Un gotha très bien loti
Les ventes du domaine privé de la Ville de Paris depuis 1997

Alain Juppé, son fils Laurent, son demi-frère Jean-Gabriel et aussi Christian Blanc, ancien PDG d'Air France élu dimanche député UDF des Yvelines, Michel Roussin, ancien ministre de la Coopération, Jérôme Balladur fils d'Edouard, Roger Romani, ancien ministre, Jérôme Chaudron de Courcel, frère de Bernadette Chirac, Bernard Debré, ancien ministre, Jean-François Kahn, directeur de Marianne, Jean Miot, ex-PDG de l'AFP, Karine Stirn, l'ex-épouse du ministre d'ouverture Olivier Stirn...
Le domaine privé de la Ville de Paris ressemblait à un véritable Who's who. A ces personnalités logées à bas prix dans le Marais, à Saint-Germain des Près ou du côté du Panthéon, s'ajoutaient d'autres locataires, moins médiatiques, mais très liés à la sphère municipale : membres du cabinet de Jacques Chirac à l'Hôtel de Ville, conseillers de Paris, adjoints au maire, députés...
Le listing informatique de ces occupants était rangé dans un coffre à la mairie de Paris. Seules quelques personnes de confiance y avaient accès. Jusqu'en 1995, lorsque cet inventaire a fini par filtrer à l'extérieur, provoquant un véritable séisme pour le chiraquisme municipal.
Le domaine privé avait aussi le «privilège» de compter parmi ses membres le prince Henri d'Orléans, locataire d'un pavillon dans le chic hameau Boileau, dans le XVIe. Il l'a quitté en laissant une ardoise de loyers de 150 000 euros.
La dette a finalement été remboursée par la cession à la ville de portes de chaises à porteurs peintes par Poussin.
Parmi les locataires qui s'accrochent : Philippe Séguin (qui habite toujours dans un immeuble derrière l'hippodrome d'Auteuil) et Simone Dominati, épouse de Jacques Dominati, locataire dans un hôtel particulier rue de Seine.
Libération, Par Tonino SERAFINI, jeudi 19 décembre 2002, p. 16

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La Ville entend favoriser la mixité
Le fruit de la vente du domaine privé doit bénéficier aux HLM.

L'alternance aux dernières municipales n'a pas fondamentalement modifié les choix opérés par Jean Tiberi. Les appartements du très controversé domaine privé de la Ville de Paris continuent d'être vendus. En 1997, l'ancien maire de Paris avait décidé de démanteler ce patrimoine immobilier pour tenter de redonner une virginité politique à une droite éclaboussée par les affaires d'attribution de logement. Cette manoeuvre désespérée n'a pas empêché la droite de perdre l'Hôtel de Ville en mars 2001. Constitué de 1 500 appartements, situés pour la plupart dans le centre de Paris, le domaine privé servait à loger à bas prix et dans les meilleurs quartiers une «privilégiature» à l'abri du besoin (lire ci-contre).

Clientélisme.
Arrivé aux affaires, Delanoë a repris à son compte le processus entamé par son prédécesseur. Le domaine privé a vocation à disparaître pour éviter les dérives clientélistes. Par deux biais : une partie de ce patrimoine (800 logements) a été transféré aux organismes de HLM (Opac, sociétés d'économie mixte). Le reste (soit 700 logements de grande taille) est vendu lorsque les occupants libèrent les lieux. La fin du bail fait office de couperet. Ces bâtiments prestigieux, constitués souvent d'hôtels particuliers, sont un héritage de l'histoire. Ils sont tombés dans l'escarcelle de la ville après des préemptions dans le cadre d'opérations d'urbanisme avortées : prolongation de la rue de Rennes jusqu'à la Seine, élargissement de la rue Jacob, résorption de l'habitat insalubre dans le Marais. «On pourrait les garder. En faire des HLM. Mais ce serait absurde de réaliser des logements sociaux dans des hôtels particuliers. Ce n'est pas la peine d'offrir de nouveaux privilèges à d'autres», commente l'adjoint au maire (PS) chargé du logement, Jean-Yves Mano.

Depuis 1997, près de 300 logements du patrimoine municipal ont été vendus. Ils ont rapporté un peu plus de 100 millions d'euros à la ville. L'ancien appartement du cinéaste Marcel Carné (140 m2 rue de l'Abbaye) a ainsi été vendu 1,1 million d'euros, celui de Juppé (152 m2 rue Jacob) 1,2 million. Le logement occupé par Jean-Eudes Rabut, ancien chef de cabinet de Chirac à la mairie de Paris, a atteint 1,6 million.

Social.
Avec cet argent, la ville réalise ailleurs des logements sociaux. Son objectif est de créer 3 500 HLM par an, soit en construction neuve, soit en achetant des immeubles existants. Depuis un an, la municipalité préempte à tour de bras des bâtiments d'habitation mis en vente par les banques ou les sociétés foncières, pour le compte de ses organismes de HLM. Le choix de la mairie se porte sur des immeubles plus modestes que les joyaux du domaine privé mais situés dans les arrondissements du centre ou de l'ouest qui manquent de HLM. L'idée étant, en créant une offre d'habitat social dans ces quartiers, de favoriser la mixité sociale. Actuellement, la ville est sur les rangs pour acheter un immeuble de 34 logements de type haussmannien, rue de Lubeck, dans le XVIe arrondissement. Son prix est de 4,6 millions d'euros. La vente du seul appartement du 10, rue de Seine permet de financer plus de la moitié de cette acquisition.
Libération, Par Tonino SERAFINI, jeudi 19 décembre 2002, p. 16

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