de répondre à ces questions. Un devoir de mémoire nécessaire à un processus de paix encore fragile.

Le général Jackson, comme bien d'autres témoins, peut à bon droit invoquer l'oubli. «Je ne me souviens plus», déclare-t-il plusieurs fois à l'audience. Mais au cours de son premier témoignage, il a omis de dire que le soir du massacre, il avait lui-même rédigé un premier rapport. Une autre absence. Un soldat est tombé sur le document par hasard, il y a cinq ans, et l'a gardé. Pour ce motif, il a été traduit en cour martiale et rendu à la vie civile. La liste, établie de la main du capitaine Jackson, répertorie le lieu, l'heure et la cause de chaque coup de feu. «Tir sur un lanceur de bombe», «tir sur un lanceur de cocktail Molotov», «apparemment tué», etc.

Son auteur affirme n'avoir en aucune façon cherché à «déformer ou étouffer ce qui s'est passé ce jour-là». Mais les familles des victimes l'accusent bel et bien du contraire. «Il y a un grand point d'interrogation sur cette liste», s'exclame l'un de leurs avocats, Michael Mansfield. «Le problème, général, tient au fait qu'aucun de ceux qui ont été tués, n'a tiré ou lancé des bombes. L'armée l'a admis. Vous me suivez ?
­ Je sais cela, admet Mike Jackson.
­ Or j'estime que l'unique but de cette liste était de justifier pourquoi ces gens ont été abattus. C'est pourquoi ils ont été présentés comme des hommes armés "de bombes artisanales", de "pistolets", "de fusils", etc. Vous voyez, ils sont tous, sans exception, décrits comme des cibles... Or pas un seul d'entre eux ne portait d'arme.»

Mise au pas.
En Irlande du Nord, le «Bloody Sunday» reste une plaie ouverte. En 1972, une première commission, créée dans l'urgence par un gouvernement soucieux de tourner la page, et présidée par Lord Widgery, avait blanchi l'armée. Les paras auraient agi en état de légitime défense et répliqué aux tirs de l'IRA. Une thèse qui ne repose que sur leur seule parole. Les enquêteurs n'ont retrouvé sur les victimes aucune arme, aucune cartouche, et pas la moindre trace d'explosif. L'IRA avait promis aux organisateurs de la marche de ne pas intervenir. Les militaires, en revanche, voulaient faire un exemple et mettre au pas une enclave qui s'était baptisée «Free Derry», la Derry libre.

La procédure, rouverte sur ordre de Tony Blair, est longue, parfois décourageante. Le juge Mark Saville a déjà entendu des centaines de personnes et visionné des tonnes de documents. Il se débat avec un immense puzzle dont beaucoup de pièces sont manquantes et dirige une très lourde machine qui mobilise une soixantaine d'avocats et a déjà coûté près de 150 millions de livres à l'Etat. La cour qu'il préside évoque plus une salle de marché qu'un tribunal avec ses dizaines d'écrans et d'ordinateurs.

Depuis quelques semaines, alors que l'exercice approche de sa fin, des langues se délient, et les incohérences éclatent. Des soldats avouent avoir menti lors de leurs premières dépositions. Pour des raisons de sécurité, ils témoignent derrière un rideau, cachés du public, et sont désignés par des chiffres ou des lettres. Un ancien caporal, «L», décrit ainsi comment l'un de ses parachutistes, «H» a criblé de balles un manifestant déjà à terre. «Il tirait le fusil à la hanche comme un cow-boy... Il semblait hystérique.» Le corps s'est scindé en deux quand les secouristes ont tenté de le déplacer. Lorsque «L» a rapporté l'incident à la police militaire, il a reçu l'ordre «de n'en parler à personne».

Dires initiaux.
«H» a toujours prétendu qu'il visait un sniper dissimulé derrière une fenêtre. A l'endroit indiqué, les policiers n'ont relevé qu'un seul impact de balle alors qu'il affirme avoir tiré à dix-neuf reprises dans cette même direction. Au début du mois, il a dû admettre que son histoire était «très improbable, sinon impossible». D'autres soldats reconnaissent qu'ils n'ont vu ni armes, ni bombes contrairement à leurs dires initiaux. «Il aurait été plus juste de parler d'un déluge de bouteilles», a déclaré le soldat «S».

En janvier, Edward Heath, qui au moment des faits était Premier ministre conservateur, avait accusé l'armée d'avoir agi sans son feu vert et nié toute responsabilité dans ce drame. Son gouvernement n'avait selon lui aucun intérêt à encourager un tel massacre : «Les morts tragiques du 30 janvier 1972 ont soulevé l'indignation des catholiques, renforcé le soutien à l'IRA et détruit toute chance d'une solution politique.»
Libération, Par Christophe BOLTANSKI, mercredi 22 octobre 2003, p. 12

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