Lien vers "génocideurs"

Paul Kagame

Théoneste Bagosora

Août 2008 : La France accusée de génocide par la "justice rwandaise"
Février 2008 : Le président rwandais tutsi Paul Kagame accusé de massacres par le juge espagnol Fernando Andreu
Août 2007 : Wenceslas et Bucyibaruta libérés
Avril 2007 : La France actionnée devant la CIJ par le Rwanda
Mars 2007 : Crimes contre l'humanité : Jugement à Montréal
Novembre 2006 : Bruguière accuse Kagame ; qui accuse la France ; Abdul Ruzibiza confirme ;
Mai 2006 : Validation des plaintes visant l'armée française au Rwanda
Décembre 2005 : La France mise en cause : serait accusée à tord
Octobre 2005 : Le colonel Bagosora devant le TPI : "Je suis non coupable"
Avril 2004 : Butare, "Ni Hutus ni Tutsus, seulement des Rwandais" ; Kigali, la "vengeance sociale"
La France accusée
George W. Bush avec Kagame
Mars 2004 : A la demande de la procureure Louise Aubour "La vérité n'a pas été dévoilée"
2 août 2001 : Quinze Rwandais ont été condamnés à mort pour génocide (vae victis ?)
8 juin 2001 : 12 à 20 ans de prison pour les "génocideurs" rwandais
8 juin 2001 : Rwanda : un génocide sans coupables
Avril 2001 : La Belgique juge 4 "génocideurs" rwandais.

(Septembre 2000) Un juge français veut se rendre au Rwanda pour enquêter sur le père Wenceslas
PARIS, 20 septembre 2000 (AFP) - Six ans après le génocide rwandais, qui a fait entre 500.000 et un million de morts entre avril et juillet 1994, un juge français a sollicité l'autorisation de se rendre au Rwanda afin de poursuivre son enquête sur le prêtre rwandais Wenceslas Munyeshyaka, soupçonné d'y avoir participé.

Le juge d'instruction parisien Roger Le Loire a demandé, dans une commission rogatoire datée de jeudi dernier, aux autorités rwandaises de procéder à l'audition d'une cinquantaine de témoins et l'autorisation de se rendre lui-même au Rwanda afin d'assister à ces auditions, a-t-on appris mercredi de source proche de l'enquête.

Le magistrat parisien a hérité de ce dossier initialement instruit à Privas (Ardèche), où le père Wenceslas résidait et où il a été mis en examen et brièvement écroué en juillet 1995 pour "génocide". Il entend notamment vérifier les témoignages, souvent contradictoires, concernant l'attitude du prêtre lors du génocide au cours duquel des centaines de milliers de Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés en l'espace de quatre mois.

A cette période, le père Wenceslas était le vicaire de l'église de la Sainte-Famille au centre de Kigali. Des familles de victimes et des rescapés ont porté plainte contre lui, l'accusant notamment d'avoir participé à l'élimination des Tutsis, réfugiés dans sa paroisse, en les livrant à la milice hutue.

L'abbé, qui s'est enfui au Zaïre lorsque le Front patriotique rwandais (FPR, rébellion tutsie) a pris Kigali, affirme qu'il est innocent.

Le juge d'instruction a par ailleurs adressé une commission rogatoire internationale au tribunal pénal international pour le Rwanda, afin d'obtenir une copie de l'enquête qui a été réalisée concernant le père Wenceslas.

"atermoiements"

Le lancement de cette commission rogatoire marque incontestablement une étape dans ce dossier qui a connu de nombreux "atermoiements", selon les termes de l'avocat d'une des familles de victimes.

Après la mise en examen du prêtre rwandais, en juillet 1995, la cour d'appel de Nîmes s'est prononcée, en mars 1996, pour l'abandon des poursuites, estimant que la justice française était incompétente pour juger des faits commis à l'étranger, sur des étrangers et imputés à un étranger.

En janvier 1998, la cour de cassation avait cassé cet arrêt et renvoyé le dossier à la cour d'appel de Paris. Elle avait en effet estimé que la loi française permettait de juger en France, en application des lois françaises, les auteurs de génocide s'ils sont arrêtés en France.

Dix-huit mois plus tard, la chambre d'accusation de la cour d'appel de Paris avait suivi la cour de cassation, estimant que les juridictions françaises étaient compétentes pour instruire l'ensemble des faits reprochés au père Wenceslas.

Interrogé par l'AFP, Me Michel Tubiana, avocat d'une des parties civiles, s'est déclaré mercredi "satisfait que le juge d'instruction ait entamé ces démarches" tout en regrettant le "parcours" suivi par cette affaire qui dénote, selon lui, "une volonté politique de freiner son développement."

Me William Bourdon, également conseil d'un des plaignants, a pour sa part estimé que "s'agissant de la première personne arrêtée en France sur le fondement de la compétence universelle, l'éventualité d'un procès paraissait désormais vraisemblable".

"Tout cela pourrait dissiper les impressions fâcheuses qui avaient été données dans les premières années de l'enquête quant à la capacité et la volonté de la France de respecter ses obligations internationales", a-t-il ajouté.

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Rwanda : un génocide sans coupables,Le Monde, 8 juin 2001, p. 16et 17.

Un demi-million de victimes. Peut-être autant de bourreaux. Et, sept ans après, combien de coupables jugés ? Malgré le procès de quatre Hutus à Bruxelles dont le verdict est attendu le 7 juin, le génocide de la minorité tutsie au Rwanda reste aujourd'hui largement impuni. En dépit de la multiplicité des procédures, la pyramide des responsabilités n'est toujours pas clairement établie. Résultat : les planificateurs de l'holocauste courent encore, seuls les exécutants sont – mal – jugés, tandis que, à Kigali, le nouveau pouvoir joue avec les listes de présumés "génocidaires" pour diffamer ses dissidents.

Qui a planifié le génocide au Rwanda ? Sept ans après l'holocauste africain qui a fait, d'avril à juillet 1994, au moins cinq cent mille victimes parmi les Tutsis, au "pays des mille collines", on devrait avoir honte de poser la question. La planification, preuve tangible de la préméditation, n'est-elle pas l'un des éléments constitutifs du "crime des crimes" ? Au sortir de la seconde guerre mondiale, on a vite appris qui avait participé à la conférence de Wannsee, là où fut décidée la mise en œuvre de la "solution finale". Et le tribunal de Nuremberg n'a pas tardé à juger les survivants parmi les stratèges de la Shoah. En un an, du 20 novembre 1945 au 16 novembre 1946, vingt-quatre dirigeants nazis – dont Hermann Göring, Rudolf Hess, Alfred Rosenberg, Julius Streicher et, par contumace, Martin Bormann – furent jugés, et dix d'entre eux pendus, Göring s'étant suicidé la veille de l'exécution.

Sept ans après le génocide du Rwanda, il n'en va pas de même pour l'expiation, par la vérité et le droit, du plus grand massacre organisé sur le sol africain. Certes, les historiens de la tuerie de masse dans l'ancienne colonie belge ont désigné les planificateurs au plus haut niveau de la pyramide exterminatrice : les membres de l'akazu (littéralement : "la petite maison"), c'est-à-dire le clan d'Agathe Habyarimana, épouse du président rwandais dont la mort, à bord du Falcone-50 abattu le 6 avril 1994 dans le ciel de Kigali, fut l'"événement déclencheur" du génocide. Mais la planification et l'organisation des massacres par la belle-famille de Juvénal Habyarimana n'ont pas été démontrées, étayées par des faits précis. Ce qui n'est pas étranger au fait qu'à ce jour seulement un membre présumé de l'akazu a été arrêté et déféré devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), la juridiction ad hoc créée par les Nations unies pour juger les "cerveaux" du génocide. Il s'agit de Théoneste Bagosora, l'ancien directeur de cabinet au ministère de la défense à Kigali.

Le TPIR a été créé dès septembre 1994. Mais ce n'est que depuis quatre ans, au terme d'une difficile mise en place, qu'il juge des planificateurs et exécutants du génocide. Actuellement, quarante-six prévenus sont détenus au siège du TPIR, qui se trouve à Arusha, en Tanzanie. Neuf procès sont en cours. Huit sentences ont été prononcées, mais six des condamnés en première instance ont fait appel.

Parallèlement, des présumés "génocidaires" sont jugés au Rwanda même, sous l'autorité du nouveau régime issu de la victoire militaire du Front patriotique rwandais (FPR), le mouvement armé de la diaspora tutsie qui a pris le pouvoir – et, de ce fait, mis fin au génocide – en juillet 1994. Au "pays des mille collines", quelque cent vingt mille prévenus attendent en prison leur jugement pour génocide. En sept années, environ 2 500 procès ont été menés à terme. Près de sept cents des accusés ont été acquittés. Un peu plus de quatre cents ont été condamnés à mort, dont vingt-deux ont été exécutés en public, en 1997. Environ mille trois cents ont été condamnés à des peines de prison.

La "compétence universelle" ajoute un troisième niveau de jugement au Tribunal international d'Arusha et à la justice rwandaise. Au nom de ce principe de droit, que la Belgique a intégré dans sa législation, une cour d'assises, à Bruxelles, juge, depuis le 17 avril, quatre Rwandais impliqués dans le génocide : deux sœurs bénédictines, un professeur d'université et un ancien ministre, devenu directeur d'usine. Crime extrême, la persécution d'une population pour ce qu'elle est – d'un point de vue ethnique ou religieux – relève de la responsabilité de l'humanité contre laquelle ce crime a été commis. En ce sens, le procès de Bruxelles marque une avancée du droit qui devient international en réconciliant le cas particulier avec la loi universelle. Cependant, même si le jury belge aboutissait ces jours-ci à un verdict de culpabilité, le malaise au sujet du génocide rwandais persisterait.

Jusqu'à présent, moins de mille huit cents personnes ont été reconnues coupables de l'extermination d'un demi-million de Tutsis. Tant de victimes et si peu de bourreaux ? Ce n'est pas le fond du problème, dans la mesure où aucun registre de condamnés, aussi long soit-il, n'aurait de commune mesure avec le martyrologe de 1994. Tant de bras armés, et pas de "cerveaux" qui les eussent guidés ? A ce jour, en effet, ceux qui ont été définitivement condamnés n'étaient pas les planificateurs de l'œuvre exterminatrice. Il s'agit d'exécutants, parfois à un niveau important, mais qui n'étaient pas à l'origine de l'holocauste africain. A l'exception de trois d'entre eux – deux jugés par le TPIR et l'un par un tribunal suisse –, ils ont tous été condamnés au Rwanda par une justice sujette à caution, aux ordres du nouveau régime. Aussi, sept ans après le massacre organisé de la minorité tutsie, le bilan de la justice rendue est, pour le moins, mitigé : il y a les "impunis", qui manquent à l'appel ; il y a les "mal jugés", non seulement par la justice rwandaise mais, aussi, par le TPIR ; et, enfin, il y a les "diffamés", ceux qui n'ont été ni bien ni mal jugés, mais figurent quand même sur des listes de "génocidaires".

LES "IMPUNIS"
Sans préjuger de leur culpabilité ou de leur innocence, on peut les appeler les "impunis" : tous ceux qui, en raison de leur fonction officielle ou de leur position influente dans l'ombre, auraient dû s'expliquer de leurs actes, ou de leur refus d'agir, pendant le génocide – et qui ne l'ont jamais fait. Ils sont nombreux. Mais si le but de la justice internationale était de "frapper à la tête", les membres de l'akazu – Agathe Habyarimana et son clan – auraient dû être cités les premiers à comparaître. "L'akazu formait le noyau dur des réseaux concentriques de la puissance et du patronage politiques, économiques et militaires qu'incarnait le pouvoir hutu", écrit Philip Gourevitch dans son livre Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles, ses chroniques rwandaises dont la traduction française a paru en 1999. Il résume ainsi une position commune à la plupart des historiens du génocide rwandais, qui mettent gravement en cause l'épouse de l'ancien président. Dans son ouvrage Rwanda 1959-1996. L'Histoire d'un génocide, publié en 1997, Gérard Prunier, chercheur au CNRS, affirme ainsi qu'elle était "la vraie maîtresse du pays" et que son "clan" avait pour projet d'abattre la dernière carte du régime : "Tout faire sauter".

Si cela est vrai, pourquoi Agathe Habyarimana n'est-elle pas recherchée ? "Qui vous dit qu'elle ne l'est pas ?", a répliqué, dans un entretien, Carla Del Ponte, la procureur générale du TPIR (Le Monde du 2 mai). La "liste Gamma" – celle des personnes recherchées par le Tribunal international – étant confidentielle, on pourra difficilement la contredire. Mais la présumée "Lady Macbeth" du Rwanda a résidé pendant des années au Gabon, au vu et au su de tout le monde, sans que personne du TPIR ne soit venu l'y interroger. Puis, dans le cadre d'un procès qui se déroule depuis 1998 à Arusha, Agathe Habyarimana a été contactée par un avocat de la défense qui voulait la faire citer comme témoin. Elle avait donné son accord de principe. Mais, finalement, l'avocat lui a fait savoir que "la cour n'y tenait pas". Enfin, s'il est exact que le frère d'Agathe Habyarimana, l'ancien préfet de la province de Ruhengeri, Protaïs Zigiranyirazo, surnommé "Z", se cache parce qu'il n'a "aucune confiance en la justice rendue à Arusha", tout comme l'ancien responsable du "fichier" à la présidence rwandaise, le capitaine Pascal Simbikangwa, cloué à une chaise roulante, un autre des piliers de l'akazu, Séraphin Rwabukumba, habite, lui, à Bruxelles. Il est même récemment intervenu à la télévision belge !

Au début de l'année, le nouveau pouvoir au Rwanda a établi un avis de recherche des plus importants planificateurs et organisateurs du génocide. Y figurent vingt-trois noms. Huit de ces présumés "génocidaires" vivraient à Bruxelles, capitale de l'Europe et siège de l'OTAN. L'ennemi no 1 sur cette liste – qui n'est pas Agathe Habyarimana, sans que les autorités rwandaises expliquent pourquoi la tête de l'akazu perd ce rang – a longtemps résidé à Nairobi, au Kenya, après avoir été expulsé, en août 1994, de son premier refuge, la Suisse. Il s'agit d'un homme d'affaires aujourd'hui âgé de soixante-cinq ans qui, naguère, était réputé être "la plus grosse fortune du Rwanda", Félicien Kabuga. "Il est le cerveau. C'est lui qui a orchestré le génocide", a déclaré à la mi-avril, au quotidien espagnol El Pais, le général Paul Kagamé, président du Rwanda et chef du Front patriotique rwandais (FPR). Il accuse Félicien Kabuga d'avoir été non seulement l'actionnaire principal de la Radiotélévision libre des Milles Collines (RTLM), le média de la haine par excellence, mais aussi le financier occulte des Interahamwe, la milice du génocide.

Félicien Kabuga est considéré comme un parent par alliance de l'akazu. Deux de ses filles ont épousé des fils du président Habyarimana. Le premier mariage, avec Jean-Pierre Habyarimana, décédé depuis, a été contracté en 1993. Le second, avec Léon Habyarimana, a été conclu dans l'exil kenyan, en 1995, un an après le génocide. Mais, quand bien même Félicien Kabuga serait le bailleur de fonds du génocide, en est-il de ce fait l'inspirateur, le principal responsable ?

Le seul membre présumé de l'akazu à attendre, depuis son arrestation en 1996, son procès à Arusha, est Théoneste Bagosora. L'ancien directeur de cabinet au ministère de la défense à Kigali et homme fort du pouvoir mis en place après l'attentat contre le président Habyarimana, n'a pas de lien de famille avec la veuve du défunt chef de l'Etat. Originaire, comme elle, du nord-est du Rwanda, il ferait néanmoins partie de son "clan" et aurait été, selon Gérard Prunier, "proche des trois frères de Mme Habyarimana". L'imprécision de la mise en cause des membres de l'akazu – pour commencer, Agathe Habyarimana n'avait que deux frères dont l'un est mort bien avant le génocide, au début des années 1980 – explique, en partie, l'incapacité du TPIR à engager des poursuites.

"C'est scandaleux, estime Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF). Au fil des ans, nous avons donné trois ou quatre fois les mêmes documents aux enquêteurs successifs du TPIR, qui n'ont que des contrats de courte durée. Ils viennent, chacun, en ignorant le travail du prédécesseur." Un autre expert relate comment les cassettes vidéo d'entretiens avec des responsables de la RTLM qu'il avait par trois fois – en 1996, 1997 et 1999 – remises aux enquêteurs du TPIR ont été "égarées". Elles n'ont pas été retrouvées.

LES "MAL JUGÉS"
Sans porter atteinte à la justice internationale naissante, on peut appeler les "mal jugés" du génocide ceux qui, coupables ou innocents, ont essuyé les plâtres du TPIR. Depuis que celui-ci existe, les défauts qu'il partage avec d'autres organes des Nations unies – ses dérives dispendieuses et la priorité donnée à la cooptation au détriment de la compétence – ont été souvent relevés. Mais c'est l'administration de la justice elle-même qui est en cause, qu'il s'agisse de l'insuffisante protection des témoins, du rôle instructeur mal assumé du parquet ou de la connivence de certains avocats de la défense, qui reversent une partie de leurs honoraires aux parents de leurs clients. Plus fondamentalement, le tribunal d'Arusha ne s'est pas affranchi de sa culpabilité vis-à-vis du nouveau régime rwandais, comme s'il devait racheter l'inaction, pendant le génocide, de la communauté internationale dont il est l'émanation. Or plus le tribunal d'Arusha se conçoit comme un lieu de rédemption, plus il manquera à sa mission de dire la vérité, au nom de la justice universelle, seul fondement possible d'une réconciliation nationale au Rwanda.

Aucun cas ne l'illustre mieux que celui de Jean Kambanda, l'ancien premier ministre du gouvernement formé trois jours après l'attentat contre l'avion du président Habyarimana. Au moment où Jean Kambanda est arrêté, en juillet 1997, le TPIR se trouve soumis à une forte pression pour prouver, enfin, son utilité. A l'époque, trois ans après la fin du génocide, aucun procès n'a encore abouti. Quatre procédures viennent seulement de s'ouvrir : contre le maire d'une petite commune, Taba, le préfet de Kibuye et deux hommes d'affaires, dont l'un fut le second vice-président des Interahamwe. Or Jean Kambanda se déclare prêt à assumer la "responsabilité politique" du génocide. Déjà en août 1994, réfugié dans l'ex-Zaïre, il avait réclamé la création d'un tribunal international pour juger L'Apocalypse – titre du livre –, témoignage qu'il avait entrepris d'écrire. Entraînée par son adjoint camerounais, Me Bernard Muna, la procureur générale d'alors, la Canadienne Louise Arbour, s'enferre dans une démarche qui discrédite le TPIR : au mépris des faits, elle érige Jean Kambanda en repenti-clé du système génocidaire qu'il aurait connu de l'intérieur.

Qui est Jean Kambanda ? Economiste de formation, ce Hutu originaire du Sud est, au départ, un opposant. Le 1er septembre 1990, il défie le président Habyarimana et son parti unique en cosignant l'appel des intellectuels réclamant l'instauration du pluralisme politique. Celui-ci obtenu à l'arraché, il devient l'un des membres fondateurs du Mouvement démocratique républicain (MDR), un parti d'opposition. Ensuite, quand sa famille politique se déchire entre, d'une part, les partisans d'une alliance avec le FPR et, d'autre part, les tenants du "hutu power" – lesquels préfèrent rallier Habyarimana plutôt que de pactiser avec le mouvement rebelle tutsi –, il choisit le camp de la "majorité naturelle" hutue. Le 7 avril 1994, lendemain de l'attentat contre l'avion présidentiel, il cherche refuge dans une enceinte militaire à Kigali. C'est là que Théoneste Bagosora vient le chercher pour lui offrir le poste à la tête du nouveau gouvernement. Pourquoi à Jean Kambanda ? Parce qu'il a été le candidat malheureux à l'investiture du MDR, en juin 1993, face à Agathe Uwilingiyimana, devenue à sa place premier ministre. Agathe Uwilingiyimana ayant été assassinée dans les premières heures du génocide, il s'agit de sauver l'apparence, dans la lutte finale qui s'engage avec le FPR, d'un gouvernement d'union nationale conduit par un opposant.

Kambanda est "une personnalité relativement mineure et peu expérimentée au niveau national", relève Alison Des Forges dans son ouvrage de référence : Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, publié en 1999. Parlant de lui et du président "par intérim", Théodore Sindikubwabo, elle ajoute : "Ils manquèrent probablement de l'autorité nécessaire pour influencer les décisions de grande importance. Néanmoins, ils partageaient la responsabilité de les avoir appliquées." A ce titre, la réclusion perpétuelle à laquelle Jean Kambanda a été condamné ne pose pas problème. En revanche, le procédé employé pour arriver à cette condamnation n'honore pas le TPIR. Suite à son arrestation, Jean Kambanda a été maintenu pendant neuf mois dans un lieu de détention isolé, à l'intérieur de la Tanzanie. Acceptant de plaider coupable, en contrepartie de la mise en sécurité aux Etats-Unis de sa femme et de ses deux enfants, il change d'avocat à la veille de son procès, qui s'ouvre le 1er mai 1998. Son nouveau conseil – un ami de la famille du procureur général adjoint du TPIR (qui vient d'être limogé par Carla Del Ponte) – ne maîtrise pas le français. Cependant, il ne demande pas un report du procès pour prendre connaissance de cinquante heures d'interrogatoires enregistrés et de 200 kilos de documents saisis lors de l'arrestation de son client, qu'il présente, à l'audience, comme une "marionnette" entre les mains des "durs" du " hutu power", quelqu'un qui n'aurait eu "aucune part dans la planification du génocide", tout ayant été "préparé et emballé pour lui". Mais au lieu des deux ans envisagés par son avocat, Jean Kambanda est sanctionné de la prison à vie par le tribunal. Transféré au centre de détention de l'ONU à La Haye, où siège la chambre d'appel du TPIR, il refuse toute collaboration avec le Tribunal international. Or, comme il n'est pas revenu sur son plaidoyer de culpabilité dans les délais prévus par la loi, sa peine sera confirmée en appel, toujours sans débat sur le fond. Est-ce vraiment, comme l'a soutenu Carla Del Ponte le 14 avril 2000, "un événement historique, un jalon important dans la contribution du droit international à la réconciliation et à la paix par la justice" ?

LES "DIFFAMÉS"
Sans préjuger, là encore, de leur responsabilité, on peut les appeler les "diffamés" du génocide : tous ceux qui, sans preuve ni possibilité de se défendre, sont accusés sur la place publique du plus ignoble des crimes contre l'humanité. Recherchés comme les "impunis", leur peur de finir parmi les "mal jugés" les réduit au silence, au Rwanda, et à la clandestinité, quand ils se trouvent à l'étranger. Où qu'ils soient, ils partagent une évidence avec le monde entier : dans un pays où un demi-million d'habitants ont été tués à la machette par leurs voisins, les "génocidaires" sont légion. Mais ils savent aussi, eux, que le soupçon légitime est transformé en une arme fatale par le nouveau pouvoir à Kigali, lequel se sert du génocide comme d'une rente de situation pour se maintenir en place, impunément, avec les mêmes méthodes que l'ancien régime Habyarimana. Au Rwanda, l'arbitraire est sans bornes. Toute personne peut y être emprisonnée sur simple dénonciation, puis attendre son procès – sans garantie d'équité – pendant des années. Pour ne citer qu'un seul exemple : bien qu'il fût absent du Rwanda pendant le génocide, Baragwiriza Runyinya est maintenu, sans acte d'accusation, depuis octobre 1994 en détention à Butare, la principale ville du Sud. Son épouse, enfermée comme du bétail dans un container de l'armée rwandaise, est morte d'étouffement.

DEPUIS sept ans, les nouvelles autorités de Kigali dressent une liste des "génocidaires" dits "de la première catégorie", qui recense les planificateurs et les principaux organisateurs des massacres de 1994. Cette liste sert de moyen de pression auprès d'une communauté internationale qui, par incapacité ou par manque de volonté, n'a toujours pas arrêté les "cerveaux" en fuite. Mais elle sert, aussi, à discréditer des adversaires du régime et, plus particulièrement, toute personnalité influente au sein de la diaspora rwandaise qui, en exprimant un point de vue indépendant, pourrait rallier du soutien autour d'elle. Autant dire que le registre des "bergers" du génocide est bien tenu. Aucun nom n'y figure par hasard, même si – ou, précisément, parce que – le vrai et le faux s'y neutralisent dans un jeu à somme nulle. Cette équation est négationniste : en banalisant le "génocidaire", qui n'est peut-être qu'un dissident, on banalise le génocide. Or ce ne sont pas les auxiliaires de justice qui manquent : combattants de la 25e heure, ils s'acharnent d'autant plus qu'ils agissent avec bonne conscience.

La première liste des planificateurs et organisateurs a été dressée par un homme juste : Alphonse-Marie Nkubito, défenseur des droits de l'homme sous l'ancien, puis sous le nouveau régime. Ce dernier fit de lui un ministre de la justice sans pouvoir réel. Cependant, avant sa mort en 1996, Alphonse-Marie Nkubito avait rassemblé les noms d'environ deux cents "bergers" du génocide. Le FPR y avait ajouté autant de suspects sortis de ses registres, et cette première liste était mise en circulation, notamment au sein du système des Nations unies. Lorsque, en 1996, une loi organique adoptée par le Parlement rwandais a formalisé le recensement des "génocidaires de premier ordre", en prévoyant sa remise à jour régulière et sa publication dans le Journal officiel, 1 946 noms figuraient sur cette liste. Pour sa seconde édition, en juillet 1999, environ 800 noms ont été supprimés, et quelque 900 autres y ont été ajoutés. Enfin, 36 noms ont disparu et 801 nouveaux sont apparus sur la dernière mouture, datant du 11 avril dernier, qui recense 2 898 "génocidaires".

A quoi sert la liste du gouvernement rwandais ? Elle est surtout destinée à l'usage externe. Elle permet aux consulats délivrant des visas, aux firmes et instances internationales qui embauchent, ou aux organismes chargés de statuer sur des demandes d'asile, de nourrir ou d'écarter un soupçon. C'est un pis-aller, hors normes judiciaires, qui ouvre la voie à l'arbitraire. Par exemple, quand un Etat refuse le statut de réfugié à un requérant, parce que son ambassade à Kigali l'informe que, certes, l'intéressé ne figure pas sur le registre de l'ignominie mais que les autorités rwandaises font officieusement savoir qu'il "sera inclus sur la nouvelle liste en cours d'élaboration".

L'AFFICHAGE est à éclipses : on peut être rattrapé, ou épargné, par son passé. Ainsi, Agathe Habyarimana ne figure-t-elle pas sur toutes les listes. En revanche, d'autres y restent inscrits, bien qu'ils bénéficient – en Belgique ou au Canada – du droit d'asile qui leur a été reconnu après un examen minutieux de leur dossier. Enfin, certains des "génocidaires" dûment répertoriés exercent des fonctions officielles – préfet, sous-préfet, haut fonctionnaire... – au Rwanda, où, d'ailleurs, le nombre des anciens membres du gouvernement, démasqués comme "génocidaires" après leur éviction ou leur fuite, ne cesse de croître. Font-ils défection parce qu'ils sont coupables, ou sont-ils coupables parce qu'ils ont fait défection ? La question se pose, pour ne citer que l'un des derniers exemples en date, au sujet de l'ex-premier ministre Pierre-Célestin Rwigema, dont Kigali a demandé aux Etats-Unis, le 11 avril, l'extradition. Numéro 2279 sur la plus récente liste des "génocidaires", l'ancien chef du gouvernement – pendant cinq ans, jusqu'en janvier 2000 – aurait "distribué des armes aux miliciens de son quartier" pendant les massacres.

Le 18 mars 1998, Jean Ziegler et vingt-six autres députés suisses ont interpellé le gouvernement helvétique au sujet de James Gasana, ministre rwandais de la défense jusqu'à sa fuite, en juillet 1993. Réfugié, James Gasana était employé par la Coopération suisse comme consultant. L'indignation était d'autant plus vive qu'une commission d'enquête parlementaire en Belgique avait, selon Jean Ziegler et ses cosignataires, "mis au jour le rôle de Gasana" dans la préparation du génocide. "Imaginez que la Suisse ait engagé l'ex-ministre de la défense de Hitler juste avant la solution finale", s'insurgeait le libéral Jean-Michel Gros. L'argument avait été développé dans une lettre envoyée aux députés, le 16 mars, par cinq associations rwandaises, dont l'une avait été créée pour la circonstance. Quant à la commission d'enquête belge, Jean Ziegler avait confondu le prénom : en fait, elle avait mis en cause, comme fondateur de l'une des premières milices, Anastase Gasana, qui était, en mars 1998, ministre des affaires étrangères du nouveau pouvoir à Kigali...

C'est une histoire sans morale. Car il est évidemment légitime de s'interroger sur le ministre de la défense d'un régime "génocidaire", surtout quand on sait que son directeur de cabinet, à l'époque, était Théoneste Bagosora, le prévenu le plus lourdement chargé parmi les prisonniers du TPIR. L'été 1993, le titulaire de la défense pouvait-il être tenu à l'écart de la planification du projet d'extermination ? Le fait est qu'en juillet 1994, quand le FPR a pris le pouvoir, la mère de James Gasana a été exécutée à l'entrée des troupes dans sa commune. Son assassin, le chef du commando, est devenu le nouveau maire. Un mois plus tard, une sœur de James Gasana a été tuée. Enfin, en 1997, rentrant du Congo-Kinshasa où il s'était réfugié, l'un de ses frères a été abattu. "Chaque fois que je m'exprime, un membre de ma famille est soit emprisonné, soit tué, expliquait James Gasana, quand il était mis en cause en 1998. Les gens qui veulent la paix et le respect des droits de l'homme existent. Mais ils sont systématiquement calomniés, ou alors ils se taisent par crainte qu'on ne les taxe de génocide. Mon cas n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres."

Les mauvais exemples abondent : au Rwanda et dans le reste du monde, de tous les côtés, parmi les vivants comme parmi les morts. Ces derniers, en effet, n'ont-ils pas été tués deux fois, victimes d'un génocide resté sans conséquence ? Ceux qui ont planifié leur mort n'ont pas été jugés. Le bain de sang n'a pas été expié par le droit. N'est-ce pas, aussi, le martyre des vivants ? Leur conscience du mal extrême, qui s'est accompli en 1994, reste une plaie ouverte, sans vérité pour l'aider à se renfermer. Au Rwanda, c'est la vengeance. Ailleurs, en dépit des discours de repentance, l'indifférence plane sur les fosses communes. Les crimes de guerre dans l'ex-Yougoslavie hantent infiniment plus la communauté internationale que le crime contre l'humanité au Rwanda. Si le massacre organisé d'un demi-million de civils avait eu lieu ailleurs qu'en Afrique, les "impunis" courraient-ils toujours ? Les prévenus du crime absolu seraient-ils aussi mal jugés ? Pour se racheter d'un génocide qu'il n'a pas eu la volonté d'empêcher, le monde permettrait-il au régime successeur de diffamer ses dissidents comme "génocidaires" ? Les réponses ne sont que trop évidentes. Il y a deux poids et deux mesures pour l'universel. Pourtant, s'il y avait une leçon à tirer du passé au Rwanda, ce serait celle-ci, pour tout le monde : le verbe tue avant l'acte, et la lâcheté d'aujourd'hui creuse les tombes de demain. Les morts et les vivants sont-ils morts et vivants pour rien ?

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Jeudi 2 août 2001, Edicom Internationaml, 10:46, Quinze Rwandais ont été condamnés à mort pour génocide

KIGALI - Au Rwanda, quinze personnes ont été condamnées à mort. La justice les a reconnues coupables d'avoir pris part au génocide rwandais. Le massacre a fait entre 500 000 et 800 000 morts parmi les Tutsis et les Hutus modérés d'avril à juillet 1994. La justice rwandaise a déjà prononcé plus d'une centaine de peines capitales depuis le début des procès pour le génocide, en 1996. Seuls 22 condamnés ont été mis à mort, en mai 1998, au cours d'une exécution publique. (SDA-ATS\/cr sy/c7rwa jus)

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(Mars 2004) «La vérité n'a pas été dévoilée sur le Rwanda»
Un ex-enquêteur international accuse l'ONU d'avoir bloqué l'enquête sur le crash de l'avion d'Habyarimana.

«Je maintiens ce que j'ai dit au juge Bruguière. On m'a toujours assuré que l'enquête sur l'attentat contre l'avion du président Habyarimana, qui a déclenché le génocide, faisait partie de mon travail. Et puis, quand j'ai trouvé une piste sérieuse, la procureure générale du Tribunal international sur le Rwanda (TPIR), Louise Arbour, m'a demandé de tout arrêter en février 1997. J'étais sous le choc et j'ai démissionné peu de temps après.» Près de dix ans après les faits, Michael Hourigan affirme «que la vérité n'a pas été dévoilée sur le Rwanda». Depuis une semaine, cet ancien enquêteur australien du TPIR est au coeur de la tempête provoquée par le rapport du juge Bruguière sur le Rwanda, révélé par la Liberté de Fribourg et le Monde. Son témoignage est cité longuement par le magistrat français, pour étayer ses accusations selon lesquelles les Nations unies ont fait obstruction au travail de la justice.

Interrogations.
Dans un entretien accordé à Libération depuis Adélaïde, Australie, Michael Hourigan, aujourd'hui avocat, a accepté de revenir sur son année passée à Kigali, pour livrer un récit qui soulève de nombreuses interrogations sur le rôle des Nations unies dans le cadre de l'enquête sur le génocide rwandais. Et notamment sur la réticence de l'Organisation à tenter de savoir qui était derrière l'attentat contre l'avion d'Habyarimana, dont la responsabilité a été attribuée , par le juge Bruguière à l'actuel président rwandais, Paul Kagame.

Quand il est arrivé à Kigali, le 6 avril 1996, Hourigan affirme que le directeur des enquêtes de l'ONU, le Canadien Alphonse Breau, lui a spécifiquement demandé d'essayer d'établir qui était responsable du tir de missiles qui avait détruit l'appareil. Lors d'une visite, quelques semaines plus tard, de Louise Arbour à Kigali, Hourigan lui aurait fait part des progrès de son travail, et celle-ci se serait «félicitée», l'encourageant à «persévérer».

Tout change en février 1997, quand l'enquêteur australien entre en contact avec trois membres du FPR, le Front patriotique rwandais au pouvoir, qui assurent qu'ils ont fait partie d'une cellule qui a préparé l'attentat contre Habyarimana, sous la direction de Paul Kagame. Hourigan prévient Louise Arbour lors d'un coup de téléphone de l'ambassade américaine, en présence de Michael Hall, chef adjoint des opérations de sécurité de l'ONU, dépêché par Kofi Annan. Elle demande à l'enquêteur de venir à La Haye. C'est là qu'il se voit demander d'arrêter son enquête. «Arbour m'a simplement dit que l'accident d'avion ne faisait pas partie du mandat du TPIR. Et, quand j'ai fait mine de protester, elle m'a demandé si j'avais l'intention de lui désobéir», poursuit-il. Contacté par Libération, le bureau de l'ancienne procureure, qui siège aujourd'hui à la Cour suprême du Canada, a fait savoir qu'elle «préférait ne pas faire de commentaires sur cette affaire».

Aujourd'hui, Hourigan maintient que le crash de l'avion faisait bien partie du mandat du TPIR, citant notamment l'article 4 des statuts du tribunal, qui étend sa juridiction aux «actes de terrorisme international». Sa version, d'autre part, est corroborée par un ancien agent du FBI, James Lyons, à qui l'ONU avait demandé, dès février 1996, de coordonner toutes les enquêtes au Rwanda. Lors d'une déposition faite en 2001 devant le Congrès, celui-ci a confirmé que «faire la vérité sur l'attentat» faisait bien partie des «objectifs» fixés à l'équipe supervisée par Hourigan.

«Confidentiel».
L'enquêteur révèle d'autres éléments troublants. Comment, par exemple, un mémorandum qu'il a rédigé en août 1997 sur sa mission rwandaise, avant de l'envoyer au bureau des services internes de l'ONU, n'a jamais été rendu public ni jamais utilisé par l'Organisation. Dans le document de quatre pages, marqué «Confidentiel», et que Libération a pu se procurer, Hourigan évoque l'affaire de l'avion. Il parle aussi des avertissements que le général Roméo Dallaire, le chef des Casques bleus à Kigali, avait envoyés à Kofi Annan, alors en charge des forces de maintien de la paix, concernant la préparation d'un génocide par les extrémistes hutus.

Si cette histoire est connue, deux autres le sont moins. Selon Hourigan, dès février 1994, Dallaire a reçu des renseignements précis d'un informateur hutu selon lequel des membres de la garde présidentielle d'Habyarimana avaient l'intention d'assassiner le chef de la cour d'appel de Kigali. Malgré cela, la Minuar, la mission de l'ONU au Rwanda, a choisi de ne pas bouger. Au matin du 7 avril, au lendemain du crash de l'avion, le magistrat a été tué.

Blâme.
Hourigan évoque enfin la demande faite en 1996 par la justice belge au général Dallaire, afin qu'il témoigne sur le meurtre de dix soldats belges en avril 1994. A l'époque, Dallaire aurait fait comprendre qu'il était prêt à blâmer l'ONU et l'immobilité de ses chefs. Prévenu par son expert en affaires légales Ralph Zackrin, le secrétaire général Boutros Boutros-Ghali, aurait alors spécifié à Dallaire qu'il ne lui serait accordé aucune immunité devant les tribunaux belges s'il témoignait, et qu'il risquait lui-même d'être inculpé. Finalement, assure Hourigan, un texte fut préparé par l'ONU pour la justice belge et signé par Dallaire, qui ne s'est jamais rendu en Belgique. Nulle part, il n'y était fait allusion aux avertissements sur le génocide à venir.

«Le plus frustrant, dit Hourigan, c'est qu'après tant de temps on ne sait toujours pas ce qui s'est vraiment passé.» «A ce jour, aucune assistance officielle n'a été fournie au TPIR de la part des services de renseignement des pays étrangers, ou même de l'ONU, concernant le planning et la préparation du génocide de 1994», regrettait-il dans son mémorandum de 1997.
Libération, Par Fabrice ROUSSELOT, jeudi 18 mars 2004, p. 11

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Butare : " Ni Hutus ni Tutsis, seulement des Rwandais "

"Uwacu.?" «Est-il des nôtres.?» C'est la question rituelle par laquelle on demande, à une personne de confiance, l'identité ethnique d'un tiers. Mais interrogez un Rwandais sur son appartenance, il vous répondra qu'il n'y a plus ni Hutus (85% de la population), ni Tutsis (14%), ni Twas (1%), seulement des Rwandais. Le seul fait de prononcer ces mots en public provoque une gêne immédiate, comme si l'on venait de dire un gros mot. C'est même un délit réprimé: le «divisionnisme». La mention ethnique a été supprimée de la carte d'identité. Les quotas, dans l'enseignement ou la fonction publique, ont été abolis. Autant de bonnes mesures qui n'ont rien changé au fait que tout le monde sait qui est qui, ou cherche à le savoir. Sur les collines, la question ne se pose même pas: c'est une donnée. En ville, les choses sont moins évidentes, mais il y a mille et un moyens de savoir à qui l'on a affaire. Est-il francophone (plutôt Hutu) ou anglophone (Tutsi)? Où vivait-il avant 1994, au Rwanda, au Burundi ou en Ouganda? Quand est-il revenu au pays, en 1994 (Tutsi) ou en 1996 (Hutu)? Tout cela n'empêche pas les Rwandais de se tromper parfois eux -mêmes et de tomber dans le piège de l'apparence censée distinguer les grands aux traits fins (Tutsis) des petits aux nez épatés (Hutus).

Butare alongtemps été la ville la plus mélangée et la plus intellectuelle du Rwanda, à causé de l'université nationale qui occupe une bonne partie du centre-ville. Une sorte d'Athènes au milieu des collines. «Ici, le préfet(seul Tutsi nommé par le régime Habyarimana) n'était pas très motivé par le génocide», rappelle Jean-Faustin Karibanyi de la Liprodhor, la Ligue pour la protection des droits de l'homme au Rwanda. Au bout de douze jours sans un mort, le Président par intérim, Théodore Sindikubwabo, a fait une descente à Butare. Il a destitué le préfet, qui a été tué par la suite, et prononcé un discours appelant les autorités et les habitants de la province à effectuer leur part du «travail».A la fin du génocide, il ne restait plus un professeur à l'université: la moitié avait été tuée et l'autre était en fuite. «La plupart des postes de direction sont aujourd71ui occupés par des gens revenus du Burundi (des Tutsis). A la limite, c'est une sorte de mafia. ils ont rapporté une mentalité très clanique et discriminatoire de là-bas. Avant le génocide, on se mélangeait sans discrimination.» C'est évidemment un Hutu qui parle, mais il faut décoder. Même chose lorsque c'est un enseignant tutsi qui s'exprime: «Le facteur ethnique n'existe plus. Chacun est recruté en fonction de son mérite. Même ceux qui avaient fui au Zaïre avec les extrémistes ont retrouvé leur poste.» Tous deux sont d'accord sur une chose: «Ici ce n'est pas l'apartheid. Regardez, on fréquente le même café», disent-ils en chœur en désignant la terrasse de l'hôtel Ibis, l'endroit où il faut être vu à Butare. Le même café certes, rarement les mêmes tables... Les mariages mixtes sont un bon «thermomètre» du mélange ethnique au Rwanda. En l'absence de statistiques fiables, il est quasiment impossible de savoir s'ils sont en recul ou en progrès. Chacun a son avis sur la question: il semble que, globalement, il y en ait moins qu'avant le génocide. On rencontre surtout des couples mixtes tout en haut (parce que le choix individuel prime sur la logique de groupe) et tout en bas (parce que l'on n'a pas le choix) de l'échelle sociale. Parfait est hutu,Evelyne est tutsie. Elle perdu ses parents et deux frères. La famille proche de Parfait n'a pas trempé dans le génocide, mais un lointain cousin est en prison. Ils étudient tous deux à l'université de Butare, se sont rencontrés à une journée de sensibilisation contre le génocide, sont tombés amoureux. Rien de plus naturel. Mais, une fois l'idylle rendue publique, ils ont dû affronter la pression sociale. Elle, surtout: «A l'association des étudiants rescapés du génocide, dont je fais partie, certains sont venus me voir en me disant: "Tu sais exactement qui est Parfait? Tu sais ce qu'ont fait les siens?"» Ceux qui ont grandi en exil ont accueilli la nouvelle avec un mélange d'incrédulité et de pitié. «Ils n'ont pas vécu ici pendant le génocide. Ils ne savent pas que tous les Hutus n'ont pas tué et que, sans eux, il n'y aurait plus de survivants.» Hutus et rescapés ont le génocide en partage et, d'une certaine manière, cela les rapproche. Au bout d'un an, Parfait et Evelyne se sont présenté leurs familles et cela s'est bien passé. Ils ont de la chance.
Libération, 6 mars 2004, Crimes et sirvivants, Rwanda, p. VIII et IX

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Kigali
Un esprit de «vengeance sociale» envers les Hutus

A Nyarutarama, l'herbe est plus verte, l'asphalte est impeccable, l'eau et l'électricité ne sont jamais coupées. A Nyarutarama, on roule en Mercedes et on regarde la télé sur de grosses paraboles. L'école privée, la Green Hills Academy, accueille les enfants du président Kagame. Dans ce quartier où tout est neuf, les villas de vingt pièces à toits pointus et colonnades en stuc semblent sorties d'un épisode de Dallas. Elles sont entourées de hauts murs surmontés d'éclats de verre et de fil barbelé. Des gardes armés, parfois doublés de caméras de surveillance, sont là pour dissuader les voleurs. Partout, on construit Un Shopping Mall ou une nouvelle villa avec piscine. Souvent, la main-d'œuvre vient de la prison centrale de Kigali. Les détenus sont loués aux entreprises de travaux publics: 70 % du salaire revient à l'Etat, 20 % à la prison, 10 % au prisonnier qui le touche en nature (sucre, savon...). Cette frénésie immobilière est surtout le fait d'exilés tutsis, revenus en 1994 d'Ouganda, du Burundi ou d'ailleurs, alors que les morts du génocide n'étaient pas encore enterrés. Pas moins de 750 000 Tutsis de l'extérieur ont ainsi remplacé ceux qui venaient de disparaître. Ils ont apporté avec eux un nouveau mode de vie, plus urbain, plus cosmopolite. Le provincialisme petit-bourgeois et bigot de la capitale ne les enchantait guère. Aujourd'hui, cette minorité investit Kigali et s'y «bunkérise». Rien n'est trop beau pour la nouvelle élite qui compte aussi nombre d'bommes d'affaires et de politiciens hutus cooptés, les «nouveaux Hutus» ou les «Hutus de service», selon le point de vue. Un hôtel Intercontinental (24 millions de dollars !) a été inauguré afin d'accueillir des sommets internationaux. Un nouvel aéroport, d'un coût de 50 millions d'euros, est dans les cartons alors que l'actuel ne reçoit même pas un vol intercontinental par jour. Et puis il y a Nyarutarama, leur joyau. La Ire République (1961-1973) avait bâti le quartier de Kiyovu; la deuxième (1973-1994), celui de Kacyiru. Le FPR a élu domicile à Nyarutarama, derrière l'Assemblée nationale.

Au nom d'un plan d'urbanisation sans états d'âme et d'une ségrégation sociale qui ne dit pas son nom, les anciens occupants du quartier sont donc lentement, mais sûrement, chassés de chez eux. Il arrive que l'on trouve encore, coincées entre deux «châteaux» à 70 000 euros, des petites bicoques aux toits en tôle et murs en torchis. «Tout le monde doit déguerpir; lance, fataliste, Célestin Turatsinze, un jeune chômeur du quartier. Soit on s'entend avec un acheteur; soit c'est la mairie qui nous exproprie aux tarifs qu'elle fixe elle-même.» Dérisoires. Aucun des anciens habitants ne possède de titre de propriété puisque la terre appartenait à l'Etat Depuis le génocide, le fossé n'a cessé de se creuser entre urbains et ruraux, riches et pauvres {7 % des habitants de Kigali vivent avec moins de 1 dollar par jour, contre 60% des ruraux). Récemment, l'hebdomadaire indépendant Umuseso a révélé un scandale: l'ex-procureurgénéral et ex-ministre de la Justice, Gérald Gahima, avait obtenu, pour lui et sa famille, des prêts faramineux qu'il n'avait ni l'intention ni les moyens de rembourser. Alors que l'aide internationale représente plus de la moitié du budget de l'Etat, l'affaire Gahima tombe au plus mal. D'autant qu'elle symbolise la mainmise du clan des «Ougandais» sur le pouvoir, à commencer par Kagame, ainsi que leur esprit de «vengeance sociale» envers les Hutus. Le FPR tient le pays d'une main de fer, quitte à s'appuyer sur des apparatchiks au passé trouble. Le parti au pouvoir a repris à son compte le système administratif le plus totalitaire du monde. Toute critique, toute opposition est assimilée à du «divisionnisme». Journalistes, militants des droits de l'homme, opposants, même modérés, sont poussés vers l'exil. Le «chantage au génocide» du FPR a fini par radicaliser une opposition qui parle désormais de «dictature à caractère féodal», comme au début des années 1990...
Libération, 6 mars 2004, Crimes et sirvivants, Rwanda, p. IX et X

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Le président rwandais accuse Paris, Muselier quitte Kigali

PARIS (Reuters) - Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères Renaud Muselier a décidé mercredi d'écourter sa visite au Rwanda, après les accusations du président rwandais sur le rôle prêté à la France dans le génocide de 1994, a confirmé le Quai d'Orsay.

"Nous confirmons que Renaud Muselier a écourté sa visite et qu'il regagne Paris", a déclaré à Reuters une porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Lors d'un discours prononcé à l'occasion du dixième anniversaire du génocide rwandais, qui a fait au moins 800.000 morts, le président Paul Kagamé a reproché à la France de ne pas avoir présenté ses excuses pour son rôle, selon lui, dans ces massacres.

"Quant aux Français, leur rôle dans ce qui s'est passé au Rwanda est l'évidence même. Ils ont sciemment entraîné et armé les troupes gouvernementales et les milices qui allaient commettre le génocide. Et ils savaient qu'ils allaient commettre un génocide", a-t-il affirmé.

Dans un communiqué publié en début de soirée, le ministère français des Affaires étrangères dénonce des accusations "graves et contraires à la vérité."

"Les cérémonies qui sont en cours à Kigali sont celles de la mémoire et du recueillement. C'est pour y participer que le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, M. Renaud Muselier, s'est rendu à Kigali au nom de la France et que le président de la République a respecté ce matin à Paris une minute de silence", écrit le porte-parole du ministère français.

"Des accusations à la fois graves et contraires à la vérité ont été portées contre la France. C'est pourquoi la décision a été prise d'écourter le séjour à Kigali du secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères", ajoute-t-on.
Yahoo.fr, actualités, mercredi 7 avril 2004, 19h58

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Rwanda: George W. Bush exhorte la communauté internationale à traduire les génocidaires en justice

CRAWFORD, Texas (AP) - Le président américain George W. Bush a exhorté mercredi la communauté internationale à traduire en justice les responsables du génocide rwandais.

A l'occasion des commémorations du dixième anniversaire du début du massacre, le chef de la Maison Blanche a évoqué depuis son ranch de Crawford (Texas) "l'un des épisodes les plus horribles de 20e siècle".

Dans un communiqué, le président américain a appelée de ses voeux le retour des Rwandais expatriés et a affirmé que les Etats-Unis continueraient d'aider le Rwanda à réunir les familles éclatées et poursuivraient leurs efforts pour promouvoir l'éducation, la lutte contre le Sida et l'instauration d'un Etat de droit. AP
Yahoo.fr, actualités, jeudi 8 avril 2004, 2h52

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Le colonel Bagosora s'enferme dans la négation du génocide rwandais Afrique Le procès de celui que l'on qualifie de «cerveau du génocide» a commencé hier à Arusha.

UNE FORCE BRUTE engoncée dans un large costume trois pièces bleu sombre tranchant sur un ensemble cravate et chemise rose : tel est ainsi apparu, au premier jour de sa défense, le colonel Théoneste Bagosora, accusé d'avoir été «le cerveau du génocide» des Tutsis rwandais.

«Pourquoi avoir accepté de parler dans votre procès ?», «J'ai choisi cette tribune pour protester contre des accusations mensongères. On m'a qualifié de cerveau des massacres consécutifs à l'attentat contre l'avion présidentiel. Mais tous les experts qualifient cet attentat comme déclencheur du drame rwandais.»

D'entrée de jeu, d'une voix grave, le colonel se lance dans un long plaidoyer : Après un bref récapitulatif de son arrestation, en mars 1996 au Cameroun, Me Raphaël Constant donne la parole à son client. En quelques mots, le ton est donné. Le temps de redresser ses lunettes dorées, le colonel Bagosora enchaîne : «Aujourd'hui, il est de notoriété publique que le général Kagame (NDLR : au pouvoir à Kigali) est responsable de cet attentat. Force est de constater que le tribunal ne fait rien pour arrêter ce criminel invétéré. Force est également de constater que, en courtisant les Tutsis, ce tribunal agit comme un tribunal des vainqueurs.»

Réfutations en bloc

La déclaration a été préparée. Elle ne surprend pas. Le colonel, qui plaide non coupable, réfute tout : il n'y a pas eu génocide mais massacre, les Tutsis – les victimes – sont responsables de ces massacres, le tribunal devant lequel il comparaît est sous influence. Quant à lui, il n'a rien fait si ce n'est «assumer ses responsabilités».

Me Constant, qui éprouvera à plusieurs reprises le besoin de signaler à la cour qu'il ne dirige pas son client, ramène «le cerveau» à son rôle de témoin : «Colonel, estimez-vous utile de parler de votre vie avant 1994 ?» Docile, Bagosora s'incline : «Il est nécessaire que l'on sache comment j'ai grandi, comment j'ai été éduqué et comment on en est venu à m'appeler cerveau du génocide.»

Le colonel rappelle donc sa naissance en 1941 dans la commune de Giciye, évoque cette lointaine époque où le colon belge avait imposé des chefs tutsis à la tête de toutes les structures locales. Il poursuit : «Je suis de la même région que la famille du président Habyarimana. Nos parents se connaissaient. Je connaissais bien le président et sa femme Agathe. Nos familles étaient très amies.»
lefigaro.fr, Patrick de Saint-Exupéry [25 octobre 2005]

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Bagosora, le «colonel de l'apocalypse»

Né le 16 août 1941, à Giciye, Théoneste Bagosora sort diplômé en 1964 de l'École des officiers de Kigali, avec le grade de sous-lieutenant. A sa sortie de l'Ecole de guerre à Paris, il occupe les fonctions de commandant en second de l'École supérieure militaire de Kigali et de commandant du camp militaire de Kanombe. En juin 1992, il est nommé directeur de cabinet au ministère de la Défense.

Mis à la retraite de l'armée rwandaise le 23 septembre 1993, il continue d'exercer ses fonctions de directeur de cabinet. Il aurait un jour affirmé vouloir préparer «l'apocalypse», ce qui lui vaudra le surnom de «colonel de l'apocalypse». Le 6 avril 1994, en l'absence du ministre de la Défense, en déplacement à l'étranger, il assume la gestion de ce ministère, et ce, jusqu'à son départ du Rwanda en juillet 1994.

Bagosora est membre de l'Akazu, une clique informelle ayant joué un grand rôle dans le génocide. L'existence de l'Akazu, «la petite maison» en français, a été rendue publique le 15 août 1992 par l'ancien directeur de l'Office rwandais d'information. Agathe Kanziga, la femme du président Habyarimana, proche du colonel Bagosora, est suspectée d'avoir été tant la cheville ouvrière de l'Akazu que du génocide.

Longtemps réfugiée en France et au Gabon, elle figure sur l'acte d'accusation d'un des membres importants de l'Akazu, aujourd'hui en jugement. Elle y est notamment accusée de «conspiration en vue de commettre le génocide». En juin 1997, lors d'une de ses premières comparutions face à un tribunal, Bagosora avait affirmé : «Mon affaire est plus politique que pénale.
Plusieurs pays sont impliqués dans le dossier dont je fais l'objet.»
P. S.-E., Le Figaro, Lundi 24 octobre 2005

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Génocide rwandais : le bourreau devant le TPI

IL EST PRÈS DE 20 h 30 quand, le 6 avril 1994, l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu au-dessus de l'aéroport de Kigali par deux missiles. La nouvelle est presque immédiatement répercutée par la RTLM, la tristement célèbre radiotélévision des Mille Collines. Dans les heures qui suivent, la machine du génocide se met en marche.

En cent jours, 800 000 Rwandais - très majoritairement Tutsis - seront exterminés. Accusé par le procureur du TPIR d'avoir endossé dans la nuit du 6 au 7 avril 1994 la responsabilité d'enclencher le génocide, le colonel Théoneste Bagosora s'apprête onze ans plus tard à livrer bataille. Après des années de guérilla procédurière et passé le cap de l'accusation, l'heure est à la défense.

Conseil du «colonel de l'apocalypse», l'avocat français Raphaël Constant a la tâche rude. L'acte d'accusation de Théoneste Bagosora est l'un des plus lourds jamais enregistrés au tribunal : onze chefs d'inculpation, dont celui de «génocide» . Le noyau dur de l'accusation tient en quelques mots : «A partir du 7 avril 1994, des massacres de la population tutsie et l'assassinat de nombreux opposants politiques ont été commis (...).

Ces crimes planifiés et préparés de longue date par des personnalités civiles et militaires partageant l'idéologie hutue extrémiste ont été perpétrés par des miliciens, des militaires et des gendarmes suivant les ordres et les directives de certaines de ces autorités dont le colonel Théoneste Bagosora.» Dès lors, ce n'est plus qu'une litanie de massacres commis sur ordre ou en présence d'un colonel Bagosora à la fois au four, au moulin et à la corvée de bois. Superviseur du «crime des crimes» selon l'accusation, le colonel Bagosora est également, durant les cent jours du génocide, responsable des achats d'armes et en charge des actions militaires contre la rébellion du SPR. Les finances ne lui échappent pas : le 8 avril 1994, il s'assure ainsi que le directeur de la Banque rwandaise de développement a bien été «liquidé».

Me Raphaël Constant entend citer 71 témoins, parmi lesquels l'ancien secrétaire général de l'ONU Boutros Boutros-Ghali, son représentant à Kigali, le Camerounais Jacques Booh-Booh, les ambassadeurs des Etats-Unis et de Belgique... Plusieurs Français pourraient avoir à comparaître : l'ancien représentant de Paris à Kigali, l'ambassadeur Marlaud (aujourd'hui en poste à Auckland), le colonel Jean-Jacques Maurin qui fut responsable à Kigali de la coopération militaire... M e Constant fera également appel en tant qu'expert à Bernard Lugan, conférencier à l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et à l'Ecole de guerre à Paris, auteur du livre François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda.

Même s'il s'en défend, la thèse que s'efforcera de faire valoir le défenseur de Théoneste Bagosora flirte avec le négationnisme : «Nous contesterons le génocide au sens de l'acte d'accusation, car il n'y a pas eu de planification», affirme M e Constant, qui poursuit : «En revanche, Bagosora ne conteste pas qu'il y a eu des massacres de masse et que, parmi ces massacres, des Tutsis ont été tués uniquement parce qu'ils étaient tutsis.» Autrement dit : le génocide ne fut qu'une incidence... Une défense qui frôle le négationnisme
lefigaro.fr, P. S.-E., Le Figaro, Lundi 24 octobre 2005

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(Décembre 2005) La France accusée de complicité de génocide au Rwanda
Une information judiciaire contre X ouverte au Tribunal des armées de Paris.

Sur le même sujet : Omerta rwandaise en Belgique

La France n'en a pas fini avec le génocide rwandais de 1994 qui lui colle aux doigts comme un mauvais sparadrap. Le procureur du Tribunal aux armées de Paris (TAP), Jacques Baillet, a ouvert vendredi soir une information judiciaire contre X pour «complicité de génocide» à la suite d'une plainte de rescapés rwandais visant l'armée française. Six Rwandais tutsis avaient porté plainte contre X, par l'entremise de Me Willaim Bourdon et Me Antoine Comte pour «complicité de génocide et/ou complicité de crime contre l'humanité» en février 2005 devant le TAP.

Témoignages.
Dans un premier temps, le procureur avait jugé les plaintes insuffisantes pour ouvrir une instruction. Fin novembre, la juge d'instruction du TAP Brigitte Raynaud s'était déplacée au Rwanda pour compléter leurs témoignages. Ces derniers avaient accusé des soldats français d'avoir commis des viols, des meurtres, et laissé des miliciens hutus enlever des réfugiés dont ils avaient la protection, lors du génocide de 1994 qui a causé 800 000 morts, surtout tutsis. La plainte vise l'opération Turquoise, durant laquelle 2 500 militaires français, sous mandat de l'ONU, ont formé une zone humanitaire sûre dans le sud-ouest du pays.

Couteaux.
Dans son réquisitoire introductif, le procureur rejette la recevabilité de quatre des six plaignants, considérant qu'ils «ne peuvent se prévaloir d'un préjudice personnel et direct». Auréa Mukakalisa, 27 ans au moment des faits, avait indiqué : «Des miliciens hutus entraient dans le camp et désignaient des Tutsis que les militaires français obligeaient à sortir du camp. J'ai vu les miliciens tuer les Tutsis qui étaient sortis du camp (...) Je dis avoir vu des militaires français tuer eux-mêmes des Tutsis en utilisant des couteaux brillants d'une grande dimension.» Innocent Gisanura, 14 ans en 1994, a évoqué les exactions commises à Bisesero : «Nous avons été assaillis et pourchassés par les miliciens [hutus], et j'affirme que les militaires français assistaient dans leurs véhicules à la scène sans rien faire.» La juge Raynaud va désormais enquêter.
liberation.fr, par Christophe AYAD, QUOTIDIEN : samedi 24 décembre 2005, p. 9

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(Décembre 2005) Omerta rwandaise en Belgique
Un ex-ministre rwandais a été tué pour qu'il ne puisse pas témoigner au TPIR.

Derrière la mort mystérieuse de Juvénal Uwilingiyimana, un responsable politique rwandais en exil à Bruxelles, planent toutes les ombres qui entourent le génocide rwandais de 1994. Le corps d'Uwilingiyimana a été retrouvé la semaine dernière, nu, dans un canal du centre de la capitale belge. Vendredi, la police belge a ouvert une enquête sur cette mort suspecte. Juvénal Uwilingiyimana, 54 ans, qui jouissait du statut de réfugié politique en Belgique depuis 1998, avait été mis en accusation, le 13 juin, par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Il était reproché à cet ancien ministre du Commerce, puis directeur de l'Office rwandais du tourisme et des parcs nationaux sous le régime hutu d'Habyarimana, d'être responsable de la mort de 4 200 Tutsis, dans la région de Gisenyi en 1994.

Approché par le TPIR, Uwilingiyimana avait, semble-t-il, l'intention de coopérer avec le tribunal en échange d'un allégement des charges pesant sur lui. Mais trois jours avant sa disparition, le 21 novembre, il se rétractait. «Il avait exprimé son inquiétude [...] à propos des dangers que lui et sa famille pourraient encourir de la part de personnes puissantes de la communauté rwandaise exilée [en Belgique] s'il disait la vérité sur leur responsabilité dans le génocide», a indiqué vendredi un communiqué du TPIR. Selon l'une des thèses qui circulent, il aurait été tué par des réseaux hutus extrémistes pour éviter qu'il ne témoigne contre de hauts responsables, en jugement à Arusha ou en fuite. Son épouse exclut un suicide. En revanche, elle accuse le TPIR d'avoir menacé son mari pour le forcer à faire de fausses déclarations contre des leaders hutus. Cette affaire risque de porter atteinte au TPIR, très critiqué, qui n'a pas été capable d'assurer la protection d'Uwilingiyimana.
liberation.fr, par Christophe AYAD, QUOTIDIEN : samedi 24 décembre 2005, p. 9

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La France accusée à tord ?
Abdul Ruzibiza, Rwanda. L'histoire secrète, Editions du Panama, 2005

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lundi 29 mai 2006 (Reuters - 16:58) Validation des plaintes visant l'armée française au Rwanda

PARIS - La cour d'appel de Paris a validé les plaintes déposées en février par six survivants des massacres de 1994 au Rwanda, qui accusent des soldats français de complicité dans le génocide, apprend-on auprès d'un de leurs avocats, Me William Bourdon.

La chambre de l'instruction a rejeté une requête du parquet qui estimait que quatre de ces plaignants n'avaient pas qualité à agir car ils n'avaient pas subi de préjudice direct.

L'instruction va donc pouvoir se poursuivre au Tribunal aux armées de Paris (TAP).

Elle donne lieu à une controverse politique et judiciaire car Paris a toujours vivement nié tout rôle dans le génocide.

Le 3 juillet, la cour d'appel examinera une nouvelle demande du parquet qui souhaite faire annuler pour vice de procédure les dépositions des plaignants recueillies au Rwanda par la juge Brigitte Raynaud.

Les six témoins, cinq hommes et une femme de l'ethnie tutsie, ont déposé plainte pour "complicité de génocide et complicité de crimes contre l'humanité".

Ils affirment que des soldats français engagés dans l'opération Turquoise, menée entre juin et août 1994 au Rwanda sous mandat de l'Onu, ont aidé les miliciens "Interahamwe", principaux auteurs du génocide, à débusquer leurs victimes et ont commis eux-mêmes des exactions.

Huit cent mille Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés d'avril à juin de cette même année par les milices et les militaires d'un régime que soutenait Paris.

L'opération Turquoise a été menée alors que l'Onu et les autres membres du Conseil de sécurité avaient retiré le contingent de casques bleus présent sur place avant 1994.
Yahoo.fr, actualités,

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Mandats d'arrêt internationaux contre neuf proches du président rwandais. Attentat du 6 avril 1994: Bruguière accuse Kagame

Depuis le temps que diverses sources plus ou moins informées annonçaient la sortie imminente de «l'enquête Bruguière» sur l'attentat du 6 avril 1994, qui a joué le rôle de «déclencheur» du génocide au Rwanda, l'instruction confiée au célèbre juge français était devenue une Arlésienne. Ouverte en 1998 sur plainte des familles de l'équipage français de l'avion, mort dans l'attentat qui a coûté la vie à l'ancien président rwandais Juvénal Habyarimana, l'enquête de Jean-Louis Bruguière touche à sa fin.

Selon nos informations, le juge antiterroriste a transmis une ordonnance de soit-communiqué vendredi soir au parquet. Le document de 64 pages est assorti de neuf demandes de mandats d'arrêt internationaux visant autant de personnalités, toutes plus ou moins proches de l'actuel chef de l'Etat rwandais, Paul Kagame, ancien chef du Front patriotique rwandais (FPR), un groupe rebelle d'obédience tutsi en lutte de 1990 à 1994 contre le régime hutu extrémiste du président Habyarimana.

Témoin clé.
Les mandats d'arrêt, qui ont valeur de mise en examen, visent principalement des responsables rwandais, une personnalité ougandaise et une autre de nationalité inconnue. James Kabarebe, le chef d'état-major de l'armée rwandaise et proche collaborateur de Kagame, en ferait partie. Chose curieuse, Abdul Ruzibiza ne serait pas visé par les mandats d'arrêt : cet ancien infirmier et soldat, en rupture de ban du FPR, est l'un des témoins clés du juge Bruguière. Lors de ses auditions, puis dans un livre paru il y a un an, Ruzibiza a fait le récit circonstancié de l'attentat ­ relaté aussi par Pierre Péan ­ et auquel il dit avoir participé. Ruzibiza, exfiltré par les services français via l'Ouganda, vit désormais en Norvège, où il a obtenu l'asile politique. Bien que visé au premier chef par l'enquête de Bruguière, Paul Kagame ne fait, en revanche, pas l'objet d'un mandat d'arrêt, en vertu de la jurisprudence française qui accorde l'immunité judiciaire aux chefs d'Etat en exercice.

Mais le juge Bruguière aurait rédigé une lettre à l'attention du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, demandant l'inculpation de Kagame devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), basé à Arusha (Tanzanie). Ce tribunal, fondé à la suite d'une résolution du Conseil de sécurité sur le modèle de celui visant les crimes commis pendant les guerres en ex-Yougoslavie, est chargé de juger les crimes commis au Rwanda du 1er janvier au 31 décembre 1994. Il lui a été reproché, notamment par l'ex-procureure Carla Del Ponte, d'avoir ignoré jusqu'à présent les crimes commis par le FPR pendant cette période et de s'être «dessaisi» de l'attentat du 6 avril 1994.

Finalement, l'affaire a rebondi en 1998, en France, lorsque les familles des membres de l'équipage français du Falcon 50 présidentiel ont porté plainte en se constituant parties civiles. Deux ans plus tard, Agathe Habyarimana, la veuve du président assassiné, réfugiée en France depuis 1994, s'est constituée partie civile.

Crise.
Dans les relations très tendues entre Paris et Kigali, ces mandats d'arrêt ne vont pas manquer de provoquer une crise sans précédent aux répercussions internationales difficiles à mesurer. L'émission, par un juge français, de mandats d'arrêt interdit de fait à toutes les personnes visées l'entrée sur le territoire de l'Union européenne, au risque de se faire arrêter. Les conclusions du juge Bruguière vont aussi relancer le débat sur les responsabilités du génocide de 1994, qui a provoqué la mort de quelque 800 000 Tutsis et opposants hutus. Selon certaines analyses, le génocide n'aurait jamais eu lieu sans l'attentat, qui aurait provoqué la colère des Hutus contre les Tutsis. D'autres historiens estiment que la logique génocidaire était déjà à l'oeuvre.

Une source judiciaire a confirmé, hier soir à Libération, que, après examen de l'ordonnance du juge, le parquet «a décidé de requérir des mandats d'arrêt internationaux contre les neuf personnes visées». Le dossier va être renvoyé chez le juge Bruguière, qui devrait rapidement émettre les mandats d'arrêt, peut-être dès aujourd'hui.
Libération, 21 novembre 2006, p. 9, Christophe Ayad et Thomas Hofnung

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samedi 25 novembre 2006, 21h58 Paul Kagamé accuse Paris dans le génocide rwandais

KIGALI (Reuters) - Le président du Rwanda Paul Kagamé, qui vient de rompre ses relations diplomatiques avec la France, a accusé samedi des chefs militaires hutus rwandais, avec le soutien de la France, d'avoir assassiné l'ancien président Juvénal Habyarimana, événement à l'origine du massacre de 800.000 personnes en 1994.

Dans une interview à Reuters, le chef de l'Etat accuse également la France d'héberger d'anciens responsables gouvernementaux rwandais qui, selon lui, ont organisé le génocide des Tutsis et des Hutus modérés, cette année-là.

Le Rwanda a rompu ses relations diplomatiques avec la France vendredi, quatre jours après la décision du juge d'instruction français Jean-Louis Bruguière de mettre en cause Kagamé et neuf de ses proches dans l'attentat en avril 1994 contre l'avion de Habyarimana. Le ministère français des Affaires étrangères a déploré cette décision de Kigali et dit prendre "toutes les dispositions nécessaires".

Dans l'interview, Kagamé, qui par moments ne cachait pas sa colère, a déclaré que "Le TPIR (Tribunal pénal international sur le Rwanda) dispose de renseignements désignant les personnes responsables de l'attentat contre l'avion de Habyarimana, et il s'agit d'extrémistes hutus, dont certains officiers supérieurs du gouvernement en place, qui bénéficiaient du soutien de la France".

Il a rappelé le fait que la presse, en 1994, avait fait état de projets d'assassinat d'Habyarimana émanant du propre camp de ce dernier, et a accusé les soldats français et des gardes présidentiels d'avoir empêché l'Onu d'accéder, à des fins d'enquête, au site de la chute de l'avion.

KAGAMÉ VISE LA VEUVE DE HABYARIMANA

"Tout cela est éludé et le Front patriotique rwandais (FPR, alors groupe rebelle tutsi de Kagamé) est tenu responsable. Les Français savent qui a abattu l'avion. Ce doit être eux qui en sont responsables", accuse Kagamé dans l'interview.

Kigali accuse la veuve de Habyarimana, Agathe, d'être la fondatrice d'Akazu, petit mais puissant cercle de familles hutues qui, selon l'actuel pouvoir rwandais, a organisé l'extermination des Tutsis. Kigali cherche de longue date à traduire en justice Agathe Habyarimana pour son rôle présumé dans le génocide.

"Ils (les Français) hébergent Agathe Habyarimana, dont le témoignage est exploité par le juge, et pourtant c'est une criminelle", a déclaré Kagamé, ajoutant que plusieurs anciens responsables gouvernementaux rwandais, également recherchés par la justice rwandaise, ont trouvé eux aussi refuge en France.

Dans une autre interview, diffusée samedi sur I-Télé, Kagamé affirme que "La France est impliquée dans le génocide, il n'y a aucun doute là-dessus".

Le juge Bruguière a émis neuf mandats d'arrêt internationaux et pour Paul Kagamé - qui en tant que chef d'Etat ne peut pas être jugé par des juridictions ordinaires françaises - a demandé à l'Onu de le poursuivre devant le TPIR.

Le président rwandais, dans l'interview diffusée par I-Télé, ajoute que "personne ne peut avoir de doute. Sur l'étendue, sur les degrés d'implication, les personnes impliquées, la manière dont les institutions françaises sont impliquées".

"Les puissants ont raison. La France est un pays riche. C'est une super-puissance donc elle pense qu'elle a toujours raison, même quand elle a tort", dit-il.
Yahoo.fr, actualités, samedi 25 novembre 2006, 21h58

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mardi 28 novembre 2006 Abdul Ruzibiza était sur les lieux de l'attaque contre le président rwandais Habyarimana le 6 avril 1994. Il est cité comme témoin par le juge Bruguière : «J'ai été amené à voir les gens qui ont commis l'attentat»

Abdul Ruzibiza est l'un des témoins cités par le juge Jean-Louis Bruguière dans son ordonnance incriminant le président rwandais Paul Kagame et neuf de ses proches pour l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion de son prédécesseur Juvénal Habyarimana.
A l'époque, Ruzibiza, qui a publié Rwanda, l'histoire secrète (Ed. du Panama, 2005), était membre de l'Armée patriotique rwandaise (APR), la branche armée du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame.

Vous faisiez partie du «Network Commando». S'agissait-il de l'équipe chargée de l'attentat ?

Non ! Je ne sais pas pourquoi on a exagéré ça. Le Network, c'était un service de renseignements dont les membres provenaient de trois groupes : le High Command, l'équivalent de la garde présidentielle, la Direction of Military Intelligence (DMI) et un groupe qu'on appelait «les techniciens». Je faisais partie de cette dernière catégorie : notre rôle était de faire des reconnaissances en profondeur et des opérations spéciales. Pour cela, il fallait parfaitement connaître le Rwanda, sa langue, sa géographie : c'était mon cas, parce que je suis né dans le Bugesera, et que je connais bien Kigali. Au total, c'était un réseau assez large : rien que pour les techniciens, nous étions environ 300.
En tant qu'infiltré, mon travail consistait à effectuer des patrouilles de reconnaissance au sud et à l'est de l'aéroport de Kanombe, dont la colline de Massaka, où l'attentat a été commis. Nous savions seulement que nous étions en train de préparer l'assaut final sur Kigali. J'étais chargé d'observer les mouvements de troupes de l'adversaire et de faire des rapports quotidiens. C'est comme ça que j'ai été amené à voir les gens qui ont commis l'attentat, et ce sont ces noms que j'ai donnés au juge.

Saviez-vous ce qui allait se passer ?

Le fait que le président Habyarimana devait être tué était connu de tous. A partir de février, Kagame le disait chaque fois lors de ses tournées dans les unités : «Ne vous fiez pas aux accords d'Arusha. Nous arriverons à Kigali grâce à nos kalachnikovs.» Personnellement, j'ai été informé d'un projet d'attentat contre l'avion présidentiel le 5 avril. Mais je n'avais pas eu de détails précis.
Le capitaine chargé de coordonner toutes les informations de reconnaissance autour de Kigali, Hubert Kamugisha, m'a dit : «Il est probable que l'on tire sur l'avion du président.» Mon rôle, c'était de continuer à faire mon travail de reconnaissance sur la colline. J'ai été informé seulement pour savoir quoi faire au cas où je serais surpris par les événements. J'ai aussi reçu d'autres instructions, toujours sur cette opération, mais je ne veux pas entrer ici dans le détail.

Qu'avez-vous vu ce soir-là ? Quel a été votre rôle exact ?

J'ai fait ma mission de reconnaissance comme d'habitude. J'étais en train de redescendre de la colline pour aller rendre compte à mon supérieur avant 21 heures, comme tous les soirs. Un pick-up Toyota a quitté la route principale, il a dévié vers la vallée avant de remonter, c'est là que je les ai croisés. Je n'ai pas été étonné, car c'étaient des collègues, et chacun d'entre nous était informé qu'une opération allait avoir lieu.
Le commando n'avait pas besoin de nous, il avait organisé sa propre protection : il y avait deux officiers et deux sous-officiers, tous armés de kalachnikov. C'est peu, mais personne n'imaginait que le FPR oserait monter un tel attentat à Kigali. Si certains disent que j'ai participé activement à l'attentat, ce n'est pas mon affaire. J'en ai assez que mon nom soit utilisé pour justifier les thèses de tel ou tel. Ma présence à Massaka ne signifiait pas que je gardais ceux qui ont commis l'attentat. De même, je n'ai jamais été présent lors de la réunion durant laquelle l'attentat a été planifié : il a été décidé à Mulindi [le QG du FPR dans le nord du Rwanda, ndlr], et moi j'étais à Kigali.

Etiez-vous conscient des conséquences de cet attentat ?

Oui ! Il suffisait d'un peu de bon sens. A chaque fois qu'on lançait une petite attaque, les extrémistes hutus tuaient 500 Tutsis, brûlaient des maisons, volaient le bétail. On pense que les petits soldats n'ont pas d'information. C'est faux : c'est nous qui amenions les renseignements aux grands chefs, et nous encore qui exécutions leurs ordres. Il n'y pas de secret chez les militaires.

Quand et pourquoi avez-vous quitté le Rwanda ?

Je suis parti la nuit du 4 février 2001, à cause des menaces pesant sur ma sécurité. J'étais dans une caserne, en stage de formation auprès de militaires kenyans. Je suis parti en laissant les 300 premières pages du manuscrit de mon livre, où j'expliquais que nous avions échoué dans notre mission. J'ai fui vers l'Ouganda, d'où j'ai demandé l'asile en Norvège, où j'habite aujourd'hui. Je vis sous la protection permanente de la police.

Etes-vous étonné par les conclusions du juge Bruguière ?

Je n'ai pas pu lire ses conclusions. Il y a des choses qui m'échappent, notamment il incrimine des personnes que moi je n'ai pas citées. Parmi les neuf mandats d'arrêt, au moins deux personnes, d'après moi, ne sont pas impliquées : Rose Kabuye et Jack Nziza, qui est général de brigade aujourd'hui, et dont je n'ai jamais parlé.

Quand avez-vous rencontré le juge ?

Une seule fois, le 3 juillet 2003. J'ai été interrogé par la police toute une journée et la matinée suivante. Puis ils ont fait une synthèse et m'ont conduit chez le juge. Il a lu la conclusion des policiers, m'a posé des questions pendant une heure, puis on a relu et corrigé ma déposition.

Comment êtes-vous entré en contact avec lui ?

C'est moi qui ai contacté la police antiterroriste française. La police et le juge étaient au courant de ma déposition devant des enquêteurs du Tribunal pénal international pour le Rwanda, un an avant.

Le TPIR est donc au courant de votre témoignage. Depuis quand ?

J'ai rencontré six enquêteurs du TPIR en avril 2002 à Kampala, en Ouganda. Nous étions neuf anciens membres de l'APR, et j'ai témoigné le dernier. Mes collègues m'ont assuré qu'il n'y aurait pas de fuite. Tout cela a duré une semaine et deux jours, je les ai vus les deux derniers jours.

Le TPIR s'intéressait-il à l'attentat du 6 avril 1994 ?

Leur but était de voir si des poursuites pouvaient être engagées contre des responsables de l'APR pour crimes contre l'humanité. Parmi ces crimes figurait l'attentat. Mais il ne faisait pas l'objet d'une enquête spécifique.
Libration, 28 novembre 2006, p. 10, Par Christophe AYAD QUOTIDIEN : mardi 28 novembre 2006

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Le génocide rwandais rebondit au Canada
Pour la première fois, un suspect hutu est jugé pour crimes contre l'humanité à Montréal. Par Hélène DESPIC-POPOVIC, Libération, QUOTIDIEN : samedi 31 mars 2007, p. 11

La voix est faible, cassée. Elle décrit l'horreur : la fumée qui s'échappe des maisons brûlées, la fuite éperdue, les tirs, la famille dispersée, la capture, puis les tueries. La femme qui parle était adolescente lors du génocide contre les Tutsis au Rwanda, en 1994, qui a fait quelque 800 000 morts parmi la communauté tutsie. Cachée du public par un paravent de verre givré, elle est le témoin «C16» dans le premier procès pour génocide et crimes contre l'humanité jamais intenté au Canada. En face d'elle, dans un box vitré, se trouve Désiré Munyaneza, un homme de 40 ans qu'elle dit avoir vu commettre des meurtres. La veille, une autre femme l'avait accusé de viol. Jusqu'en 2005, il vivait normalement au Canada avec sa femme et ses deux enfants.

C'est la première fois que le Canada utilise une loi adoptée en 2000 qui lui permet de poursuivre des étrangers responsables de crimes contre l'humanité ou de crimes de guerre commis à l'étranger contre des étrangers mais présents (résidents ou de passage) sur son territoire. En vertu de cette loi, le Canada pouvait juger ou extrader Désiré Munyaneza. Il a choisi la première solution. Un choix que saluent les réfugiés rwandais. «C'est un pas sur la voie de la prévention. Il est très important de montrer aux bourreaux potentiels que le monde sera trop petit pour eux», explique Jean-Paul Nyilinkwaya, de l'association Page-Rwanda (Parents et amis des victimes du génocide au Rwanda).

Preuves.

Cette association, dont l'objectif est d'empêcher que les génocidaires obtiennent le statut de réfugié au Canada, a joué un grand rôle dans l'arrestation du prévenu. C'est elle qui, après l'avoir repéré à Montréal en 1997, a cherché les premiers éléments de preuve dans sa région d'origine, Butare, dans le sud du Rwanda, avant de saisir la gendarmerie royale canadienne (GRC), la police fédérale. Désiré Munyaneza se voit alors refuser le statut de réfugié, une décision confirmée en appel. Mais, au lieu de quitter le pays, il s'installe à Toronto où il est arrêté en automne 2005. Le gouvernement fédéral décide qu'il sera jugé à Montréal, où ont été recueillies les premières plaintes.

Le procès, qui s'est ouvert lundi devant la Cour supérieure du Québec, promet d'être long. Le tribunal entendra d'abord les témoignages de victimes venues du Rwanda et écoutera ensuite ceux qui ont été recueillis au Rwanda par commission rogatoire auprès de victimes mais aussi auprès de personnes détenues pour leur participation au génocide. Un verdict devrait intervenir au plus tôt à l'automne.

Très attendu, le procès est suivi par de nombreux médias, ONG et étudiants en droit. Des parents de l'accusé, qui est issu d'une riche famille commerçante hutue de Butare, la deuxième ville du Rwanda, assistent également aux audiences. Sa soeur Claire, qui vit en Belgique où elle se trouvait déjà en 1994, se dit convaincue de son innocence. «Nous ne nions pas ce qui s'est passé, c'est l'horreur absolue. Il faut juger les gens qui ont fait ces choses. Mais ce n'est pas lui. Je pense qu'il y a erreur sur la personne», dit-elle.

L'accusé n'est pas sans appui au Canada. Il existe des liens entre le Québec et le Rwanda. Après l'indépendance de ce pays africain, en 1963, des missionnaires catholiques québécois ont remplacé les curés belges, contribuant notamment à la création d'une université francophone et tissant des liens avec les dirigeants hutus au pouvoir jusqu'en 1994.

Huis clos.

Le tribunal a adopté certains principes prévalant à Arusha (Tanzanie), au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), où sont jugés les hauts responsables du génocide. Les sept premiers témoins venus du Rwanda ne seront pas identifiés. Le juge André Denis, qui préside la Cour, a même accepté de prononcer des huis clos pour des questions pouvant révéler l'identité des témoins : «Je suis en principe contre les huis clos et la censure. Mais j'ai vu une témoin perdre conscience, et une autre avec un lourd manteau alors qu'il fait chaud dans la salle. Les témoignages sont difficiles, car il s'agit d'une situation atroce. Tout ce procès est un exercice périlleux.»
Libération, 31 mars/1er avril 2007, p. 11

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Le Rwanda traîne la France devant la justice internationale
Suite aux inculpations du juge Bruguière, qui met en cause le président Kagame, Kigali porte plainte pour violation de sa souveraineté à La Haye.
Libération, Par Christophe AYAD QUOTIDIEN : jeudi 19 avril 2007

C'est la première réponse judiciaire rwandaise à l'enquête du juge Bruguière, qui incrimine plusieurs hauts responsables rwandais et le président en exercice Paul Kagame : Kigali a déposé hier une requête contre la France devant la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye en estimant que sa souveraineté avait été violée. «Le gouvernement rwandais estime qu'en lançant des mandats d'arrêt internationaux contre des officiels d'un Etat souverain, un autre Etat souverain soulève des questions internationales dont doit se saisir un tribunal international impartial et compétent», indique le texte de la requête diffusé par les autorités rwandaises à La Haye. Tharcisse Karugarama, le ministre rwandais de la Justice, joint par Libération à La Haye, ajoute une autre raison à la requête de Kigali : «Ces mandats d'arrêt empêchent nos officiels de voyager à l'étranger et entravent la capacité du gouvernement rwandais à fonctionner librement.»

Embarras.

En novembre, le juge Bruguière avait émis neuf mandats d'arrêt visant des proches du président rwandais Paul Kagame. Dans son ordonnance, le juge antiterroriste désigne le président rwandais comme le cerveau et le commanditaire de l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion de son prédécesseur Juvénal Habyarimana, entraînant le déclenchement du génocide qui a coûté la vie à 800 000 Tutsis et opposants hutus.

Les mandats d'arrêt ont automatiquement été communiqués à tous les pays membres d'Interpol. Mais ils sont source d'un considérable embarras, même en France. En décembre, le chef d'état-major rwandais, James Kabarebe, visé par l'un des mandats, s'est retrouvé au Cameroun pour superviser des manoeuvres conjointes impliquant la France. Peu avant d'aller assister à une cérémonie sur un navire français, considéré comme territoire de la République, on lui avait discrètement conseillé de ne pas venir plutôt que de risquer une arrestation. Devant son refus, l'état-major avait fini par annuler le raout.

Début.

Il y a peu de chances que la démarche du Rwanda auprès de la CIJ aboutisse. Paris doit en effet accepter que la cour de La Haye soit compétente, et c'est peu probable. Cette première démarche n'est qu'un début : le Rwanda n'exclut pas de poursuivre la France pour «complicité de génocide» dans les prochains mois, en fonction des résultats de la commission d'enquête sur le rôle de la France dans le génocide, mise sur pied par les autorités de Kigali qui reprochent à Paris son soutien au régime Habyarimana. La commission doit rendre ses conclusions dans six mois, d'après Karugarama.

A la suite des conclusions du juge Bruguière, Kigali avait rompu toutes relations diplomatiques avec Paris. Depuis, le président Kagame a posé, dans divers entretiens accordés à la presse, deux conditions à un retour à la normale : un «geste» de Paris et le transfert du dossier à un tribunal international ad hoc.
Libération, Par Christophe AYAD QUOTIDIEN : jeudi 19 avril 2007

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Par T.H., Libération, QUOTIDIEN : vendredi 3 août 2007

France-Rwanda : le père Wenceslas remis en liberté

Kigali s’est dit choqué, hier, par la décision de la cour d’appel de Paris de remettre en liberté le père Wenceslas Munyeshyaka et l’ex-préfet rwandais Laurent Bucyibaruta.

Les deux hommes, qui vivent en France depuis plusieurs années, avaient été interpellés le 20 juillet dernier par la justice française, un acte que le Rwanda avait qualifié de «positif».

Accusé de complicité de génocide et de viol, le père Wenceslas Munyeshyaka a toujours nié les faits et reçu le soutien de l’Eglise.

La cour d’appel de Paris a estimé que le mandat d’arrêt lancé le 20 juin 2007 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) contre le prêtre ainsi que contre Laurent Bucyibaruta n’était pas valide au regard de la loi sur la présomption d’innocence.

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GENOCIDE RWANDAIS Interview du ministre de la Justice rwandais Tharcisse Karugarama par Jean-Baptiste Naudet (le mercredi 6 août 2008) nouvelobs.com Mercredi 6/08/2008 - 11h09

"Je vais saisir la ministre française de la Justice"

Le rapport de la commission chargée d'enquêter sur l'implication de l'Etat français dans le génocide de 1994 qui vient d’être rendu public semble accablant pour Paris. Mais quelles sont les éléments nouveaux ?

Ce rapport reprend tous les autres rapports, dont, d’ailleurs, celui de la Mission d’information française sur le Rwanda. D'après ses conclusions, la France aurait participé aux initiatives les plus importantes de préparation du génocide et, surtout, elle aurait participé à sa mise en exécution. Parmi les éléments nouveaux, nous avons retrouvé des preuves : des archives officielles, des échanges de correspondances, etc... qui sont annexées au rapport.

Vous souhaitez saisir la justice, notamment poursuivre pas moins de treize dirigeants français dont le président français de l'époque, son Premier ministre Edouard Balladur, le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, son directeur de cabinet Dominique de Villepin ou encore le secrétaire général de l'Elysée Hubert Védrine…

Ce rapport constitue une base pour des poursuites judiciaires pour les personnes incriminées. Comme il est normal dans des relations entre Etats, nous allons demander à la coopération de la justice française. En tant que ministre de la Justice, je vais saisir mon homologue française [Rachida Dati].

Mais croyez-vous à cette collaboration ?

Nous verrons. Toutes les options sont ouvertes. En cas de difficultés avec la France, nous pouvons aussi saisir le Tribunal international pour le Rwanda (TIR). Nous ne voulons pas la vengeance mais simplement que la vérité sur le génocide triomphe et que justice soit faite.

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