Nanard

Le roman d'un tricheur * * Pierre Georges, LE MONDE | 04.04.01 | 16h13 | chronique

ADMIRABLE ! Confondant ! Préparez vos mouchoirs, ciel et blanc ! Tapie condamné, Tapie humilié, Tapie ruiné ( ?), mais Tapie restauré ! Sauveur déjà, maître bientôt de l'OM, maître sauveur olympique et médaille d'or du retour.

Les histoires édifiantes sont ennuyeuses. Et les histoires morales encore plus. C'est bien pourquoi on se gardera de tenir pour édifiante ou morale la prodigieuse réinsertion-revanche de Nanard de chez Nanard. Aimable sobriquet pour mieux amuser la galerie et tout autant dissimuler l'incroyable appétit de revanche d'un prédateur-né.

Bernard Tapie n'est ni ne sera jamais un repentant ni un repenti. L'affliction, le regret, la repentance, ce n'est point trop le genre de la maison ni du personnage. Bernard Tapie est plutôt de l'espèce repreneur. Y compris de lui-même. L'entreprise Tapie en péril, il se l'est offerte pour le Tapie symbolique, sachant tout le profit qu'il pouvait y avoir à relancer cette marque illustre et comme déposée.

Il ne fut rien, chanteur yé-yé, Bernard Tapy, c'est dire s'il cherchait sa voie autant que sa voix. Il fut un peu plus, comme une sorte de brocanteur des chateaux bokassiens en péril ou des entreprises à dépecer d'urgence. Il devint tout. Et même radical de gauche. Tout, patron d'Adidas, aimé un moment de son Crédit lyonnais, député, ministre de la ville, pourfendeur de Le Pen, navigateur au long Phocéa, bête de télé, président de l'OM triomphant, illusionniste et flambeur, couvert de gloire, d'honneurs, d'argent. Et même flibustier préféré du Prince.

Tapie inventa le tapisme en prodigieux marchand de lui-même. Et, s'il fallut en cette ascension fonctionnant comme une vis sans fin donner quelques coups de pouce furtifs à la roue de la célébrité et de la fortune, il n'y répugna point. La maison Tapie n'a pas de ces tourments d'âme qui puissent et doivent entraver une dévorante prédation.

Il tricha donc. Un peu ? Beaucoup ? Toujours ? En tout cas assez bêtement pour se faire prendre en une minable histoire de match acheté et d'enveloppe d'argent plantée à la mode de chez nous dans un jardin potager de Valenciennes. L'histoire est suffisamment connue pour qu'on n'y revienne pas. Il fut condamné, embastillé et tomba de tout comme l'on dirait de haut. Car tout lui fut retiré : ministre, député, présidences, fortune, gloire et honneurs... Haro sur le tricheur des années-fric, haro sur le Tapie !

Un homme normal ne se remet normalement pas d'une pareille chute libre. Bernard Tapie n'est pas un homme normal. Il est de l'espèce rebondissante, féline, avec probablement un crédit de plusieurs vies. Il fit donc, dans un premier temps, ce qu'il sait le mieux faire, ce qu'il est au fond, l'acteur. L'acteur attendant son heure.

Et son heure est revenue, sur le lieu même de ses plus grands triomphes et plus minables tricheries : l'OM en perdition, l'OM des supporteurs, eux-mêmes dirigés par des prédateurs de miettes, a réclamé et obtenu enfin le retour du grand loup dans cette agitée louverie. Il revient pour un triomphe à la Tapie. Tome 2 du roman d'un tricheur. Et commencement de la reconquête vengeresse du pouvoir par le stade.
* Pierre Georges, LE MONDE | 04.04.01 | 16h13 | chronique

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