
Ce livre qui brouille les familles intellectuelles
La publication d'un ouvrage de l'historien Daniel Lindenberg, "Le Rappel à l'ordre", qui dénonce la dérive "réactionnaire" de nombreuses personnalités, suscite une violente polémique, révélatrice des profonds bouleversements des clivages politiques au sein du débat public. Depuis deux semaines, l'ouvrage de l'historien Daniel Lindenberg, Le Rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, "La République des idées" ("Le Monde des livres" du 15 novembre (2002)) provoque l'une de ces controverses qui, à intervalles réguliers, rebattent les cartes de la vie intellectuelle en France. Dans ce petit livre de 94 pages, Daniel Lindenberg, conseiller de la revue Esprit, dénonce en effet la dérive "réactionnaire" d'un certain nombre d'intellectuels français dont les critiques répétées de Mai 68, de l'islam, du "droit-de-l'hommisme", du féminisme ou de l'obsession festive auraient fini par outrepasser les limites de l'horizon démocratique pour sombrer dans une dérive franchement néoconservatrice ou réactionnaire. Les répliques ne se sont pas fait attendre. Les mots d'"épuration", d'"éradication" et de "délation" fleurissent. Perfidement, Alain Finkielkraut se demande dans Le Figaro (daté 14 novembre) s'il ne faudrait pas rebaptiser l'Institut Raymond-Aron, que dirige Pierre Rosanvallon – par ailleurs responsable de l'association La République des idées, qui publie le livre – "Institut Guy-Debord" du nom du célèbre chef de file des situationnistes. Cette polémique tient tout d'abord à la surprise des personnalités mises en cause, furieuses de constater que la charge vient d'un camp qu'ils avaient plus ou moins cru le leur. Des intellectuels comme le sociologue Pierre-André Taguieff ou le philosophe Marcel Gauchet, malmenés par l'enquête de Daniel Lindenberg, ont eu longtemps pages ouvertes dans Esprit. En outre, depuis les grèves de 1995 contre le plan de réforme de la Sécurité sociale et la guerre des pétitions qui s'étaient ensuivies, deux galaxies intellectuelles paraissaient devoir s'opposer durablement : d'un côté les "radicaux", porteurs d'une lecture décidément critique de la société, regroupés autour de la figure du sociologue Pierre Bourdieu, décédé en janvier 2002 ; de l'autre, les "libéraux" acceptant l'ordre démocratique et économique tel qu'il est, celui-ci fût-il amendable, et se réclamant de la redécouverte d'une tradition française de libéralisme politique symbolisée par Alexis de Tocqueville (1805-1859) et Benjamin Constant (1767-1830). C'est cette coalition, longtemps stigmatisée comme foyer de "consensus mou" ou comme "pensée unique" par ses adversaires, que le livre de Daniel Lindenberg fait voler en éclats. Comme si la césure passait désormais non plus entre libéralisme et radicalité, mais à l'intérieur même d'un camp antitotalitaire longtemps regroupé autour de revues comme Esprit et Le Débat. Daniel Lindenberg distingue les libéraux "authentiques" (Jean-Claude Casanova, Pierre Rosanvallon, Dominique Schnapper) de ceux pour qui la référence à Tocqueville n'aurait été qu'"un outil destiné à écraser le marxisme". Sous le masque libéral, il soupçonne ces derniers de nourrir la nostalgie d'une " démocratie forte, voire héroïque"quand ce n'est pas d'un " néo-populisme". Contre-attaques virulentes L'auteur du Rappel à l'ordre balaie le reproche qui lui est fait par M. Finkielkraut d'avoir épargné un personnage comme l'ancien directeur d'Esprit, Paul Thibaud, pourtant proche des positions qu'il dénonce. A ceux qui s'étonnent de ne pas voir figurer dans sa liste le nom de Blandine Kriegel (aujourd'hui proche de Jacques Chirac après avoir été une figure de la gauche intellectuelle), Daniel Lindenberg répond qu'il s'est attaqué de préférence à "ceux qui tiennent un double discours". Mais cela vaut-il pour des écrivains comme Michel Houellebecq, Philippe Muray ou Maurice Dantec, autres cibles du Rappel à l'ordre, dont le moins que l'on puisse dire est que leur rejet convulsif de tou-tes les valeurs de la gauche intellectuelle n'est guère dissimulé ? Parmi les intellectuels mis en cause, Pierre-André Taguieff est un de ceux qui a contre-attaqué avec le plus de virulence : "Accuser des intellectuels de retour aux années 1930, c'est les accuser de mener tout droit aux années noires." Selon lui, ce livre invente un genre inédit, celui du "pamphlet tiède". "L'opération relève des chasses aux sorcières régulièrement lancées par la gauche communiste trotskiste et tiers-mondiste, ajoute M. Taguieff, mais avec cette sensibilité particulière au centre-gauche qui représente l'axe du Bien et la métapolitique des bons sentiments." A l'en croire, Daniel Lindenberg incarne le prototype du "terrorisme intellectuel terrorisé". Beaucoup de personnalités visées par la charge de Daniel Lindenberg croient discerner en arrière-plan l'influence aussi bien de Pierre Rosanvallon que d'Esprit, une revue née sur le terreau du catholicisme de gauche et qui, après sa "déconfessionnalisation", voulait incarner, dans les années 1990, la gauche antitotalitaire et non marxiste (Olivier Mongin, qui en est le directeur, est également vice-président de La République des idées). Ce n'est pas l'opinion de Marc-Olivier Padis, rédacteur en chef d'Esprit, auteur en 1996 du livre Marcel Gauchet : la genèse de la démocratie (Michalon), consacré à l'œuvre de ce philosophe aujourd'hui critiqué dans Le Rappel à l'ordre. Il juge le livre de Daniel Lindenberg "culotté, courageux, franc". "C'est la fin de la famille antitotalitaire, dit-il. Une famille qui s'était d'ailleurs déjà effritée au moment de la guerre en Yougoslavie et, plus récemment, dans le contexte de flottement politique consécutif aux attentats du 11 septembre et au choc du premier tour de la présidentielle." Fractures durables Les fractures risquent d'être d'autant plus durables qu'elles divisent parfois des universitaires qui travaillent depuis longtemps ensemble. Ainsi au Centre Raymond-Aron, un laboratoire de l'Ecole des hautes études en sciences sociales que dirige Pierre Rosanvallon, aujourd'hui professeur au Collège de France, et dont Pierre Manent – autre "néoréactionnaire" selon Daniel Lindenberg – est l'un des chercheurs. "Une longue collaboration amicale me lie à Pierre Rosanvallon, s'attriste Pierre Manent. C'est ce fait qui donne son amertume à la publication d'un livre dont la médiocrité m'aurait sinon rendu indifférent." " Je veux bien être qualifié de réactionnaire, ajoute-t-il, je réagis effectivement à la tendance actuelle à la dépolitisation ! Daniel Lindenberg m'insère dans un tissu de références sur l'islam, objet d'étude qui n'a jamais été le mien. Il évoque deux mots que j'ai prononcés en réponse à une interview au Figaro, dans laquelle je me livrais à l'exercice d'explication des résultats du premier tour de la présidentielle de la société française par l'immigration musulmane. En somme, s'il veut m'inculper, il devrait surtout me dénoncer comme un antieuropéen fanatique !" Même à l'intérieur de La République des idées, tous n'ont pas apprécié la publication de l'ouvrage. Laurent Bouvet, un proche de Pierre Rosanvallon qui fut rédacteur en chef de la Revue socialiste et également le premier secrétaire général de l'association, a décidé de prendre ses distances. "Je pense que ce livre est déplacé par rapport aux autres titres de la collection", commente-t-il simplement. Il désapprouve que le débat intellectuel en vienne à porter sur les personnes et se substitue au débat d'idées. Il déplore que, non sans un certain mépris de la politique, on en vienne à réduire celle-ci à une affaire de postures et non de convictions. Pour le philosophe Alain Renaut, lui aussi discrètement mis en cause pour sa critique de "la pensée 68" menée autrefois avec l'actuel ministre de l'éducation Luc Ferry, la controverse en cours témoigne que l'époque est moins à la recomposition qu'à la confusion. "C'est étonnant comme les intellectuels français ne peuvent comprendre une position de type tocquevillien ! On peut être convaincu que l'individu reste l'horizon de la politique sans pou autant évacuer la mine de problèmes qui se posent dès lors qu'on introduit dans un milieu pénétré de hiérarchie, comme par exemple l'école, la liberté et l'égalité." Lui ne conteste pas qu'il y ait bien eu un "horizon conservateur" dans la redécouverte du libéralisme politique au cours des années 1980 puisque ce paradigme parfois appelé "néotocquevillien" avait été adopté contre les explosions des années 1970. Mais aujourd'hui, alors que ce paradigme semble s'épuiser, la pensée de la démocratie est à reconstruire.-----
Daniel Lindenberg : rester à gauche après le totalitarisme
Historien des idées, l'auteur de "Rappel à l'ordre" entend poursuivre sa réflexion sur les nouvelles critiques de la démocratie en France.