Le président, les Français et Amélie Poulain, Raphaëlle Bacqué, Le Monde, 8 mai 2001, p. 1 et 11.
Il eût été étonnant que le président n'ait pas la curiosité de se pencher sur ce début de phénomène populaire qu'est Amélie. Lorsque l'on cherche à capter les tendances de la société et les signes de la modernité, un film qui draine plus d'un million de Français dont une majorité a moins de quarante ans mérite au moins qu'on s'y arrête. Mais, surtout, ce film, qui a si manifestement enthousiasmé certains conseillers du président, met en scène un petit bout positif de notre société et correspond très exactement, aux yeux de l'Elysée, à l'image que le président cherche désormais à incarner. Comme si le succès d'Amélie venait le conforter dans l'analyse qu'il tient le plus volontiers : les Français choisiront, à mille lieues des "affaires" que ses adversaires ne cessent de dénoncer, celui qui saura le mieux leur parler de leur humanité.
En 1995, alors qu'il effectuait les mêmes voyages dans les mêmes régions françaises, M. Chirac soulignait les éléments de fracture sociale et sa volonté de rompre avec cette fatalité. Président sortant, il ne peut plus la dénoncer sans qu'on lui renvoie qu'il n'y a justement rien changé. Alors, comme cette Amélie que les Français paraissent désormais tant aimer, il s'attache à exalter sa compréhension intime de tous ces Français qui cherchent à réparer la société.