Dominique Schnaper, Nicolas Weill, Le Monde, 28 février 2001, p. 6.
En désignant Dominique Schnapper pour siéger au Conseil constitutionnel, le président du Sénat, Christian Poncelet (RPR), manifeste l'intérêt qu'avait suscité, en son temps, l'un des nombreux ouvrages de la sociologue : La Communauté des citoyens. Sur l'idée moderne de nation auprès du monde politique (Le Monde du 9 septembre 1994). À cet ouvrage, Philippe Séguin avait décerné, en 1994, le prix du livre de l'Assemblée nationale, dont il était alors président. C'est, plus généralement, la dernière partie du travail de Mme Schnapper, qu'elle mène depuis la fin des années 1980, qui a croisé les débats publics les plus brûlants, comme l'immigration.
L'expérience de la commission Marceau Long sur la réforme du code de la nationalité, où elle a siégé en 1987, lui a permis de transformer ses enquêtes menées depuis les années 1960 sur les diverses formes de " marginalités " (les immigrés italiens d'abord, puis les juifs et les chômeurs) en une réflexion d'ensemble sur l'intégration et la nation. Son image est celle d'une avocate déterminée du modèle républicain, universaliste, hostile à l'inscription des différences, notamment linguistiques, dans les institutions. Cela ne devrait pas être sans conséquence si le Conseil constitutionnel est saisi de la loi sur la Corse.
Toutefois, comme Mme Schnapper le montre dans un volumineux essai intitulé La Relation à l'autre (Gallimard, 1998), où elle dialogue avec des philosophes américains tenants du " communautarisme ", la notion actualisée de " citoyenneté démocratique " correspond pour elle à une société qui accorde plus de place que la République française ne l'a fait dans son histoire aux particularismes religieux et historiques. Pour Mme Schnapper, qui tient à se démarquer du " nationalisme-républicain " d'un Jean-Pierre Chevènement, l'universel ne s'incarne pas dans des institutions, mais n'existe qu'en tant qu'" horizon " ou " virtualité ". En revanche, Mme Schnapper s'est nettement opposée à la proposition récente de deux philosophes pourtant proches d'elle, Alain Renault et Sylvie Mesure, qui prônaient dans Alter Ego (" Le Monde des livres " du 3 septembre 1999) une inscription des " droits culturels " dans la Déclaration universelle des droits de l'homme. Les droits des communautés s'arrêtent, pense-t-elle, là où la possibilité d'un monde commun se trouve mise en jeu, notamment dès lors que la question d'une " langue de la République " unique est posée.
Se situant politiquement au centre, elle a évolué dans un milieu universitaire majoritairement à gauche. Mme Schnapper est née en 1934. Elle est la fille du sociologue Raymond Aron et de Suzanne Gauchon. Après des études d'histoire et de sciences politiques, elle entre à l'École des hautes études en sciences sociales dès 1958. C'est dans le cadre de cette institution qu'elle se forme à la " sociologie empirique " sous l'impulsion d'un jeune assistant de son père : Pierre Bourdieu. Si ce n'est pas la première fois qu'un universitaire fait ainsi son entrée au Conseil constitutionnel – Mme Schnapper y remplacera le politologue Alain Lancelot –, en revanche, il est nouveau d'y voir entrer une personnalité qui porte ainsi sur la société française un regard à la fois philosophique et historique appuyé sur les données de la sociologie.