Le faux crime de Sebnitz

NOUS sommes journalistes français. Français, le mot a sonné comme un sésame. Cela voulait surtout dire non-allemands. Ekkerhard Schneider a immédiatement reçu ses visiteurs. Pas dans sa pharmacie en effervescence, mais chez lui, dans son salon, à l´étage. Pour raconter comment, pendant cinq jours, sa fille a été accusée d´avoir assassiné, avec des skinheads, l´enfant d´un couple de pharmaciens concurrents. Comment les habitants de Sebnitz, petite ville de Saxe à la frontière tchèque, ont été lynchés par la presse allemande pour avoir caché pendant trois ans l´horrible vérité. Accusations infondées, a-t-on appris depuis.

Le drame commence mercredi 22 novembre 2000, dans la soirée. Uta, âgée de vingt et un ans, étudiante en pharmacie à Braunschweig, dans l´ouest de l´Allemagne, a juste le temps de passer un coup de fil à son père, alors que la police l´arrête : « Papa, je suis accusée d´assassinat. » La bombe explose le lendemain à la « une » du quotidien populaire Bild Zeitung, premier tirage d´Allemagne avec 4,5 millions d´exemplaires. « Des néonazis ont noyé un enfant », accuse Bild. En plein jour. En présence de 250 baigneurs. « Personne n´est venu au secours et toute une ville s´est tue. » Trois témoignages sous serment sont censés décrire comment le petit Joseph Abdulla aurait été assassiné, le 13 juin 1997, par la fille de M. Schneider, son petit ami Sandro, vingt-cinq ans, et Maik, vingt ans. Sandro aurait infligé à l´enfant un électrochoc avec une arme. Uta lui aurait fait avaler une drogue pour l´engourdir. Enfin, l´enfant aurait été noyé, maintenu sous l´eau. Pendant le crime, une bande de skinheads se serait interposée pour que la sœur de Joseph, partie nager, ne voie pas ce qui se passait. Pour preuve, Bild publie en fac-similé le résultat d´une autopsie qu´a fait réaliser à ses frais la mère de l´enfant, Renate Kantelberg-Abdulla.
Pour M. Schneider, c´est le choc. Jamais ce conseiller municipal chrétien-démocrate (CDU) à la voix posée n´aurait imaginé que l´affaire irait si loin. Certes, les relations avec Saad Abdulla, un Irakien naturalisé allemand, et son épouse Renate Kantelberg-Abdulla, originaire de l´ouest du pays, n´avaient jamais été très faciles depuis que ces derniers étaient arrivés fin 1996 dans cette ville de 10 000 habitants de l´ex-RDA pour ouvrir une troisième pharmacie. Dès février 1997, les nouveaux venus s´étaient plaints de la concurrence déloyale dont ils s´estimaient victimes. Quatre mois plus tard, en juin, survenait la noyade tragique de leur enfant.
« Peu après l´accident, la rumeur a couru qu´il se serait agi, selon les parents, d´un meurtre commandité par les médecins et les pharmaciens de Sebnitz. Cet été, je savais que l´accusation se dirigeait vers moi. Mais je me suis dit : il sont déboussolés par la mort de leur fils, il faut les laisser tranquilles », raconte M. Schneider. Ce jeudi 23 novembre 2000, la tragédie a changé de camp, l´urgence est de faire sortir sa fille de prison. Pour lui, l´histoire ne tient pas la route : « Ma fille n´a rien à voir avec l´extrême droite. A l´époque, elle ne connaissait pas Sandro et elle n´allait jamais à cette piscine. Et si le meurtre avait eu lieu devant 300 personnes, on en aurait entendu parler : il n´y avait pas que des gens de Sebnitz, il y avait aussi des touristes. » Mais trois ans après les faits, trouver un alibi n´est pas très facile.
Pour l´heure, c´est la mère de Joseph, Renate Kantelberg, qui tient la vedette dans la ville envahie par les journalistes. Tous les regards sont tournés vers la seule « juste »de la ville, cette femme courageuse qui a fait surgir la vérité dans une Allemagne incurable, de nouveau capable de commettre l´innommable. Sa pharmacie est devenue un centre de presse. La ville, antichambre de l´enfer, attire le cinéaste Volker Schlöndorff, metteur en scène du Tambour, de Günter Grass, qui se rend à la pharmacie Kantelberg-Abdulla, désormais sous haute protection policière. Dimanche 26 novembre, une messe est dite à la mémoire de l´enfant. Les parents arrivent en retard – pour être mieux vus des caméras, ronchonne un habitant de Sebnitz – et quittent la cérémonie au bout de quelques minutes. Ils doivent se rendre sur un plateau de télévision à Berlin, où sera aussi Michel Friedmann, vice-président du Conseil central des juifs en Allemagne, qui joue depuis des années les Cassandre.
Le fait divers est devenu drame national, et tout le pays se presse sur le forum Internet de la ville, pour y déverser 10 000 messages en une semaine. L´extrême droite y crie sa haine. « La femme Abdulla utilise la mort tragique de son fils pour cracher sur les Allemands, et nos politiciens la soutiennent avec ferveur. Pendez cette traîtresse du peuple ! », écrit l´un. « Il faut en finir avec cette République de juifs », délire le second. Les habitants de Sebnitz sont copieusement injuriés : « Pendez-vous vous-mêmes, habitants de Sebnitz. » La querelle tourne vite au règlement de comptes entre les citoyens de l´Est et de l´Ouest, les Ossis et les Wessis. « Reconstruisez le mur », exige l´un. « L´Allemagne pourrait être si belle sans les Ossis », écrit un autre, tandis qu´un Allemand de l´Est riposte que « tout cela n´est qu´une campagne des médias de l´Ouest contre l´ex-RDA ». Pour l´Ouest, ce n´est pas l´Allemagne qui est nazie, mais ces Allemands de l´Est non éduqués à la démocratie, qui n´ont jamais vécu que sous la dictature, ces ingrats qui geignent depuis dix ans.
SEBNITZ est le cas d´école parfait. La petite ville, ancienne capitale de la fleur artificielle, est belle comme un sou neuf, avec ses maisons bourgeoises ravalées grâce aux subventions venues de l´Ouest. Frappée par le chômage, mais pas plus que le reste de l´ex-RDA, elle tente de se recycler dans le tourisme. Mais avec 1,5 % d´étrangers, Sebnitz est malade, comme le reste de la RDA : le candidat du parti néonazi NPD a été élu au conseil municipal avec 6,5 % des voix ; la ville abrite les White Warriors Crew, bande d´une vingtaine de néonazis rivaux des célèbres SSS, les skins de la Suisse saxonne, sur l´autre rive de l´Elbe.
Ceux qui défendent la ville sont vilipendés, comme le pasteur Konrad Creutz, qui reproche aux parents de Joseph de ne pas avoir surveillé leur enfant. « Il y a bien des extrémistes de droite dans la région, mais ils sont incapables d´un tel meurtre », affirme-t-il. Il est immédiatement suspendu par son diocèse. Car, pour toute l´Allemagne, choquée, Sebnitz est une ville de lâches qui détournent le regard, sans un juste pour sauver un enfant ou dire la vérité. Il n´y a même pas eu, comme dans M le Maudit, de Fritz Lang, la pègre, un monde souterrain capable de traquer le criminel que la police était incapable d´attraper. Ici, le criminel, la police et la population ne font qu´un. La preuve, jeudi 23 novembre, dans la nuit, quatre skins de retour d´un match de football à Dresde ont été beugler, ivres, des chants nazis sous les fenêtres des parents de l´enfant mort, sans que la police, censée les protéger, intervienne. On ne peut « pas faire confiance aux autorités locales », estime le Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui demande au parquet fédéral de se saisir du cas.
Furieux, le chancelier Gerhard Schröder, qui refuse de céder devant la« populace », demande, dimanche 26 novembre, à rencontrer Mme Kantelberg-Abdulla. Solidaire des victimes de l´extrême droite, il se démarque de Helmut Kohl, qui ne s´était pas rendu en 1993 aux funérailles des cinq femmes et fillettes turques de Solingen (Rhénanie), tuées dans un incendie criminel. Pour ne pas donner le sentiment de faire pression sur la justice, M. Schröder recevra la mère de l´enfant le lendemain, en tant que président du SPD : cela tombe bien, Mme Kantelberg-Abdulla a été élue en 1999 conseillère municipale de Sebnitz sous l´étiquette SPD.
Pourtant, lundi 27 novembre, l´affaire connaît un rebondissement spectaculaire. Le parquet de Dresde annonce qu´il a relâché, la veille, les trois suspects. Pour M. Schröder, qui a refusé d´écouter les mises en garde du ministre-président de Saxe, Kurt Biedenkopf, il est trop tard pour reculer. La rencontre a lieu, mais en catimini, tandis que l´affaire s´effondre.
Le principal accusateur, âgé aujourd´hui de quinze ans, n´a pas été capable de reconnaître un suspect sur une photo, révèle le parquet. Son témoignage s´écroule. On apprend que la mère a suggéré les dépositions et versé aux témoins des sommes allant jusqu´à 50 marks (près de 170 francs). L´alibi d´un des suspects est confirmé. Nul n´a assisté directement aux faits ni confirmé avoir vu des skinheads. « Aucune motivation d´extrême droite n´est pour l´instant constatée », affirme le parquet. Tous les accusateurs se sont rétractés. La justice saisit le protocole d´autopsie complet, que la mère refusait de livrer. Celui-ci ne prouve rien, mais on y découvre que l´enfant avait un souffle au cœur.
L´histoire tourne au scandale médiatique, les habitants de Sebnitz réclament réparation. D´accusatrice, la famille Abdulla, qui s´est entre-temps réfugiée dans un cloître en Bavière, passe au rang d´accusée. Elle est ramenée chez elle jeudi 30 novembre, pour assister à une perquisition du parquet. Car la mère est désormais poursuivie pour dénonciation calomnieuse. Comment expliquer cet imbroglio?
En 1997, dans la foulée de la mort de Joseph Abdulla, la justice a bien vite classé l´affaire, après avoir procédé à une autopsie et une enquête sans doute bâclées : le commissaire ayant mené l´enquête sera suspendu pour faute professionnelle dans d´autres affaires. La mère, elle, ne croit pas à la thèse de l´accident, surtout depuis qu´une habitante de Sebnitz lui a fait état d´un « complot » pour éliminer son enfant. Elle embauche un détective privé, recueille une quinzaine de témoignages sous serment. L´affaire tourne à l´obsession. « Vous vous êtes empêtrés dans un combat insensé contre le reste du monde », écrit, en février 1999, l´avocat de la famille à la mère. Rien n´y fait, la mère fait pratiquer une autopsie sur son enfant fin 1999 ; elle demande au célèbre institut de criminologie de Basse-Saxe d´émettre une expertise, laquelle estime qu´il y a effectivement matière à rouvrir l´enquête – ce qui a lieu en septembre 2000.
La presse est mise sur le coup. Début septembre, le Spiegel passe un coup de fil à un des témoins à charge. « Il avait l´air saoul », raconte Joachim Preuss, directeur adjoint de la rédaction. L´hebdomadaire estime qu´il est urgent d´attendre. Bild n´a pas les mêmes doutes en rencontrant six témoins. Mais le quotidien reste prudent et attend un signal décisif : que la justice lance un mandat d´arrêt.
C´est chose faite le 21 novembre. La bombe médiatique explose le 23. Mais très vite l´« affaire » tourne court. On constate que la justice n´est qu´au début de l´enquête. On découvre que l´institut de criminologie n´a pas vérifié les témoignages, pas plus queBild. Le crime nazi devient un « Waterloo des médias », selon l´expression du Tagesspiegel. « Nous avions quinze témoignages sous serment, que nous avions soumis à notre département juridique ; le rapport d´un institut réputé de criminologie, le mandat d´arrêt pour assassinat signé du juge. Que vouliez- vous de plus ? Ce n´est pas notre rôle de vérifier les témoignages », affirme Karl Günther Barth, rédacteur en chef adjoint de Bild Zeitung, qui voit là un scandale de la justice. Depuis, chacun rejette sur l´autre la responsabilité du désastre.
ACCUSÉ par le ministre de la justice de Saxe d´avoir « exécuté en règle toute une ville », Bilda expliqué, samedi 2 décembre, comment il avait mené l´enquête, amorçant un début d´excuses. C´est au tour de la presse d´essayer de comprendre comment elle a pu croire à une histoire aussi invraisemblable. Le climat délétère qui régnait outre-Rhin depuis des mois y était favorable. Après avoir longtemps minimisé la violence raciste, le pays voit depuis quelques mois des nazis partout. « Sous la RDA, l´opinion était faite par l´Etat, et ceux qui n´étaient pas d´accord étaient opprimés. Maintenant, c´est Bild qui fait l´opinion. Mais tout le monde souffrait de l´Etat, et peu souffrent de Bild », accuse calmement Ekkerhard Schneider, avant d´ajouter : « Aujourd´hui, on peut se défendre. »
Sebnitz panse ses plaies alors que l´on décore le sapin de Noël sur la grand-place. Le pasteur est revenu, mais ne parle plus que par l´intermédiaire de son avocat. Une veillée, prévue dimanche 3 décembre, a été annulée de peur que la ville ne devienne terrain d´affrontement entre skins et militants d´extrême gauche. La justice poursuit ses investigations ; les poursuites contre les trois suspects devraient être abandonnées, explique le parquet. Mais arrivera-t-on à prouver que la noyade n´était qu´un accident ? Beaucoup en doutent. « Si Schlöndorff avait un scénario tout prêt, il va devoir le retravailler », lâche, sans sourire, le maire de la ville. Un scénario de damnés que toute l´Allemagne s´est empressée de croire, toujours persuadée qu´elle est capable du pire.

Arnaud Leparmentier, Le Monde, 12 décembre 2000, p. 17.

retour Première Page

retour Puissance

Retour Tarde