Plutôt mûrir

Noëlle Châtelet, 59 ans, écrivain.
La fille de Mireille Jospin raconte la mort, choisie et annoncée, de sa mère, ou l'expérience du deuil par avance.

Le 5 décembre 2002 est morte Mireille Jospin. Cela fit quelques lignes dans les journaux. Sobre départ de la mère d'un ancien Premier ministre.
Mireille Jospin s'est donné la mort le 5 décembre 2002. Elle ne fuyait pas la vie mais l'extrême vieillesse. Trois mois plus tôt le jour de ses 92 ans, elle avait prévenu ses quatre enfants de l'imminence de son geste.
Il n'y avait ni maladie, ni désespoir. Jamais ces soupirs de l'âge plein des regrets de ce que l'on a pas vécu. Des fous rires encore. Mais une immense fatigue. Il y eut le deuil à faire avant la mort. Le tic tac d'un compte à rebours invisible mais sonore à chaque visite.
Puis vint le soir d'hiver choisi par la vieille dame pour mourir, seule. De ses mains, Noëlle Châtelet, dernière des quatre, indique le périmètre de son attente. «Mes amis étaient assis là sur le canapé. Il y avait du vin, du thé sur la table, moi j'étais là dans ma chambre.»

Sa maison a des fenêtres gothiques. Des meubles africains. Du thé russe. On n'y entend rien des bruits de Paris, et du moment. «On pourrait être ailleurs, c'est ce que j'aime ici.» Les lieux racontent les voyages, la culture, l'argent.
Quelques photos enlacent le fils Antoine, les amours, les défunts. Mireille, la mère est de ceux-là, assise avec un bâton de berger dans la main droite, elle ne voulait pas de canne. Elle a chez sa fille, bien d'autres cachettes. Dans une armoire du salon, enfermées dans un sac, reposent ses mèches de cheveux, gardés au gré des coupes, au gré des âges, nattes châtaines jusque chignons blancs, trouvés dans son linge en vidant l'appartement après sa mort.
Noëlle Châtelet les emporta et les rangea avec ses cheveux d'enfant à elle. Elle n'eut jamais à coiffer sa mère, à la laver, à l'habiller. En partant ainsi, la mère reste la mère, épargne à ses enfants, aux filles surtout, ces gestes difficiles qui inversent les rôles. «C'est elle qui m'a accompagnée, pas l'inverse. Elle m'a appris sa mort, avec la même attention, la même fermeté, la même exigence que je lui ai toujours connues. Elle m'a appris comment une mère et une fille doivent se quitter.» Et c'est ensemble qu'elles choisirent la chemise de nuit du départ, la plus vieille, rapiécée, mais si douce.

Noëlle Châtelet a les cheveux de son père, comme son frère, comme son fils. Dense crinière d'une femme écrivaine, professeure, qui fit l'actrice le temps de quelques films, ne déteste pas les mondanités en dame du monde que l'on raconte tantôt chaleureuse, tantôt coupante et fait «pâtes ouvertes» pour les amis le dimanche soir dans sa cuisine. A priori une fille tôt sortie des jupons de sa mère.
A 10 ans, elle est en pension. Huit longues et très strictes années, jupes bleu marine, chaussettes et gants blancs, dortoirs, discipline, «J'ai tout appris en pension, la révolte, la solidarité, l'amitié... Je m'y suis forgée dans la nostalgie de l'enfance.»

Manque les mots de la mère posés sur les troubles de l'adolescence, manque ses conseils jadis prodigués sur un coin de table à l'heure des devoirs. Manque la tribu installée, au milieu d'un grand parc loin de la capitale, dans un centre d'éducation pour jeunes en difficulté, dont le père a la charge et où la mère fait l'infirmière. A 19 ans, Noëlle encore Jospin passe du pensionnat au grand amour. Elle se prend de passion pour son professeur de philo d'hypokhâgne, François Châtelet, le double de son âge. Le père gronde. La mère lui demande d'accepter que sa fille «entre en amour», «sinon je te quitte».

François Châtelet et Mireille Jospin sont désormais côte à côte en photo sur le meuble du salon. Lui mort, en 1985, de ses excès de bon vivant, d'un emphysème qui l'immobilisa durant ses quatre dernières années, et nécessita un lourd appareillage respiratoire à domicile. Noëlle Châtelet vécut avec lui le décalage du temps et l'accompagnement de la mort. Et puis elle, partie comme bon lui semblait, ultime pied de nez au bon Dieu de ses pieuses années de jeune fille protestante, laissant sa fille apaisée. «J'ai cru à la toute-puissance de sa parole. Elle disait, ne t'inquiète pas, tu verras après tu seras en paix. Elle avait raison. Moi je ne suis pas croyante. Elle ne l'était plus du tout.»

Mère et fille s'appelaient chaque jour et se regardaient vieillir sur la même toise. L'une devant, sage-femme militante et sereine, puis veuve suractive, partante pour l'Afrique et les manifs, tapissant le chemin de l'âge, d'images et de mots rassurants. La fille derrière, jeune épouse d'un philosophe célèbre qui s'était donné jusqu'à l'âge de 30 ans «pour exister» sans savoir qu'elle deviendrait aussi soeur d'un Premier ministre candidat à l'élection présidentielle, dont elle rameutait le comité de soutien, tout en pestant pour qu'on la reconnaisse comme écrivaine.

Dans un mois, elle aura 60 ans. Chaque année, le 16 octobre, la mère composait le numéro de sa fille dont c'était l'anniversaire et poussait dans le téléphone le vagissement, pour elle si familier, du nouveau-né. Elle ne le fit pas le 16 octobre 2002, pour habituer sa fille à son absence. Elle avait toujours été là. Même le jour de l'accouchement de sa fille, «la sage-femme a commencé à sortir l'enfant et a proposé à ma mère de finir. Elle a refusé, en lui disant, ah non ! certainement pas, c'est vous qui avez fait le travail !»

Noëlle Châtelet égrène les mots. Délivrance... qu'on dit de la naissance et que disait sa mère au sujet de sa mort. Travail... de l'accouchement, travail de deuil que sa mère lui fit faire avant de partir. «Je n'arrive pas à dissocier son choix de son métier.»

Elle, a fait du corps, de ses splendeurs et de ses misères, de l'âge qui vient, du culte de la jeunesse, les ingrédients de sa littérature. La Dame en bleu, parmi les plus connus de ses romans, est l'histoire d'une femme de 40 ans qui voudrait vieillir vite, passer le plus rapidement possible les années de bascule, ne pas avoir à tricher trop longtemps. Il est né à l'ombre omniprésente et rassurante d'une mère modèle, vieille modèle, qui lui ouvrait sa porte dans son survêtement d'intérieur bleu. «Grâce à elle je n'ai pas peur de vieillir, j'ai peur de mourir.» Le choix de Mireille Jospin ne change rien à cette peur, il lui a simplement dicté son dernier livre. En refusant à son corps le laisser-aller de l'extrême vieillesse, la mère n'a fait que poursuivre la réflexion entamée par la fille, leur cheminement à elles deux, et à distance, sur la toise des femmes. «Je ne pensais pas que ce serait ma propre mère qui m'obligerait à faire ce travail-là.»

Elle l'avait autorisée à écrire. Noëlle Châtelet ne dit rien de la manière choisie pour mourir. Rien de ce qui fut vécu en commun avec frères et soeurs, pour ne pas voler leur intimité, rien qui n'appartienne à leur tête-à-tête. «Je n'ai jamais voulu cesser d'être la fille de ma mère.» Rien du chemin vers sa chambre, le 6 décembre au matin.
Libération, Par Judith PERRIGNON, mardi 31 août 2004, p. 36

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