HLM de Paris

(Avril 2001) Ciolina François : Un nouveau témoin accuse M. Chirac*.

Entendu par le juge d'instruction Eric Halphen, mardi 3 avril (2001), veille de la convocation comme témoin du chef de l'Etat, François Ciolina, polytechnicien, ancien directeur général adjoint de l'OPAC de Paris, a désigné l'ancien maire comme l'inspirateur d'un "système" de fraude sur les marchés publics.

Outre le témoignage posthume de Jean-Claude Méry, le juge d'instruction de Créteil (Val-de-Marne) Eric Halphen dispose désormais d'une déposition accusatoire contre le président de la République. Interrogé mardi après-midi 3 avril – soit à la veille de la date théorique de l'audition de Jacques Chirac en qualité de témoin –, l'ancien directeur général adjoint de l'Office public d'aménagement et de construction (OPAC) de Paris François Ciolina a nommément désigné le chef de l'Etat comme l'inspirateur et le bénéficiaire principal d'un "système" de fraude sur les marchés publics, destiné selon lui à "financer le RPR".
Il a confirmé la teneur essentielle des déclarations enregistrées en vidéo par l'ancien promoteur avant son décès, en 1999, et affirmé que celui-ci "faisait le porte-serviette entre le cabinet du maire de Paris et le RPR" à une époque où le maire de la capitale était M. Chirac.

"Il est indéniable que certaines entreprises ont bénéficié de marchés de façon privilégiée et qu'il y avait donc un favoritisme organisé", a notamment déclaré M. Ciolina – lui-même mis en examen dans ce dossier pour "trafic d'influence" depuis 1995 –, avec cette précision : "Qui dit favoritisme dit contreparties financières. Certains entrepreneurs m'ont dit ouvertement que, pour obtenir des marchés, il fallait déposer des espèces au cabinet du maire de Paris."
L'ancien dirigeant de l'OPAC s'est refusé à citer les noms des chefs d'entreprise qui lui auraient livré de telles confidences, mais il a assuré que des responsables de la Lyonnaise des eaux (rebaptisée Suez) et de l'ex-Compagnie générale des eaux (rebaptisée Vivendi) avaient pris part à cette organisation, ainsi que M. Méry l'expliquait longuement dans sa fameuse bande vidéo.

"MÉRY ME L'A DIT"
De fait, les déclarations de M. Ciolina au juge Halphen valident, complètent et prolongent le "testament" enregistré de l'ancien financier occulte du RPR, qu'il a néanmoins décrit comme "un énorme vantard" capable d'"en rajouter beaucoup". M. Halphen avait saisi une copie de la fameuse cassette après sa publication dans Le Monde, les 22 et 23 septembre 2000.
Hormis les nombreux détails qu'il y livrait sur les malversations orchestrées autour de l'OPAC, Jean-Claude Méry y relatait un versement de 5 millions de francs d'argent liquide qu'il certifiait avoir effectué en personne, en 1986, à l'hôtel Matignon, dans le bureau de Michel Roussin, alors chef de cabinet d'un premier ministre nommé Jacques Chirac.

Répondant aux questions du juge, M. Ciolina a, à son tour, évoqué des remises d'espèces et cité le nom de M. Roussin – qui avait obtenu un non-lieu dans cette affaire en 1996. M. Ciolina a ajouté avoir "cru comprendre" que les chefs d'entreprise "déposaient aussi de l'argent au RPR" et a mentionné à ce propos le nom de l'ancienne directrice administrative du RPR, Louise-Yvonne Casetta. Il a précisé avoir entendu M. Méry tenir des propos similaires : "Méry me l'a dit personnellement, a-t-il indiqué, il m'a dit clairement qu'il amenait de l'argent au cabinet du maire et au RPR. Il m'a dit qu'il “nourrissait tous ces braves gens”. Il s'en vantait."

Questionné par le juge sur les affirmations de M. Méry, qui disait avoir "rapporté", par son organisation, "une dizaine de millions de francs par an" à la "machine" du RPR, M. Ciolina a jugé "crédible" cette estimation, rappelant que, "globalement, l'OPAC distribuait 1 milliard de francs par an" aux entreprises attributaires de marchés. Il a en outre considéré comme "vraisemblable que, comme il le dit" dans la cassette, M. Méry ait "organisé des ententes" entre lesdites entreprises.
L'attribution des marchés en contrepartie desquels les fonds destinés au RPR étaient versés, a-t-il assuré, était supervisée par le directeur général de l'OPAC, Georges Pérol – spécialement nommé par M. Chirac "pour mettre en place un système", a-t-il dit.

Insistant sur les relations directes et très anciennes liant l'actuel président de la République à cet ancien élu (RPR) corrézien, M. Ciolina a affirmé que M. Pérol supervisait le choix des entreprises et qu'il en "rendait compte" à M. Tiberi. "Vous pensez donc qu'on lui avait demandé d'avaliser les choix faits par M. Méry ? lui a demandé le juge Halphen.
- Oui, a répondu M. Ciolina.
- Qui ?
- Michel Roussin ou Jacques Chirac lui-même."
Par ces déclarations – dont nul ne savait, mercredi matin 4 avril, quelles conséquences judiciaires elles pourraient entraîner –, M. Ciolina a sans doute une nouvelle fois aidé le juge Halphen à sortir de l'ornière une procédure enlisée. Il y a quatre ans, le 30 mai 1996, un interrogatoire de l'ancien directeur général adjoint de l'OPAC avait déjà contribué à relancer l'enquête en mettant directement en cause M. Tiberi, alors maire (RPR) de Paris et président du conseil d'administration de l'OPAC (Le Monde du 5 juin 1996). C'est d'ailleurs à son avocat, Me Jean-Marc Fédida, que l'entourage de M. Tiberi a attribué la responsabilité de sa mise en examen, le 28 juin 1999.

"EN CORRÈZE"
La petite histoire retiendra qu'auparavant deux autres avocats s'étaient succédé dans la défense de M. Ciolina :
le premier était Francis Szpiner, aujourd'hui présenté comme le conseil officieux de l'Elysée sur tous les fronts judiciaires, et défenseur d'Alain Juppé dans l'enquête du juge Patrick Desmure sur le financement du RPR ;
le second, Arnaud Montebourg, futur député (PS) de Saône-et-Loire, qui s'efforce à présent d'obtenir la saisine de la Haute Cour de justice pour faire juger le président…

Si l'entourage présidentiel avait enregistré avec satisfaction qu'en convoquant M. Chirac à titre de simple témoin le juge Halphen avait implicitement considéré que la cassette de Jean-Claude Méry ne recelait aucune charge formelle contre le chef de l'Etat, l'interrogatoire de M. Ciolina devrait tempérer l'optimisme de ce constat.

Lui aussi mis en cause dans l'enregistrement, M. Ciolina s'est défendu d'avoir entretenu des relations occultes avec certaines entreprises – comme l'assurait M. Méry –, affirmant que "tout était fait avant que les choses ne viennent à son niveau". "La plupart des décisions financières concernant l'OPAC se prenaient en Corrèze", a-t-il déclaré. Le "système", a-t-il expliqué, avait "commencé à fonctionner" en 1987, soit deux ans avant les élections municipales de 1989, qui avaient conduit M. Chirac à une seconde réélection et à l'occasion desquelles les marchés de l'OPAC avaient sensiblement augmenté. Entre-temps, Jean-Claude Méry était "entré dans le paysage de l'OPAC", a rappelé M. Ciolina. "M. Pérol m'avait dit : "C'est Roussin qui nous l'envoie." Je n'ai pas posé de questions. Quand quelqu'un nous était envoyé par le cabinet de M. Chirac, il ne convenait pas de poser de questions".
Hervé Gattegno, lemonde.fr, 04 avril 2001.

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"Uniquement aux ordres de M. Chirac"
Dans sa confession posthume, publiée par Le Monde les 22 et 23 septembre 2000, l'ancien promoteur Jean-Claude Méry décrivait son rôle de collecteur de fonds occulte du RPR.
Il mettait directement en cause Jacques Chirac en tant que maire de Paris et président du RPR. "C'est uniquement aux ordres de M. Chirac que nous travaill-(i)-ons", affirmait-il. Il précisait que les sommes détournées en marge des marchés publics parisiens avaient servi à "aider le RPR". "Aider le RPR, ajoutait-il, ça veut dire du côté de M. Chirac.
"Evoquant son séjour en prison, entre septembre 1994 et mars 1995, Jean-Claude Méry indiquait que son entourage l'avait incité à ne pas parler au juge Eric Halphen : "Je fais part de ma peine, de mon souci, de mon désir de sortir et on insiste en me disant : "On vous en supplie, Jean-Claude, l'élection de Chirac dépend de votre silence. Je vais donc me taire. "


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