
ELLES n'ont pas enlevé les burqas. Pas encore ? Depuis la défaite des talibans à Kaboul, le 13 novembre, les femmes en ont pourtant le droit. C'est ce qui a été dit, à Bonn, dans les coulisses de la conférence interafghane, réunie sous l'égide de l'ONU. Deux femmes ont d'ailleurs été désignées, à l'issue de l'accord du 5 décembre, pour faire partie de l'administration intérimaire en Afghanistan : Sima Samar, médecin, sera chargée de la condition féminine ; Souheila Siddiqi, ex-chef du département de chirurgie à l'hôpital militaire de Kaboul, a été nommée ministre de la santé. Une médecin et une chirurgienne au chevet de l'Afghanistan, tout un symbole pour un pays ravagé par les guerres et le sous- développement autant que par les excès des extrémistes musulmans.
Pendant près de cinq ans, alors que les blessures infligées par l'armée soviétique étaient encore fraîches, les milices talibanes ont fait, au nom d'Allah, régner leur ordre : les femmes salariées, nombreuses dans l'administration et l'enseignement, se sont vu interdire de travailler (sauf le personnel soignant) ; les écoles pour filles ont été fermées, les petites Afghanes n'ayant droit qu'à une éducation coranique jusqu'à l'âge de neuf ans ; l'ensemble de la population féminine a été contrainte de porter la burqa et de ne sortir dans les rues qu'accompagnée d'un parent masculin ; les hammams, considérés comme anti-islamiques, ont été fermés, tandis que la musique, la télévision, la vidéo et les fêtes de mariage étaient bannies.
Déjà victimes de la discrimination des moudjahidins, au début des années 1990, les femmes afghanes entrent, dès l'automne 1996, en enfer. Dans un silence assourdissant. Qui, dans le monde, hormis les associations ou personnalités féministes, s'est intéressé aux efforts des résistantes, qui s'acharnent alors à organiser, au péril de leur vie, des réseaux de solidarité et à créer, en Afghanistan, des écoles clandestines pour les filles ?
La "persécution" des femmes afghanes, perpétrée au nom de l'islam, a "réduit tout un sexe au statut d'esclave ou d'animal domestique", s'écrie, le 23 novembre 2000, dans Le Monde, Elisabeth Badinter. Mais il faut attendre 2001 et la destruction des Bouddhas de Bamiyan pour que la communauté internationale s'inquiète vraiment des agissements des talibans. En France, il n'y a guère que la presse féminine pour sonner le tocsin. En mai, le magazine Elle publie, en couverture, une femme sans visage, masquée par sa burqa, symbole du "martyre" des Afghanes. Trois de ces résistantes de l'ombre sont reçues, à Bruxelles, par la présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine, puis à Paris, à l'Assemblée nationale, en présence de plusieurs députés, dont Marie-Hélène Aubert (Verts), Roselyne Bachelot (RPR) et Martine Lignières-Cassou (PS).
La chute des talibans annonce- t-elle, pour de bon, la fin de ce système "patriarcal et viriliste", selon l'expression du psychanalyste Fethi Benslama (lire page 15), système qui avait, sous leur règne, poussé jusqu'à l'extrême le "ravalement de la femme" ? Le sort réservé aux Afghanes est d'une cruauté "inédite", souligne le sociologue Farhed Khosrokhavar (page 20). A quelques pétrodollars près, cependant, il n'est pas différent de celui des femmes d'Arabie saoudite, ces "portées disparues", comme les appelle la militante des droits de l'homme Guissou Jahangiri (page 19).
A l'origine, pourtant, l'émergence de l'islam, au VIIe siècle, avait représenté un progrès pour les femmes (page 14).Mais le droit a durci les dispositions du Coran, intégrant des traditions spécifiques aux tribus de la péninsule Arabique. Puis il s'est figé au XIe siècle et s'est peu à peu momifié, autorisant toutes les dérives. Le sort "dissymétrique" que la religion réserve aux femmes est devenu, à tort ou à raison, l'un des emblèmes les moins glorieux de l'islam. "Citoyennes à part inégale", comme le note l'historienne Sana Benachour (page 15), les femmes musulmanes n'ont cependant pas la même vie, les mêmes contraintes ou les mêmes marges de liberté selon le pays où elles sont nées. Entre une Sénégalaise et une Koweïtienne, entre une Turque et une Pakistanaise, les différences de statut et de mode de vie sont immenses. Tandis qu'une Nigériane, à l'image de la self-made-woman Balaraba Ramat Yakubu, femmes d'affaires et écrivain, parvient, à la force du poignet, à travailler et à voyager librement (lire page 16), une Saoudienne, en revanche, n'a pas le droit d'entrer seule dans un café, de conduire une voiture et, encore moins, de voter.
Les "codes du statut personnel" et autres "codes de la famille" varient, parfois radicalement, d'une zone à l'autre. Au Soudan et au Koweït, la loi va jusqu'à édicter la durée maximale (dix mois) de la grossesse. Pendant ce temps, en Turquie, le Parlement vient de réviser le code de la famille (déjà donné comme le plus libéral du monde musulman), afin, notamment, de supprimer l'exclusivité de l'autorité parentale, jusque-là accordée au seul père de famille. Le texte du Coran a beau être le même, on l'interprète différemment selon qu'on le lit à Tunis ou à Téhéran, à Bamako ou à Bagdad. En France, relève Hanifa Cherifi, membre du Haut Conseil à l'intégration, "il n'y a jamais eu d'affaire de foulard avec des jeunes filles d'origine africaine" (page 15). Y aurait-il donc plu- sieurs islams ? Aux théologiens de trancher.
A Kaboul, fin novembre, une manifestation de femmes a été interdite. Les manifestantes ne demandaient pourtant que l'application de la promesse, faite par l'Alliance du Nord, de les autoriser à travailler. Au même moment, à Paris, une pétition, lancée à l'initiative de Marie-Hélène Aubert, commençait à circuler parmi les femmes députées, afin de soutenir la lutte des Afghanes pour leurs "droits essentiels", en demandant qu'elles soient "associées à la vie publique" et "fassent partie du gouvernement provisoire". Une mission parlementaire française, notamment composée de Mmes Aubert, Bachelot et Lignières-Cassou, devrait s'envoler pour l'Afghanistan, au début de l'année prochaine, pour "mesurer concrètement les initiatives prises en faveur des femmes et encourager les projets en ce sens".
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Quand Mahomet libérait les femmes
L'émergence de l'islam au VIIe siècle avait représenté un progrès pour les femmes, mais le droit a durci les dispositions du Coran et les textes de la tradition. La polygamie, le voile, la répudiation sont typiques de ces déviations historiques
J'EN vois quelques-unes tout occupées à teindre leurs cheveux pour les rendre blonds. Elles rougissent de leur patrie et regrettent de n'être pas nées en Germanie ou dans les Gaules" : ce n'est pas un précurseur de l'islamisme, mais Tertullien, l'un des grands théologiens chrétiens d'Afrique (155-220), qui se moquait ainsi du beau sexe et le contraignait au port du voile. "Dix siècles après, l'islamiste le plus tatillon n'y changerait pas une virgule", écrit Slimane Zeghidour dans Le Voile et la Bannière (Hachette, 1994). Autrement dit, l'antiféminisme n'a pas attendu, pour s'exprimer, les Ibn Taymiya et autres juristes "machistes" de l'islam, ni les puritains du wahhabisme saoudien. Il est de tout temps, dans les récits bibliques, dans le Talmud, chez l'apôtre Paul, chez saint Augustin et Luther, chez les meilleurs auteurs chrétiens.
Au VIIe siècle de l'ère chrétienne, à une époque où l'Eglise doute encore que les femmes aient une âme, le surgissement de l'islam marque une révolution dans la condition féminine. Mahomet naît au cœur d'une société patriarcale où les filles ne sont que des bouches à nourrir qu'on élimine, en cas de trop-plein, en les enterrant vives. Elle ne sort de sa situation d'esclave et ne devient sujet "libre" que lorsqu'elle est mère. Mais l'extrême vigilance accordée à la virginité des filles et à la fidélité des épouses - garantie de la pureté du sang et de l'honneur du clan - n'est pas une spécificité préislamique. Elle est typique d'une anthropologie méditerranéenne qui marqua les trois monothéismes.
La révélation de l'islam offre à la femme, pour la première fois, la possibilité de rompre la chaîne de l'esclavage, d'être considérée - devant Dieu - comme l'égale de l'homme. Le prophète Mahomet (570-632) interdit le meurtre des petites filles, ordonne au mari de subvenir aux besoins de sa femme, crée pour la fille une part d'héritage qui - même réduite à la moitié de celle de son frère, qui a la charge des biens de famille - est, à l'époque, un progrès inimaginable. Lors de ses exploits spirituels et guerriers, Mahomet a toujours une femme à ses côtés. Par amour ou alliance diplomatique pour élargir son royaume, il en consommera... huit, après la mort de sa première épouse, Khadidja, en 620. Au mont Hira, où Dieu lui dicte le Coran (602), c'est Khadidja, une femme, qui est le premier témoin de la révélation musulmane.
Loin des traditions bibliques qui font porter à la femme le poids du péché originel, l'islam lui prescrit donc, dès le VIIe siècle, des égards d'une surprenante modernité : Dieu est aux femmes autant qu'aux hommes. Deux cents versets lui sont consacrés dans la quatrième sourate, précisément intitulée "Les femmes". Les croyantes, autant que les croyants, sont promises au même paradis éternel et au même châtiment que les hommes si elles sont "hypocrites" ou "idolâtres". Les préférées de Dieu sont les mères : "Le paradis est sous le pied des mères", dit un célèbre haddith du Prophète. Mais les épouses et les enfants sont tous des "biens de ce monde", d'inestimables cadeaux de Dieu. "Les femmes sont l'autre moitié de l'homme", récite un haddith. Ou encore : "Le meilleur parmi vous est le meilleur envers son épouse." Quel plus bel hommage, enfin, que le verset 21 de la sourate Ar Rum, qui énonce : "Il est parmi les signes de Dieu d'avoir créé de vous, et pour vous, des épouses, afin que vous trouviez quiétude auprès d'elles."
Bref, le Coran et la tradition (sunna) sont fascinés par le sexe féminin. Mahomet n'a rien d'une figure ascétique et n'a pas prêché, comme le Christ, une religion ascétique. Si la faute et la culpabilité ne sont pas absentes de l'islam, elles ne sont pas imputées à la première femme, Eve, mais au Diable et à la capacité de l'homme à faire le mal. Tout le texte coranique peut être lu, prié, médité comme une louange au créateur, une ode à la beauté de ses créatures. Et si, aujourd'hui, on ne retient de l'histoire musulmane que l'extrême méfiance à l'égard des femmes, une marginalisation sexiste juridiquement codifiée, une persécution savamment orchestrée, on ne saurait oublier l'autre face de l'islam : l'érotisme des Mille et Une Nuits, la légitimité du plaisir et d'un désir infini, le raffinement des jeux sexuels, le goût de la bonne chère, de l'argent et des parfums. "Le prophète lui-même a profité de tous ces bienfaits et tout cela est bénédiction d'Allah", explique Malek Chebel, chercheur, dans un numéro deL'Actualité des religions (juillet-août 2001).
Les plaisirs de la chair ne sont donc pas une transgression, sauf que les textes de l'islam sont aussi une mise en garde perpétuelle contre la "tentation" que représente la femme - "Je n'ai pas laissé tentation qui serait pire pour ma communauté que celle que représentent les femmes pour les hommes" -, contre les excès du plaisir et de l'ostentation, pour le respect du rôle premier de la "mère" et du code de bonne famille. Ainsi l'islam se révèle-t-il un mélange confus de suavité extrême et de puritanisme absolu. D'un côté, la folie des talibans en Afghanistan ; de l'autre, cet "âge d'or", dont aime parler Malek Chebel, celui des jardins et des harems, des parfums et des épices, de l'"explosion des sens", le temps des Abbassides à Bagdad (VIIIe-XIIe siècle), des Fatimides au Caire (Xe-XIe) et de l'Andalousie musulmane.
Mais qu'une religion réformiste, exaltant l'ardeur sexuelle, soit devenue prison pour les femmes reste l'un des principaux mystères de l'islam. La raison fondamentale en est l'affirmation de la "prééminence" de l'homme. Un seul écrit l'atteste, le verset consacré à la répudiation dans la deuxième sourate : "Les épouses ont pour elles des droits, semblables à ce qui leur incombe. Les hommes ont cependant sur elles une prééminence. Allah est puissant et sage." Tout un imaginaire machiste et paternaliste est né, qui a ouvert la voie à la plupart des discriminations et humiliations. Pour les démarches les plus courantes de la vie - aller à l'école ou au hammam, assister à des fêtes, se marier, se présenter devant le juge, partir en pèlerinage -, la femme a toujours besoin d'un tuteur masculin, un père, un mari, un frère. Elle est exclue de toute fonction religieuse ou politique, même si des femmes ont gouverné des pays musulmans comme le Pakistan, le Bangladesh ou la Turquie.
La polygamie est encore tolérée dans des pays comme le Maroc ou l'Egypte. Le Coran avait limité à deux, trois ou quatre épouses le lien matrimonial (sourate 4, verset 3). Il s'agissait alors de mettre à l'abri du besoin les femmes seules, répudiées ou les veuves, et l'équité entre les femmes, sur les plans matériel et sexuel, y était prescrite : "Si vous craignez de ne pas être équitable, n'épousez qu'une seule femme." Aujourd'hui, pour la psychanalyste Wahiba Amiri-Afrit, la polygamie n'est plus qu'un moyen pour l'homme de se rassurer sur son pouvoir, de garder en éveil son désir et, pour la femme, une obligation constante de séduire.
Le port du voile est un autre exemple de déviation entre une "lettre" du Coran, que les fondamentalistes appliquent avec rigueur, et un "esprit" qui n'en fait pas une norme obligatoire. Le voile touche toutes les religions comme signe d'humilité devant Dieu. A l'origine, le hidjab désigne toute chose (tissu, mais aussi paravent ou arbre) qui empêche de voir, c'est-à-dire qui délimite l'espace du public et celui de l'intime. Selon la tradition, le prophète a eu la révélation du "voile" le jour de son mariage avec la belle Zaynab, sur laquelle les hommes, raconte la légende, posaient un regard concupiscent. Son ami Omar, le futur calife, l'imposa aussi aux habitantes de Médine, ville aux mœurs plus relâchées qu'à La Mecque. Mais le Coran le réserve aux épouses du prophète et aux nouvelles croyantes pour les différencier de celles qui ne sont pas encore converties.
Pourquoi est-il devenu une norme ? Le Coran demande aux femmes de "rabattre le voile sur la gorge" (du mot arabe jouyoub, qui peut être aussi traduit par décolleté) et il s'en tient là. Bien des différences opposent le haïqblanc (couleur sunnite), porté par les femmes maghrébines, et le tchadornoir (couleur chiite) des musulmanes d'Asie centrale. Le hidjabdes jeunes immigrées de banlieues anglaises ou françaises n'a rien de commun non plus avec la carapace qui enveloppe le corps de la femme afghane (burqa) ou saoudienne. Mais le Coran n'arbitre nullement entre des modalités d'habillement plus symboliques et culturelles que proprement religieuses. Ce qui est incontestable en revanche, c'est la sacralisation de la pudeur. En islam, tout le corps de la femme est awra, mot qu'on peut traduire par "chose restant à découvrir", c'est-à-dire ce qui est caché et touche aussi bien les parties génitales du corps (de l'homme et de la femme) que la vie privée.
Cette notion capitale d'awra légitime et sanctifie la pudeur. Elle a été très tôt codifiée. L'awra et le hidjab délimitent les espaces du public et du privé, de l'homme et de la femme. C'est une séparation sexuelle radicale, imposée, normalisée, tellement intégrée dans les mentalités que l'on n'explique pas autrement la répulsion que provoque, chez beaucoup de femmes musulmanes, l'exposition de la nudité chez la femme occidentale. Mais pour Wahiba Amiri-Afrit, ces notions de "voile", de "pudeur" et de "nudité" évoquent une "scansion" propre à l'islam, une alternance de creux et de pleins, expression d'un érotisme qui se veut art du désir. Une scansion qu'on retrouve aussi dans le ramadan : privation diurne de nourritures et de relations sexuelles ; fête nocturne, d'autant plus goûtée que le jeûne alimentaire et sexuel aura été complet.
Ainsi ne peut-on comprendre le statut des femmes en islam sans examiner son rapport à la sexualité. "Vos femmes sont pour vous un champ de labour. Allez à votre champ comme vous le voudrez", dit crûment le Coran (sourate 2, verset 223). Celui-ci codifie les préliminaires de l'acte amoureux, recommande aux hommes "baisers et douces paroles" plutôt que de "se jeter sur sa femme comme le font les bêtes". Faire jouir sa femme est même un devoir pour le croyant et des dispositions permettent à l'épouse d'obtenir le divorce en cas d'impuissance du mari ou si celui-ci s'abstient de tout rapport sexuel pendant quatre mois. L'islam a décomplexé la sexualité, condamné le célibat, sacralisé le mariage (voir Historia, numéro spécial sur l'islam, décembre 1999).
Mais s'il n'y a pas de péché de chair, les relations sexuelles y sont sévèrement contrôlées. L'islam établit une distinction radicale entre l'union licite (nikah) et l'union illicite (zina) ou adultère. Dans les temps préislamiques, il avait combattu toutes les formes d'union libre, de zina, et institué l'union licite, le mariage. Cela est resté ancré : dans le droit islamique (charia), l'auteur d'un adultère est puni jusqu'à la lapidation. De même, la "répudiation" ne peut-elle intervenir que dans le cadre de l'union licite. Elle repose sur la fameuse formule bi'l-haram, que le mari doit répéter trois fois pour que la répudiation devienne définitive. Pour le prophète, il s'agissait de permettre à l'homme de réfléchir, revenir sur sa décision et, même s'il a prononcé trois fois la formule, de retrouver sa femme. On sait ce qu'il en est advenu. La répudiation est devenue parfois un moyen commode, pour un mari irascible, de décider du renvoi de son épouse.
Que de traditions ainsi déviées et devenues discriminatoires ! La question des femmes est la plus révélatrice d'un islam qui, dit Slimane Zeghidour, confond "la loi et la confession, le citoyen et le croyant, la piété et le civisme, le droit public et les bonnes mœurs religieuses". Le droit a souvent perverti l'inspiration d'origine et aggravé le déséquilibre de la lettre coranique. Mais il convient de rappeler qu'une telle confusion entre la loi et la confession existe aussi en... Israël ou dans la Grèce chrétienne, où on ne peut se marier que devant le rabbin ou le pope !
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Sana Benachour, historienne : "Un modèle patriarcal et polygame qui a fini par se momifier"
"Comment a été constitué le droit des femmes en islam et comment le définir aujourd'hui ?
- Sur quelles bases scripturaires (Coran, sunna) ou coutumières cette division sexuelle a- t-elle pu s'établir ?
- Quels sont les aspects de ce droit ressentis comme les plus choquants par les femmes des sociétés musulmanes ?
- Quelles ont été les expériences socio-historiques les plus marquantes de marginalisation et de soumission de la femme ?
- Et les expériences d'émancipation ?
- En quoi le statut laïque des femmes est-il facteur de progrès ?
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Octobre 2002 : La condition des jeunes filles s'est dégradée dans les quartiers difficiles
Début octobre (2002), Sohane, 17 ans, est brûlée vive à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), par un garçon avec qui elle s'était querellée. Fait divers aussi tragique qu'isolé ou manifestation extrême d'une dégradation de la condition féminine en banlieue ? La réponse ne fait désormais plus de doute pour les responsables de la Fédération nationale des maisons des potes, réseau d'associations implantées dans les quartiers, qui constate une dégradation "flagrante et rapide", depuis le milieu des années 1990, de la situation des femmes, et notamment des jeunes filles, en banlieue.
" Le meurtre de Sohane a suscité énormément de discussions, témoigne Fadela Amara, présidente de la Fédération des maisons des potes, proche de SOS-Racisme. Beaucoup de filles des quartiers nous ont contactés pour nous dire qu'elles en avaient ras le bol." Exaspération dont témoignait déjà l'écho rencontré par les dernières initiatives de la Fédération : les états généraux des femmes des quartiers, en janvier, à la Sorbonne ; la pétition "Ni putes ni soumises", qui devrait être remise le 8 mars au premier ministre ; ou encore la future Marche nationale des femmes des quartiers, en février.
La pétition est accompagnée d'un manifeste où les femmes se disent "oppressées socialement", "étouffées par le machisme des hommes de nos quartiers qui, au nom d'une "tradition", nient nos droits les plus élémentaires". Désabusée, une militante associative de Cergy (Val-d'Oise) observe : "J'ai 30 ans, je n'étais pas insultée lorsque j'étais adolescente. Je n'étais pas . On assiste à une masculinisation de la rue."
"PRESSION PERMANENTE"
Les jeunes filles des quartiers doivent désormais vivre sous le contrôle social de la cité, et supporter la violence et les harcèlements machistes. "Il ne s'agit pas de stigmatiser la banlieue, se défend Hélène Orain, qui, pour la Fédération des maisons des potes, a recueilli dans un livre blanc le témoignage de dizaines de femmes. Toutes les filles ne sont pas victimes de tournantes ! Mais l'oppression est quotidienne, banale. Sur elles, le ghetto fait peser une pression permanente, qui les oblige à déployer une énergie folle pour se protéger, veiller constamment à leur réputation. Pas un instant de relâchement n'est possible."
Cela commence par l'habillement, le gros pull que l'on n'enlève qu'une fois arrivée au lycée. Porter une jupe, un décolleté, être maquillée, c'est immédiatement risquer de se faire traiter de "pute" ou de "salope". Quelle que soit son apparence, une fille qui marche seule dans la rue échappe difficilement à l'insulte. Dans un espace public dominé par les garçons, "les filles doivent développer des stratégies de contournement compliquées pour éviter les groupes de garçons, faisant parfois de longs détours, explique Hélène Orain. Elles se déplacent rarement seules, plutôt en bandes de filles. Les seules qui échappent aux insultes sont les filles voilées."
Se sentant en insécurité, les filles sortent peu, d'autant que "les infrastructures sportives et culturelles, dans le quartier, sont beaucoup plus investies par les garçons que par les filles, relève Sarah Oussékine, de l'association Voix d'elles-rebelles, à Saint-Denis (Seine Saint-Denis). Naturellement, elles ne vont pas dans ces lieux pour un problème de réputation."
Dans les cours des collèges, des lycées, la mixité n'est pas davantage de mise. Corinne Boulnier, infirmière scolaire dans un collège du Val-de-Marne, témoigne de la difficulté grandissante de la communication entre filles et garçons : "En quinze ans, les relations sont devenues plus agressives, la relation amoureuse plus difficile. Ça peut aller jusqu'à donner des coups. On dirait que ces jeunes gens ne savent pas se caresser, se caliner." Cette violence s'exprime, dans la cour de récréation, à travers un drôle de jeu apparu depuis la rentrée chez les élèves de 6e et de 5e : un garçon fait une croix avec son doigt sur le dos d'une jeune fille, qui devient alors, à son insu, une cible pour les autres garçons.
On ne flirte plus. On n'apprend plus à connaître l'autre sexe, le désir de l'autre. Afficher une relation amoureuse, c'est, pour les garçons, se montrer en situation de faiblesse, et, pour les filles, passer pour des "putains". "Il y a vingt ans, les jeunes filles venaient pleurer dans mon infirmerie pour un chagrin d'amour. Maintenant, elles se plaignent d'être prises pour des moins que rien", note Béatrice Piférini, infirmière dans un lycée des Hauts-de-Seine.
"Chez les élèves de 4e et de 3e, poursuit Corinne Boulnier, se développe l'idée que dans la relation physique, on doit forcer les filles. Quand on les force, elles crient, ce qui, dans la logique de ces garçons, signifie qu'elles éprouvent du plaisir. Car dans les films pornographiques, que beaucoup de jeunes regardent en cachette, les filles crient." "Les relations de couple sont très tendues, confirme Annie, infirmière dans un lycée professionnel de Marseille. Avec d'un côté la jeune fille, qui veut rester vierge, de l'autre le garçon, qui veut avoir un rapport sexuel avec pénétration. Du coup, les filles sont en souffrance, écartelées entre leur culture familiale, qui leur interdit de passer à l'acte, et la pression des garçons."
MARIAGES FORCÉS
Rien d'étonnant à ce que nombre d'entre elles vivent dans le mensonge. Ou cherchent un petit copain à l'extérieur de la cité, à l'abri du contrôle exercé par les pères, les frères, par la cité tout entière, dont elles portent la réputation. "On exige d'elles un comportement sérieux, imaginant que dès qu'elles sont avec un garçon, il y a rapport sexuel, explique Sarah Oussékine. Si la fille n'est pas "sérieuse", les conséquences peuvent être dramatiques." Retrait du système scolaire, interdiction de sorties, de toute fréquentation masculine, de certaines fréquentations féminines, préservation obligatoire de la virginité jusqu'au mariage, retour obligé au pays, recrudescence des mariages forcés...
Comment s'explique cette dégradation unanimement constatée ? Certains pointent le poids de la culture patriarcale dans les familles issues de l'immigration. D'autres la montée d'un islam fondamentaliste. Ou encore une politique de la ville très orientée au bénéfice des garçons (équipements sportifs et culturels). Mais c'est surtout le processus de ghettoïsation des cités qui est dénoncé : "L'une des manifestations du ghetto, c'est le retour en force des formes d'organisation sociale traditionnelles fondées sur le machisme et le patriarcat", analyse Hélène Orain.
A l'association Voix d'elles-rebelles, on estime plus judicieux d'évoquer la crise économique : "Il est à peu près impossible pour les filles d'avoir un travail sous contrat à durée indéterminée et un appartement, ce qui oblige à se soumettre aux règles des parents. Sinon, qu'est-ce qu'il leur reste : les foyers, l'hébergement d'urgence ?"
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Débat après l'annulation d'un mariage entre musulmans
LE MONDE | 30.05.08 | 15h08 • Mis à jour le 30.05.08 | 15h35
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Octobre 2002 : En banlieue
2001 : L'islam et les femmes
Le drame des Afghanes a ému le monde. Même si le régime des talibans était un cas de dérive extrême, le statut des femmes, dans la plupart des pays musulmans, reste discriminatoire.
Pourtant, Mahomet aimait les femmes ...
Un modèle patriarcal et polygame
Catherine Simon, Le Monde, 16/17 décembre 2001, p. 13, LE MONDE | 15.12.01 | 11h32
Henri Tincq, Le Monde, 16/17 décembre 2001, p. 14, LE MONDE | 15.12.01 | 11h32
- Venu de la péninsule arabique, le droit musulman a été calqué sur le modèle de type tribal et patriarcal alors dominant, sur la prééminence du groupe de lignée agnatique (la parenté par le mâle) et le privilège de la masculinité. Ce droit est issu à la fois de l'islam, de son texte et de tout ce qui fut alors emprunté, pour les besoins de la communauté naissante, aux coutumes préislamiques, à celles des groupes sémitiques et au droit talmudique. Son champ s'étendra à d'autres contrées et s'enrichira de l'apport culturel des peuples conquis et acquis à l'islam.
"Cette complexe et progressive construction sera brutalement stoppée au quatrième siècle de l'hégire (au onzième siècle de l'ère chrétienne), au motif de la "fermeture de la porte de l'Ijtihad", autrement dit la clôture de l'effort législatif et de l'interprétation doctrinale. Le droit du statut personnel - le droit de la famille - participe de cette logique. Il perpétue le modèle traditionnel de la famille patriarcale, agnatique et polygame, au sein duquel les femmes représentent l'honneur de la tribu, le vecteur de la reproduction du groupe et de son rayonnement social (les alliances matrimoniales). Les droits et devoirs sont donc conçus en fonction d'une division sexuelle des rôles, donnant la prééminence au père, à l'époux, au frère, au fils et plaçant les femmes sous contrôle masculin.
"Sous le poids de la dogmatique, ce modèle a fini par se momifier et se raidir. Il est appliqué encore aujourd'hui dans ses institutions et valeurs traditionnelles - polyga- mie, répudiation, tutelle matrimoniale, inégalité successorale, devoir d'obéissance - à des sociétés où, malgré les changements de tous ordres, la question féminine est érigée en domaine réservé où nul ne peut entrer sans y être autorisé.
- Le droit musulman est le droit des docteurs de la loi et des savants exégètes. Il s'est mué en droit immuable et sacré, entretenant par là le mythe de son absolue identité aux prescriptions de sources sacrées. C'est de cette construction que participe le droit du statut personnel, dont le contenu s'est définitivement fixé il y a mille ans. Les docteurs de la loi ont fait de la polygamie, des châtiments corporels, de l'autorité des hommes sur les femmes et des inégalités des parts successorales la Loi de Dieu et de son prophète, la charia.
"Or ce modèle n'a pas résisté aux nécessités sociales de la régulation juridique. En attestent les dérogations introduites par les pratiques et coutumes locales : les "waqf" ou "habous "(biens de main morte) qui permettent de déroger aux règles de dévolution successorale ; la "clause kairouanaise" qui permet à l'épouse de répudier son mari s'il venait à prendre une seconde épouse ; le système des subterfuges ("hiyal"), qui permet de valider des situations nouvelles et les lois positives des Etats modernes. Tout cela révèle le paradoxe des sociétés musulmanes, qui continuent de proclamer l'intangibilité de la loi, tout en produisant les mécanismes juridiques d'adaptation aux situations sociales nouvelles. C'est à propos des femmes que cette prétendue intangibilité joue le plus.
- Les femmes restent assignées à un statut secondaire. Au mépris de la réalité et des principes d'égalité citoyenne reconnus par les lois et les Constitutions, les mécanismes de la discrimination ont été réintroduits. Il reste un décalage profond - surtout dans le Maghreb, que je connais bien - entre un droit traditionnel et les nouvelles réalités sociales, comme le partage des responsabilités avec les hommes, la participation des femmes au développement économique, leur contribution aux charges et à l'entretien de la famille. Ce dualisme oppose enfin, jusqu'à l'absurde, la sphère publique - droit au travail, libertés publiques, droit de vote - et la sphère privée - maintien du modèle traditionnel de la famille patriarcale.
- Je partirai du cas extrême des femmes afghanes, soumises à l'obscurantisme et à la violence de mollahs et autres prédicateurs sans foi, ni loi, en passant par celui des femmes saoudiennes et le cas de toutes celles qui, comme elles, sont contraintes et forcées de vivre hors du temps et de l'espace. Et j'arriverai à tous ces cas de femmes menacées dans leur vie - et cela dans tous les pays musulmans - du fait de crimes d'honneur ou en tant que butins de guerre.
- Malgré le réformisme qui, à partir de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, a secoué les pays musulmans et le volontarisme des dirigeants post-coloniaux lancés dans la modernisation de leur société, les pays musulmans ont reproduit, à des degrés divers, le modèle traditionnel de la famille musulmane. Seule la Tunisie bourguibienne, suivant en cela la Turquie kémaliste, échappe à ce modèle. Le réformisme de Bourguiba - qui a fini par s'imposer dans la société et vaincre la résistance des conservateurs - a fait de l'émancipation de la femme le levier de sa politique et de son combat pour le redressement national.
"Le code du statut personnel a été promulgué à Tunis en 1956, opérant au sein de la famille une véritable révolution par le droit en la soumettant à sa raison moderne : abolition de la polygamie, de la répudiation, du tuteur matrimonial, du droit de contrainte ; instauration du divorce judiciaire, du libre et plein consentement des futurs époux, de l'adoption ; réaménagement partiel des règles de dévolution de l'héritage. Cet aspect du réformisme bute cependant et encore sur le dernier rempart, le noyau dur du droit musulman : l'inégalité dans l'héritage.
- Il est facteur de progrès en émancipant la régulation juridique des rapports sociaux de tout impératif religieux et en libérant le religieux de toute instrumentalisation politique."
Propos recueillis par Henri Tincq, Le Monde, 16/17 décembre 2001, p. 15, LE MONDE | 15.12.01 | 11h32
* Née à Tunis en 1955, mariée et mère de deux enfants, Sana Benachour est professeur agrégée de droit public à l'université de Tunis. Elle est également membre du bureau de l'Association tunisienne des femmes démocrates.
Pascale Krémer et Martine Laronche, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.10.02, LE MONDE | 24.10.02 | 13h27, MIS A JOUR LE 24.10.02 | 13h36
Au nom du gouvernement, Valérie Létard, la secrétaire d'Etat à la solidarité, a estimé que cette décision était une "atteinte à l'intégrité des femmes et une violation des droits fondamentaux de tout individu". Il s'agit, a-t-elle conclu, d'une "régression du statut de la femme".
Le PS a dénoncé un jugement "atterrant".
Le code civil. Selon l'article 180 sur les demandes en nullité de mariage, l'un des époux peut demander l'annulation du contrat "s'il y a eu erreur dans la personne ou sur des qualités essentielles de la personne".
La jurisprudence. Elle retient comme motif de nullité, par exemple, le fait de dissimuler un précédent mariage ou un placement sous curatelle. Elle a aussi accédé à la demande d'une femme qui ignorait que son conjoint était un condamné de droit commun, et d'un homme qui a découvert après le mariage que sa femme se livrait à la prostitution.
Célébré le 8 juillet 2006, le mariage unissait un ingénieur français converti à l'islam et une étudiante française de confession musulmane.
Lors de la nuit de noces, l'époux avait découvert que sa femme n'était pas vierge : les festivités avaient été interrompues et, le lendemain, le mari s'était présenté chez son avocat afin de déposer une demande de nullité, invoquant une "erreur sur les qualités essentielles" du conjoint.
Une notion qui comporte, selon la jurisprudence, une double dimension objective et subjective.
Le tribunal de Lille, qui a accédé à sa demande le 1er avril, précise que l'époux avait "contracté mariage avec Y après que cette dernière lui a été présentée comme célibataire et chaste".
"Estimant que la vie matrimoniale a commencé par un mensonge, lequel est contraire à la confiance réciproque entre époux, pourtant essentielle dans le cadre de l'union conjugale, il demande l'annulation du mariage", précise le jugement.
Le tribunal a prononcé la nullité parce que la jeune femme a acquiescé à la demande de son époux : selon les juges, ce geste prouve que la virginité était "bien perçue par elle comme une qualité essentielle déterminante du consentement" de son mari.
Pour la présidente de Ni putes ni soumises, Sihem Habchi, c'est une "fatwa contre la liberté des femmes". "Le jugement n'a pris en compte à aucun moment la pression familiale. Il ne s'est pas demandé pourquoi la jeune fille a été poussée à mentir. Nous défilons le 7 juin pour rendre hommage à une jeune fille qui s'est défenestrée parce que son père a découvert qu'elle sortait avec un homme. Il faut que la justice soutienne ces femmes."
"FORNICATRICE"
D'un point de vue strictement religieux, la virginité, dans l'islam, est exigée jusqu'au mariage tant pour la femme que pour l'homme. Mais, dans la pratique, beaucoup de musulmans ne respectent pas l'obligation. "Ce sont les traditions qui dictent le comportement de l'époux, indique Azzedine Gaci, recteur de la mosquée de Villeurbanne (Rhône). Même si le fait d'avoir des rapports sexuels avant le mariage est considéré comme un grand péché, l'islam ne s'oppose pas au mariage à condition que les parties se mettent d'accord."
Un avis juridique du Conseil européen de la fatwa précise que "si le fornicateur et la fornicatrice se repentent devant Dieu en abandonnant l'illicite pour le licite (mariage), alors leur mariage est valide."
Pour Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, la décision de Lille démontre surtout "la difficulté de considérer les musulmans comme des citoyens comme les autres". "Imagine-t-on ce type de décision avec une épouse chrétienne ? Pourtant la virginité des femmes est une valeur commune à la Bible et au Coran. Autre question : imagine-t-on ce type de décision pour l'époux ?"
Pour la philosophe Elisabeth Badinter, ce jugement va "faire courir nombre de jeunes filles musulmanes dans les hôpitaux pour se faire refaire l'hymen", une pratique déjà courante. "Cette pratique est pourtant le fruit d'une méconnaissance du corps de la femme et d'un mélange entre culture tradition et religion qui n'est pas imposée par l'islam", insiste Amira Nassi, conseillère conjugale et auteure du Manuel des corps mariés (L'Eclipse).
Anne Chemin et Stéphanie Le Bars
Article paru dans l'édition du 31.05.08.