11 juin 2002 : L'étonnant train de vie de cadres de la SNCF
Ouverture à Créteil d'un procès autour d'une affaire de corruption liée au TGV Nord.

C'est une sorte de malédiction qui frappe de nombreuses affaires financières : un personnage pivot meurt parfois avant le procès. Jean-Claude Méry, l'ex-faux facturier en chef du RPR, ou Jacques Brats, l'homme clé du dossier de la Sempap, font partie de ces défunts dont seuls les témoignages posthumes pourront peut-être un jour être analysés par une cour.
L'audience qui s'est ouverte lundi (10 juin 2002) devant le tribunal de Créteil présente un cas similaire. Avant de disparaître en 1999, un homme d'affaires, Bernard Wilhelm, avait lancé le juge Halphen sur la piste d'un réseau de corruption actif à l'occasion de la construction du TGV Nord, entre 1987 et 1996.
Le système est classique : avec l'aide de plusieurs patrons du BTP qu'il avait «achetés», Wilhelm décroche un morceau du marché. La deuxième étape de la corruption consistait à soudoyer des cadres de la SNCF ­ treize d'entre eux comparaissent ­ pour qu'ils surfacturent des travaux, les flux d'argent issus de ces pratiques revenant dans les poches de Wilhelm ou servant à régler ses comparses.
Le coût pour l'usager, s'il n'a pas été chiffré par la justice, est à l'évidence énorme puisque certains dépassements de budget ont atteint plus de 50 millions de francs (7,62 millions d'euros).

Mégalomanie.
A l'écoute de ceux qui l'ont côtoyé, Bernard Wilhelm apparaît sous les traits d'un personnage hors norme. 160 kilos, d'abord. Un train de vie hallucinant, qui a, au début des années 90, intrigué le fisc, curieux de comprendre les 16 millions de francs de remboursement de frais que s'octroyait ce PDG.
Bernard Wilhelm se dispute avec son épouse ? Il lui offre une bague de plus d'un million de francs.

Un expert judiciaire l'a dépeint comme maniaco-dépressif et mégalomane. Profitant de son absence, des prévenus parlent d'un «fou», d'un «type complètement débile», d'«Ubu roi» pour les plus cléments. Fragile sur le plan psychologique, Bernard Wilhelm n'a pourtant pas révélé que des inepties à la justice. Peu après sa mise en examen, en 1998, il récapitule noir sur blanc les pots-de-vin versés.
Ce tableau a été confirmé durant l'instruction et à la barre par un ancien salarié de Wilhelm. «Ce qui est certain, c'est que des commissions ont été versées, des prévenus l'ont reconnu. Ce système de corruption a une logique, ce n'est pas un système délirant. Pour 80 % des gens qu'il a mis en cause, ses déclarations sont exactes», rappelle la présidente aux prévenus qui nient avoir reçu un centime illicite.
Ceux qui ont craqué sont surtout les anciens cadres de la SNCF, qui a mené une longue enquête interne. Les plus résistants sont les trois chefs d'entreprise jugés pour avoir accepté des commissions en contrepartie de l'introduction de Wilhelm sur le marché. L'obstacle, pour le parquet, est de prouver que des versements en espèces ont modifié le train de vie des prévenus.
Deux d'entre eux, Jacques Mimran et Jean-Claude Lorang, patrons de grosses sociétés du BTP, affichent de tels revenus, comptes titres et valeurs immobilières que la brigade financière a peiné à prouver les six et deux millions de francs de pots-de-vin que Bernard Wilhelm prétend leur avoir remis.

Homme seul.
Le troisième entrepreneur, Thierry Dimet, a éprouvé plus de difficultés à justifier son patrimoine, même s'il a rejeté Wilhelm dans la catégorie «saucisson-pommes à l'huile», alors que lui s'estime, «rigoureux, empreint des méthodes anglo-saxonnes».
Thierry Dimet a surtout dû faire face aux souvenirs d'un autre salarié de Wilhelm, Francis Lerallié, qui affirme lui avoir remis de l'argent. A l'évidence, cet ancien cuisinier a été marqué par les méthodes qu'il a observées dans le monde du bâtiment.
Son témoignage rappelait celui, décisif, de Pierre Ramuzat lors du procès pour fausses factures impliquant Louise-Yvonne Casetta, la «banquière du RPR». L'homme seul osant briser avec fracas la loi du silence. Les débats se poursuivent aujourd'hui (12 juin 2002) à Créteil.
Par Fabrice Tassel,� Libération, mercredi 12 juin 2002, p. 24

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