Turquie 2010 : Enterrée vivante à 16 ans pour avoir eu des "petits amis"
France 2008 : Drogué il bat sa femme "adultère", il est condamné à quatre mois de prison (avec sursis)
Pakistan 2002 : Les meurtres dits "d'honneur"
La mort par lapidation

Nigeria 2002 : La Charia dans 12 Etats
Depuis janvier 2000, 12 Etats du Nord, sur les 36 que compte la fédération du Nigeria, ont officialisé la Charia.
Le pays le plus peuplé d'Afrique, avec environ 120 millions d'habitants, recense autant de musulmans que de chrétiens. La majorité d'entre eux sont originaires du Nord (un nombre important de Yorubas dans le Sud-Ouest sont également musulmans).
A la loi coranique et aux lois fédérales, s'ajoute une administration coutumière composée d'émirs groupés autour d'un sultan, propre aux Haoussas et aux Foulanis, les ethnies du Nord. Leur autorité morale et religieuse reste importante.
La colonisation britannique avait en effet laissé les émirs libres de gérer leurs territoires, et de pratiquer la Charia à condition de renoncer aux châtiments corporels.
L'indirect rule, qui a pris fin en 1960 avec l'indépendance, a ainsi accentué les particularités politiques et sociales du Nord, une conception du pouvoir influencée par la représentation ethnique et une existence repliée sur la communauté.
Libération, Le vendredi 15 mars 2002, p. 13

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Mars 2002 : Rencontre avec la Nigériane qui encourt la mort par lapidation
SAFIYA COMME UNE OMBRE

La femme dont le prénom est connu depuis quelques mois du monde entier, vit dans un village anonyme à un quart d'heure de piste de Tungar Tudu, un bourg de l'Etat de Sokoto traversé par un vent brûlant et d'imposants troupeaux de bétail. Dans ce Nord nigérian qui vécut son âge d'or au temps des caravanes et du califat, la vie se concentre désormais autour du marché et des bâtiments administratifs démesurés. C'est à l'ombre de ces murs que se mesure, dans un déploiement de boubous, le pouvoir séculier et religieux. L'évocation de Safiya Husseini, la première femme adultère condamnée à la lapidation depuis que la Charia a été officialisée, ne suscite ici qu'indifférence ou le récit glorifié de six siècles d'islamisation.

Les hommes sont trop occupés à se disputer les fonctions et la manne qu'offre la juxtaposition de trois lois dans l'Etat de Sokoto, celle de l'Etat fédéral d'Abuja, celle du gouvernement régional et celle d'Allah, la Charia, adoptée il y a deux ans à la grande satisfaction de la majorité de la population. Safiya n'est pas la seule femme de la région à avoir conçu un enfant hors des liens du mariage, mais le châtiment est tombé sur elle. Si la sentence est confirmée lors de son procès en appel le 18 mars, elle sera enterrée jusqu'au cou, puis lapidée à mort.

Dans l'obscurité de la case de terre, une main décharnée agite un chapelet de graines dans l'espoir vain de chasser les enfants moqueurs. Le père de Safiya est aveugle et défend sa maisonnée comme il peut. A l'arrière, dans la venelle qui mène à la cour de la maison, les femmes s'enfuient pour ne pas être vues. Seule reste Aïsha, l'avant-dernière fille de Safiya, sombre et silencieuse. Elle a les yeux maquillés et des bijoux, pas loin de 12 ans, l'âge auquel sa mère a été conduite à son premier mari.

Punie parce qu'elle a avoué
Le rire des enfants n'est pas méchant, mais le père est déboussolé. Depuis que Safiya a été condamnée en octobre 2001, le village de torchis ocre entouré de greniers circulaires est devenu lieu de pèlerinage. Les journalistes du monde entier ont fait le voyage, des milliers de pétitions pour «sauver Safiya» ont été envoyées aux ambassades du Nigeria des pays occidentaux et africains, et le président Olusegun Obasanjo lui-même s'est ému du sort de cette paysanne illettrée. Prudemment. La présidentielle aura lieu en 2003 et cet anglican du Sud sait qu'une élection ne se gagne pas sans les votes du Nord dont sont issus la plupart des chefs d'Etat depuis l'indépendance. Et que, dans un pays où les émeutes interconfessionnelles ont fait plus de 10 000 morts depuis le retour à un gouvernement civil en 1999, il est toujours risqué de se mêler de trop près des affaires de Dieu.

Safiya est partie au marché de Tungar Tudu, dit son frère Uwaisu. Des Hajja de sa connaissance ont été alertées, et elle accourt, petite silhouette sous un voile vert, Adama, l'enfant de l'adultère, accrochée à son dos. La pécheresse, celle qui a commis, selon la Charia, le plus grave des crimes, a officiellement 35 ans. Elle a la bouche pourrie de misère et met humblement genoux au sol pour saluer.

La veille, lors d'une conversation à Sokoto, la capitale de l'Etat où elle a été jugée, un professeur d'université admettait que «la Charia n'est pas applicable aux riches parce qu'ils ont les moyens d'y échapper». «La Charia, expliquait-il, est le garant de la moralité de la communauté. Elle juge ce qui peut la menacer, et non ce qui se passe à la maison. Un riche ne peut pas être condamné s'il boit chez lui, où s'il met un hidjab à sa maîtresse et l'emmène à l'hôtel.» Safiya est pauvre et en plus, elle a avoué. «C'est parce qu'elle a avoué, poursuivait-il, qu'elle a été condamnée. Elle aurait dû dire qu'elle avait été forcée.» La sotte, selon ce beau principe, ne se souvient que de «la peur» qu'elle a eue quand la police est arrivée au village. Elle était alors enceinte. Un certain Yakuba Abubakar, doté de deux femmes et de plusieurs enfants, a été arrêté en même temps qu'elle. «Il avait déclaré son amitié à Safiya en même temps qu'il lui avait fait prendre certaines médecines, raconte Uwaisi, le frère. Ils étaient restés trois fois ensemble et Safiya avait fini par se méfier parce qu'elle n'avait plus ses règles.»

L'homme, ayant nié toute forme d'attouchement, a été libéré sans plus d'enquête et a fui vers une destination inconnue. «Puisse Dieu l'aider et m'aider», dit Safiya. En quelques mots, elle dit aussi qu'elle a avoué tout ce qu'on voulait parce qu'elle avait peur et puis elle se tait. Une association de juristes de Lagos, Baobab, lui a trouvé un avocat qui a fait appel en arguant que l'enfant ne serait pas celui de Yakuba, mais celui du dernier de ses trois maris, qui a divorcé voilà deux ans, obligeant Safiya à revenir vivre chez ses parents. Dans ce cas, selon la Charia, il ne s'agirait pas d'adultère.

Quand on lui demande qui est le père, Safiya détourne les yeux. Ici au nord, les femmes ne parlent pas. Même dans les familles les plus aisées, une épouse souffrante doit d'abord demander la permission à son mari avant de se rendre à l'hôpital. C'est Uwaisi donc qui raconte encore. «Ils ont divorcé parce qu'ils ne s'entendaient plus», ce qui, selon lui, n'est pas un obstacle à la grossesse. «C'est très facile pour nous de divorcer pour reprendre une autre femme», commente un fonctionnaire qui s'est mêlé à la conversation. Il assure que les pères continuent de s'occuper de leurs enfants. L'ex-mari de Safiya ne lui verse-t-il pas 4 000 nairas, soit environ 40 euros par an? Dans un Etat voisin, des femmes ont, pour la première fois, saisi la justice islamique pour obtenir de leurs ex-maris des allocations dignes de ce nom.

«Dissuasion contre le vice»
A une heure de route de là, à Sokoto où tout n'est qu'ordre, calme et apparente simplicité, hommes en turban et hommes en perruque (la fameuse Wig des tribunaux britanniques) échangent des arguties. «Mieux vaut être punie sur terre, dit un connaisseur du droit islamique, le voleur amputé sera lavé de son crime et retrouvera sa main au paradis.» Pour les femmes lapidées, l'au-delà offre peu d'espoir. Dans un opuscule que l'on peut se procurer sur le marché, Qui sont les pécheresses, selon le Coran et le Hadit, une tête de chapitre clôt le débat: «La majorité des habitants de l'enfer seront des femmes.» Notre homme, un musulman qui dit représenter la majorité des opinions à Sokoto, estime cependant que le cas de Safiya mériterait un complément d'enquête. Mais il défend le système contre la «perversion» du monde moderne: «Plutôt que se focaliser sur les punitions, comme vous le faites en Occident, il faut penser la Charia comme une organisation sociale, et sa justice comme un moyen de dissuasion contre le vice qui envahit le sud du pays».

En cela, la Charia fonctionne parfaitement à Sokoto. «C'est l'endroit le plus sûr du pays», assure un chrétien qui y tient un commerce depuis vingt-cinq ans, «il n'y a jamais eu de tuerie ici», comme dans l'Etat voisin de Kano. On n'a jamais vu non plus à Sokoto un homme être brûlé vif dans un pneu comme au sud du pays, quand la foule s'empare d'un voleur. L'alcool y est interdit, mais un chrétien auquel ne s'applique pas la Charia, voire un musulman, pourra se faire servir une bière dans la cour arrière de deux ou trois maisons connues des autorités religieuses. Les femmes portent des voiles qui ne leur couvrent pas le visage et il est toléré qu'elles circulent à l'arrière d'une moto-taxi. Pour avoir osé le faire, une chrétienne a failli perdre la vie, battue par la foule, au Zamfara, premier Etat du Nord à avoir introduit la Charia.

«La Charia, ce n'est pas un mauvais système, estime un avocat, chrétien du Sud comme la plupart de ceux qui officient au tribunal fédéral pour pallier au manque général de cadres en pays Haoussa. La loi coranique offre beaucoup d'échappatoires. Pour prouver l'adultère, par exemple, il faut quatre témoins irréprochables ayant assisté à l'acte, ce qui est pratiquement impossible. Mais, évidemment, ce n'est jouable que si l'accusé est défendu et si les juges sont compétents. Or la plupart d'entre eux n'ont aucune connaissance du droit islamique. Ils ont été choisis sur des considérations essentiellement politiques, comme leur capacité à mobiliser des votes en faveur du gouvernement local.» Dans l'Etat de Sokoto, les juges de la Charia siègent trois à quatre fois par jour, dans environ 35 tribunaux, souvent pour ajourner le procès, faute de témoins ou de preuves. La justice islamique apparaît comme un nouveau débouché pour ces juristes qui pour la plupart tirent le diable par la queue. Mais peu d'entre eux parlent couramment le Haoussa utilisé dans les procès. Et, la plupart du temps, les juges comme les accusés omettent de demander la présence d'un avocat.

«Des fois, une seule pierre suffit»
C'est avec courtoisie et assurance que le Grand Khali donne l'autorisation de consulter les registres de la justice islamique. La Charia n'est-elle pas un gain de la démocratie, et son soutien populaire, la meilleure preuve de l'échec des gouvernements corrompus qui se sont succédé depuis l'indépendance, militaires comme civils, inspirés de l'Occident? Les piles de dossiers visibles remontent à 1994, et elles ne sont pas moins épaisses que celles datant d'après son officialisation à Sokoto, le 29 mai 2000. Trente-six cas cette année-là ont été inscrits sur les grands cahiers qui servent de registre. Cent trente-deux cas en 2001, trente et un en 2002, parce que «la criminalité a reculé», explique le responsable des chiffres: des procès de prostituées, la plupart du temps libérées faute de preuve, d'hommes trouvés en possession de drogue ou en état d'ébriété. Pour eux, c'est 80 coups de cravache, «mais en tenant le bras assez bas pour ne pas faire trop mal». Pour les autres délits, c'est l'amende ou la prison fédérale. Pour l'instant, l'Etat de Sokoto a procédé à deux amputations, effectuées sous anesthésie dans la cour du tribunal. L'une d'elles a été soigneusement filmée, pour l'exemple, par défi sans doute aussi, envers un gouvernement que la publicité faite à la Charia indispose. Dans un Etat voisin, on a pendu un homme pour meurtre. A chaque fois, les condamnés s'en sont remis à Allah et n'ont pas fait appel.

Si son appel devant la Cour islamique est rejeté, Safiya pourra encore se tourner vers la cour d'appel fédérale, et enfin, vers la Cour suprême. Devant la cour fédérale, son sort serait en bonne voie: les instances nationales veulent en finir avec cette histoire embarrassante pour le Nigeria. «Les gens qui me soutiennent dans le monde m'ont redonné confiance, dit-elle, j'espère être libérée.» Retournera-t-elle chez son mari? «Ça, c'est à l'homme de décider», coupe un voisin. Safiya sourit, habituée qu'elle est à obéir et à subir, aujourd'hui les rires et le mépris, demain la menace de la mort. Au tribunal de Sokoto, on s'attache aux détails techniques. «On lancera une invitation pour faire venir les gens . On demandera à des enfants de 7 ou 8 ans de lancer des petites pierres». L'homme veut signifier, comme on l'entend souvent à Sokoto, que «la lapidation n'est pas pire que l'électrocution ou l'injection létale aux Etats-Unis». Il rassure: «Des fois, une seule pierre suffit».
Libération, Tungar Tudu envoyée spéciale, Par Marie-Laure COLSON, Le vendredi 15 mars 2002, p. 12-13.

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"Meurtres d'honneur" au Pakistan

Dans ce pays musulman marqué par les traditions tribales, les femmes soupçonnées d'adultère sont victimes de crimes dits "d'honneur", qui cachent des assassinats purs et simples.

Dans le bureau de l'avocate Hina Jilani, il y a un impact de balle qui dit la longue histoire des violences contre les femmes du Pakistan. La jeune Samia a été tuée dans cette pièce, sous les yeux de sa mère et de son oncle, qui ont commandité l'assassinat. Ne supportant plus les brutalités de son mari, elle était retournée vivre chez ses parents après avoir été précipitée par son époux du haut d'un escalier, alors qu'elle était enceinte. Le 6 avril 1999, à l'âge de 29 ans, elle avait pris sa décision : divorcer. Mais la famille de Samia Sarwar refusait. Un tueur à gages a surgi dans le cabinet de l'avocate, en même temps que les deux parents de la jeune femme. Une balle dans la tête. Au Pakistan, on appelle cela un "crime d'honneur". "Je n'oublierai jamais le calme de sa mère quand elle est sortie du bureau, se rappelle Me Jilani. Elle avait l'air tellement sûre d'avoir raison."

Ce mardi 5 mars 2002 est un jour important pour l'avocate féministe de Lahore. Pour la première fois, trois ans après les faits, elle a été autorisée à témoigner sur l'affaire devant la justice. La victoire semble minuscule : "Personne n'a jamais été en prison, alors que nous avions déposé plainte contre le père, la mère et l'oncle de Samia, explique Me Jilani. Le tueur à gages avait été tué en bas de l'immeuble, après avoir échangé des tirs avec un gardien. Puis la mère et l'oncle - le seul inculpé - ont trouvé un compromis devant la justice. Dans le cas des crimes d'honneur, ce type d'arrangement entre les victimes et les accusés garantit l'impunité. C'est une incitation au meurtre."

Le dossier de l'assassinat est donc clos. Alors l'avocate s'accroche à un fil : son cabinet a porté plainte pour "kidnapping", car l'une de ses collaboratrices au cabinet AGHS de Lahore avait été prise en otage par le tueur. Voilà pourquoi, mardi, Me Jilani a enfin pu témoigner en justice.

Dans ce pays de 142 millions d'habitants (musulmans à 97 %, largement marqués par les traditions tribales), les batailles entre les tenants des coutumes patriarcales et les partisans d'une société libérale sont d'une férocité difficile à imaginer. Au nom de Samia, la chambre de commerce de Peshawar (Nord-Ouest), alors présidée par son père, a fait alliance avec des mouvements islamistes pour affirmer que cette mort ne pouvait être un crime, puisqu'elle relevait des coutumes tribales et islamiques.

Les militants de l'égalité des sexes ont soutenu le combat de Me Jilani, qui est aujourd'hui représentante spéciale de l'ONU pour les défenseurs des droits de l'homme, et de sa sœur, Me Asma Jahangir, rapporteur spécial à la commission des droits de l'homme de l'ONU à Genève. Des fatwas ont été lancées par des religieux de Peshawar contre les deux sœurs et leurs têtes ont été mises à prix.

"Les auteurs de cette campagne sont ceux qui, avant les attentats du 11 septembre, sortaient des madrasas les plus radicales du Pakistan et soutenaient les talibans", assure Me Jilani. Enfin, le père de Samia a porté plainte contre les deux avocates, en les accusant d'avoir enlevé et tué sa fille. Cette procédure est toujours pendante devant la justice de Peshawar.

Au Pakistan, les centaines de crimes d'honneur recensés chaque année sont aussi appelés des "karo kari" (une kari est une femme "noire", c'est-à-dire adultère ; un karo est un homme "noir"). Cette coutume préislamique tire ses racines des mœurs toujours en vigueur dans les sociétés tribales des provinces excentrées du Baloutchistan et du Nord-Ouest - les plus touchées, relativement à leur nombre d'habitants -, mais aussi du Pendjab et du Sindh. Un simple soupçon d'adultère justifie le meurtre d'une femme par ses proches parents, sans qu'aucune preuve de relation sexuelle illicite soit nécessaire. La victime est en fait placée en position d'accusée par la société. "Je n'ai jamais entendu un seul homme accusé d'avoir tué sa femme ou sa fille par honneur exprimer le moindre regret. Au contraire, ils affirment leur fierté", témoigne un autre avocat de Lahore, Me Naeem Anjum, qui a eu l'occasion d'en interroger une dizaine.

Si les femmes sont de loin les premières victimes, il arrive que l'homme karo soit aussi assassiné. De l'avis de tous les observateurs rencontrés ici, Occidentaux ou Pakistanais, une grande partie des hommes de ce pays, issus ou non des tribus, et de toutes classes sociales, justifient les crimes d'honneur. Même si chacun sait que de nombreux karo kari masquent en réalité des questions de dettes, de dot, d'héritage ou de garde d'enfants. Il est très fréquent que la femme entende échapper à un mariage arrangé par ses parents, alors que la liberté de choix du conjoint est reconnue par la loi à l'âge de 18 ans. Nombre de crimes d'honneur visent celles qui se sont enfuies avec l'élu de leur cœur, épousé loin de leur famille pour échapper aux menaces de mort. Sans fondement religieux, ces meurtres ont sans doute été favorisés par la montée de l'intégrisme musulman et bénéficient d'une large mansuétude des autorités. "Cela n'a rien à voir avec l'islam, proteste M. Shujaullah, responsable à Islamabad de la Commission des droits de l'homme au Pakistan. Pour une femme adultère, le Coran prévoit la lapidation, si et seulement si, quatre personnes peuvent en témoigner."

La comptabilité des karo kari est difficile à établir, mais tout indique que le Pakistan se trouve en tête des pays concernés par de tels assassinats au nom de l'"honneur". Dans un rapport de juin 2000, Amnesty International a estimé à "plusieurs centaines" le nombre de Pakistanaises qui en sont victimes chaque année. Il suffit de lire la presse locale pour avoir une idée de l'ampleur des brutalités. En janvier 2002, l'organisation Madadgaar (qui associe les Juristes pour les droits de l'homme et l'aide légale à l'Unicef) a publié une étude fondée sur les articles de vingt-deux journaux nationaux ou provinciaux. En 2001, 753 karo kari ont été recensés (dont 304 meurtres commis par les maris, 154 par les frères de la victime). Dans les trois quarts des cas, la femme assassinée était une épouse, tandis qu'une cinquantaine de jeunes filles non mariées ont été tuées. En outre, la presse a rendu compte de 223 morts de femmes brûlées vives, dans des circonstances relevant de violences domestiques apparemment déguisées en accidents (vêtements enflammés, explosions de cuisinière). Sans épuiser la réalité, les chiffres disponibles font état d'une aggravation, ces deux dernières années. Dans une étude publiée en janvier, la Commission des droits de l'homme au Pakistan (une ONG indépendante) estime que les karo kari commis au cours des neuf premiers mois de 2001 s'élevaient à 700 cas environ, au lieu de 850 l'année précédente.

Les journaux pakistanais se font l'écho de cas édifiants. Le 12 décembre, dans un village proche de Mansehra, un homme, son épouse, sa fille, son père et son neveu ont été tués par six hommes armés. Le mari était revenu avec ses proches dans la région pour célébrer la fête de l'Eid-ul-Fitr avec des parents. Cinq ans plus tôt, il s'en était enfui avec sa future épouse, qui avait obtenu l'annulation de son premier mariage par un tribunal de Karachi, où le couple s'était marié et installé. Le 22 janvier, près de Daharki, une femme mariée a été tuée par son oncle, qui lui a reproché d'être une kari ; le mari de la victime a voulu déposer plainte à la police, qui a refusé d'enregistrer sa déposition. Le même jour, dans la même région, une adolescente de quinze ans a été tuée par son père : toujours l'"honneur". Le 20 janvier, dans les environs de Larkana, un homme a tué sa fille et un homme qui se trouvait avec elle, avant de s'enfuir. Le même jour, dans la même région, un homme a tué sa femme, mère de leurs quatre enfants, à laquelle il reprochait d'avoir une relation avec un voisin. Dans ces deux derniers cas, la police a ouvert une enquête.

Quelques signes positifs se font jour. Commentant la couverture des crimes d'honneur dans la presse, le président du Réseau des journalistes du Sindh (SNJ), Kanwal Sindhi, relève un changement d'attitude : "Dans les années 1980 et au début des années 1990, les journalistes n'osaient pas citer le nom des personnes concernées. Désormais, les noms sont publiés dans 80 % des affaires."

Selon le journaliste Manzoor Solangi, de la revue Dawn, les parents sont plus nombreux à dénoncer les allégations de karo kari : "Pour près de la moitié des cas recensés dans le Sindh, les proches de la victime ont déclaré à la police que l'assassinat était injustement présenté comme un cas d'adultère." Président du Pakistan, le général Pervez Moucharraf s'est jusqu'à présent contenté de répéter une évidence légale : les crimes d'honneur doivent être considérés comme des crimes.

Mais les traditions sont têtues. La mansuétude de la police et de la justice est patente. Non seulement les arrestations des meurtriers restent peu nombreuses, mais les tribunaux leur accordent généralement des circonstances atténuantes et les condamnent à des peines souvent limitées à quelques années de prison. "Dans ce genre d'affaires, les magistrats essaient avant tout d'obtenir une réconciliation des parties. Et la majorité des juges ont tendance à ne pas considérer la victime comme une victime", note Me Naeem Anjum. Pourtant, plusieurs femmes ont été assassinées par leurs parents dans l'enceinte même de tribunaux où elles venaient réclamer un divorce.

Sous son voile noir ajusté pour ne laisser voir que l'ovale du visage, la jolie Tahira, 20 ans, a été mariée par ses parents au fils de son oncle, un militaire quinquagénaire à la retraite. C'était il y a un an, et les époux n'ont passé qu'une semaine ensemble. "Dès la première nuit, il m'a battue. Il ne voulait pas non plus que l'on se marie", explique-t-elle dans un mélange de pundjabi et d'ourdou, traduit par une responsable de l'organisation Dastak (Frapper à la porte) qui l'a recueillie dans un refuge pour femmes de Lahore. Après cette semaine, Tahira est retournée vivre chez ses parents, qui l'ont forcée à retourner auprès du mari. "Il m'a battue. Je n'avais plus d'autre choix que le suicide ou la fuite", dit sa voix douce et rapide. Elle a quitté sa ville de Chouround, près de la frontière indienne. "Ma mère est très méchante. Un jour, elle est venue avec trois hommes habillés en blanc et armés de fusils. Elle m'a dit que si je continuais à défier la famille elle allait me tuer." Tuer sa fille ? "Ma voisine a voulu se marier contre l'avis de ses parents. Son père l'a tuée au fusil, sur un champ un peu à l'écart de Chouround, où il l'a enterrée. Là-bas, tout le monde le sait."

Au refuge de Dastak, Robina Shaheen s'occupe à présent d'une soixantaine de femmes. "Des femmes fuyant des mariages forcés, des femmes menacées de mort par leurs parents. Nous recevons aussi des femmes battues, brûlées, violées, vitriolées ou mutilées par leurs maris."Elle montre des photographies de ses pensionnaires. Un visage au nez coupé. "Le mari de Razia voulait épouser une autre femme. Elle protestait, elle disait qu'elle était encore jeune et belle. Il l'a défigurée." Un visage gravement brûlé, à partir des joues : "Khalida a été mariée treize ans avec un époux joueur et héroïnomane, qui a voulu la vendre à un autre homme. Elle a refusé, et il l'a brûlée." Un visage affreusement ravagé. "Raheman voulait divorcer. Son mari lui a jeté de l'acide, pour qu'elle ne puisse pas se remarier." Avec les avocats du cabinet AGHS, l'association Dastak tente d'obtenir des réparations judiciaires pour ces femmes qui ont peu d'argent. "Sans condamnations pénales, tout ça va continuer", prédit Me Hina Jilani. Dans son chapitre consacré à la situation des femmes, le dernier rapport de la Commission des droits de l'homme au Pakistan a constaté "une augmentation des cas de mutilations, de brûlures à l'acide et de crimes d'honneur" en 2001.
Le Monde, Erich Inciyan, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.03.02, LE MONDE | 20.03.02 | 09h18

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France 2008. Le parisien, 14 juin 2008, p. 19 Violences conjugales.
Le producteur d'« Astérix aux Jeux olympiques » condamné

BLÊME et nerveux, Thomas Langmann s'approche de la barre le front plissé. Convo­qué hier devant la 24e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le producteur à succès, fils de Claude Beni, y était jugé pour avoir violemment frappé son ex-compagne en mai.
Le geste, « désespéré » selon Thomas Langmann, d'un homme jaloux et « trahi », abîmé par les démons de la drogue.

Quand celle qu'il « aimait follement » répond en pleurant aux questions du tribuna}, revenant sur l'histoire d'amour du couple avant d'évoquer la soirée du 8 mai, il n'ose pas poser son regard sur elle.

Frédérique, ravissante trentenaire à la chevelure rousse, est chorégraphe et mère de deux enfants.
Avec Thomas elle a eu une petite fille âgée de 6 ans aujourd'hui. « Je ne me rappelle plus très bien comment les choses se sont passées, témoigne Frédérique. J'étais sous le choc. Il a attrapé une bouteille de vin pour se servir des tessons, il m'a frappée, tirée par les cheveux».

Le prévenu, qui n'a jamais nié l'agression, a toujours parlé de « deux coups de poing ». Les hématomes et ecchymoses constatés par les médecins attestent la violence de l'agression qui « aurait pu tuer » la victime, a grondé le procureur dans ses réquisitions, insistant sur « l'hurniliation » infligée à Frédérique par son ex­concubin.

"Il n'était pas désespéré, il était drogué. Avec la cocaïne, il est violent"

Cest la découverte de la liaison de Frédérique avec un de ses amis qui a déclenché la rage du producteur.
« Juste avant j'étais aux Maldives. J'avais Frédérique au téléphone tous les soirs, relate-t-il à son tour. Un jour elle m'a dit qu'elle avait une histoire d'amour avec un de mes intimes sans me dire qui. Je ne pouvais pas le croire. »

De retour à Paris Thomas rend visite à Frédérique. « Son portable a sonné. J'ai regardé, c'était un texto de cet ami. Un texto sensuel et sexuel, comme plein d'autres. Oui, je l'ai frappée. »

La liaison avec l'ami intime n'est que pure « parano » selon la chorégraphe, citant les stars de la télé que son ex voyait comme des rivaux.
«Je me suis senti trahi », insiste le producteur. « Alors pourquoi n'êtes-vous pas allé casser la gueule de votre ami ? » interroge le président.
«J'étais en chemin mais il y a eu la garde à vue. »

Interrogé sur sa toxicomanie, le producteur affirme qu'il a décroché et qu'il se soigne. « Les analyses étaient positives à l'héroïne et à la cocaïne », observe le président.
« Une rechute accidentelle », selon l'avocate du prévenu.
« Il n'était pas dé­sespéré, il était drogué. Avec la cocaïne, il est violent », s'est emportée la chorégraphe.

Le tribunal a condamné le producteur à quatre mois de prison avec sursis et obligation de se soigner. Le montant des dommages et intérêts sera fixé après expertise médicale.
Mais dès la semaine prochaine le couple se retrouvera dans une enceinte judiciaire, face au juge aux affaires familiales, pour la garde de leur enfant.
Valérie Mahaut

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Turquie: une jeune fille enterrée vivante dans un "crime d'honneur" (AFP) – 05 février 2010 10.45

ANKARA — Une jeune fille de 16 ans a été enterrée vivante par ses proches, un crime commis dans le sud-est de la Turquie pour laver l'honneur de la famille qui la soupçonnait de fréquenter des hommes, rapporte jeudi l'agence Anatolie, citant les conclusions d'une autopsie.

"Medine Memi a été retrouvée en position assise dans une fosse de 2 mètres de profondeur et les analyses ont révélé l'existence de terre dans ses poumons et son estomac, ce qui signifie qu'elle a été enterrée de son vivant", a déclaré à Anatolie un médecin légiste, dont le nom n'est pas précisé.

"La jeune fille avait les mains ligotées et était vivante et consciente au moment de ce crime macabre", a dit ce responsable de l'institut de la médecine légale de Malatya, dans le sud-est anatolien peuplé majoritairement de Kurdes, ville voisine de Kahta, où s'est produit le crime.

Son corps a été retrouvé dans le jardin de la maison familiale en décembre après que la victime a été portée disparue pendant plus d'un mois.

Le père et le grand-père de l'adolescente ont été arrêtés mais ont gardé le silence, selon Anatolie.

Le gouvernement et les associations ont accru leurs efforts au cours des dernières années pour mettre un terme aux crimes d'honneur, qui font de nombreuses victimes chaque année. Les sondages montrent qu'ils bénéficient encore d'une large tolérance dans les zones kurdes où ils sont le plus souvent commis.

La Turquie, sous la pression de l'Union européenne, a renforcé les peines contre les auteurs de crimes d'honneur qui peuvent désormais être condamnés à la prison à vie.

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