Face à la momie du communisme, les grandes religions opèrent un retour spectaculaire sur la scène pékinoise, en même temps que le culte du profit et l'usage des concubines.
La première impression est désastreuse. Quoi ! Venir de l'autre bout de l'Eurasie pour tomber ici sur des gratte-ciel gris, type Paris 13e, avec des enseignes en plastique écarlate annonçant des restaurants-usines en enfilade ou des grands magasins alignant à perte de vue bols, chatons et bouddhas en porcelaines épaisses... Heureusement très vite tout bascule. Via Bouddha justement, dont il est question, mais sous un angle bien différent, dès notre première soirée dans le Tout-Pékin sino-français, microsociété avec son lot d'anciens faux marxistes mués en vrais brasseurs d'affaires, mais aussi de sinologues européens à l'ancienne et de jeunes ou vieux Chinois francophones montrant discrètement une stupéfiante connaissance de Montaigne, Stendhal ou Houellebecq sans préjudice pour les penseurs asiatiques. Un Français mûr et un Pékinois émergent font chorus contre "ceux des Occidentaux qui croient que le bouddhisme n'est pas une religion de salut, alors que le juste bouddhiste va directement au Paradis sans réincarnation ni Enfer" !
"Songez que le bouddhisme compte dix enfers, ce qui explique l'engouement de certains Chinois pour le christianisme, qui leur paraît une religion plus douillette, ne comprenant en tout cas qu'une seule géhenne", poursuit un de nos interlocuteurs tandis qu'un orientaliste de terrain, Patrice Fava, jette sur le tapis qu'"avant le communisme Pékin était une ville sainte, offrant un millier de temples bouddhiques, taoïstes, confucianistes, etc., dont une douzaine seulement sont aujourd'hui en activité, tandis que les autres ont été rasés, à part une vingtaine transformés en casernes ou écoles" !
En effet, à mille lieues psychologiques du sanctuaire du Ciel, insigne enceinte impériale, maintenant "profanée" chaque jour par des milliers de curieux, le paisible temple tao du Nuage-Blanc, un monastère de bonzesses à l'ombre de l'ambassade russe, un ancien temple tchan (zen en japonais), une pagode bouddhiste de quartier montrent, surpris dans leur vie dévote quotidienne, dans de lourdes vapeurs d'encens industriel, des habitués d'âges divers, des moines taoïstes à chignon, tout ce monde restant indifférent au visiteur européen, du moins tant qu'il ne déferle pas en bruyantes cohortes.
Cependant rue de la Bufflesse, pleine, elle, de fumées de brochettes, l'accueil est moins placide dans ce splendide édifice rouge et vert, de pur ancien style chinois : les têtes font non et disparaissent au fond du jardin dans des dépendances aux portes claquantes. Ciel nous sommes dans une mosquée ! Aucun croissant ne brille, car le sultan-calife stambouliote ne fut jamais ici souverain, tout au plus un pontife frère lointain, mais la salle de prière est orientée vers La Mecque. Les fondations remontent à l'an 987, quand Hugues Capet devint roi. Le gros de l'édifice actuel date des Ming (1462), mais la révolution culturelle a arraché l'inscription impériale, épargnant heureusement le minaret de la Lune, d'où l'astre est observé pour établir le calendrier hégirien. Malgré sa millénaire implantation en Chine, l'islam, qu'il soit professé par les Huis, musulmans d'ethnie chinoise, ou par les Ouigours, musulmans cousins des Turcs, n'a jamais désarmé la méfiance des Chinois stricto sensu, depuis leur défaite face aux Arabes en 751.
Néanmoins, le plus intrépide des amiraux de l'Empire céleste, quand celui-ci avait encore le pied marin, fut, à la fin du Moyen Age, un mahométan, eunuque il est vrai. Plus près de nous, le savoureux paysagiste de Pékin fut le Hui Wang Daguan (1925-1997) et, surtout, l'écrivain Zhang Chengzhi (né en 1948), auteur notamment du livre interdit Une histoire intime de l'âme musulmane en Chine (1992), est bien sûr adepte de Mahomet. Curieux croyant, d'ailleurs, qui à seize ans, correspondait avec Mao, lequel, pensent des esprits non négligeables comme Dong Qiang (né en 1967, traducteur de Rimbaud et Char), lui piqua l'idée des Gardes rouges de catastrophique mémoire. Comme tant d'autres figures du maoïsme, en Chine ou ailleurs, Zhang a réussi sa mutation et figure désormais parmi les "valeurs sûres" du Pékin littéraire, la touche islamique de sa plume ajoutant à son aura dans une capitale cosmopolite où les journaux claironnent que le cap des 30 000 mosquées vient d'être passé en Chine tandis qu'un sage adolescent hui en calot blanc a remporté en Malaisie "le grand prix du Coran récité par cœur plusieurs fois".
Les catholiques, encore artificiellement divisés en "Eglise patriotique" et Eglise tout court, n'ont pas encore, eux, vraiment pignon sur rue, même si au cœur de Pékin, entre palaces occidentalisés, bureaux-miroirs et réclames de L'Oréal en sinogrammes, la paroisse Saint-Joseph, fondée en 1655 par les jésuites, pointe ses clochers au milieu d'un terre-plein très visible, dégagé en 2000. Sous la révolution culturelle, Saint-Joseph abrita un collège. Maintenant, on peut derechef y assister tranquillement à la messe dominicale de 8 heures du matin, la dernier de la journée. Le prêtre, servi par une nuée d'enfants de chœur, n'a pas trente ans ; il officie devant une foule bruissante de ferveur, où trônent au premier rang de nouveaux baptisés adultes. "Il en débarque tous les jours", commente un fidèle, adossé à un confessionnal aux rideaux festonnés comme dans les trains chinois. Le pape est invoqué, durant cette eucharistie "officielle", pas moins que dans telle chapelle "clandestine", mais tolérée, dans une banlieue, vers le pont Marco-Polo. Les mêmes rosaires, images pieuses et calendriers liturgiques, sont débités dans toutes les églises pékinoises, quelle que soit leur appartenance.
Que pensent de cette résurrection spirituelle multiforme les rejetons de la toute fraîche bourgeoisie d'affaires, sans charme ni discrétion, qui festoient avenue Dongdan au Café d'Amour (en français dans l'enseigne) ou au Kentucky Fried Chicken, dans l'odeur des hormones grillées ? Une fille de diplomates rentrant de Bruxelles répond du tac au tac : "On s'en fout ! Nous, la nouvelle génération, vous savez ce qu'on veut, ici, c'est un salaire japonais et de la cuisine française mais surtout pas de conjoint américain ni d'impôts au taux français..." "Ces gens-là ne représentent pas 0,1 % des Chinois et tout au plus 5 % des Pékinois", évalue un vieil observateur du cru qui insiste plutôt sur le retour d'anciens us de l'ère des empereurs ou des seigneurs de la guerre, à commencer par la concubine, qualifiée à présent d'"épouse forfaitaire", que se doit d'entretenir tout décideur prospère, "sous peine de perdre la face".
Le fait est que les confessions ou philosophies enracinées en Chine et le goût proverbial des Fils du ciel pour le négoce resurgissent de conserve au fur et à mesure que s'efface le désastreux socialisme d'Etat.
Certains pratiquants ont d'ailleurs toujours aimé se frotter à la bosse du commerce : ainsi le taoïsme possède deux divinités de la Richesse, dont le dieu de la Fortune civile arborant un lingot d'or ; quant à l'islam, son prophète ne risquait pas, tel Jésus, de disperser les marchands du Temple, puisqu'il fut lui-même, grâce à sa première épouse, un notable de l'import-export mecquois.
Selon Patrice Fava, Pékin eut jadis jusqu'à une pagode de la Communication religieuse, notion bien digne du XXIe siècle. Jadis aussi la Chine a connu les Cent Jours (des réformateurs monarchistes malheureux de 1898), puis les Cent Fleurs de Mao (aussi vite fanées que les réformes impériales avortées), sans parler des Trois Principes, de la "bande des quatre" ou des Quatre Modernisations.
Aujourd'hui, sur une toile de fond vivement coloriée par le chatoiement des credo les plus contrastés, on voit naître, dans un Pékin évoquant parfois La Chine en folie d'Albert Londres (1922), une nouvelle utopie que nous appellerons "les dix mille profits" - puisque ce chiffre a une signification magique dans cette nation où, sans se soucier de sa longueur exacte, on a de longue date baptisé la Grande Muraille le "mur des 10 000 lis"... (2 lis = 1 km. La longueur réelle de la Muraille est de 6 700 km).
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, Le Monde, 06 septembre 2001, p. 22.
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Un "Hippopotame" français chez le Fils du ciel
Il faut être à Pékin, au rayon francophone de la grande librairie chinoise du centre-ville, pour voir exposé sur présentoir de laque Le voyage de l'hippopotame. jusqu'en chine au temps de louis xvi (2001, éd. de Guibert, Paris). Un sacré bouquin composé par Xavier Walter (ex-collaborateur d'Alain Peyrefitte et lui-même auteur d'Avant les grandes découvertes, Alban, 1997) à partir du Journal tenu par Jean-Etienne Balguerie. Ce navigateur, à bord du deux-mâts L'Hippopotame, accomplit un hardi voyage en Chine, en 1784-1785, inspiré par la diplomatie asiatique de Louis XVI. Balguerie transportait notamment trois lazaristes allant relever des jésuites à "Péking", où ils parvinrent après d'âpres aventures. Un périple religieux, philosophique, maritime et commercial, où le message universel chrétien et les Lumières à la française se projettent contradictoirement sur un Empire céleste quelquefois fort prosaïque.
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Carnet de route
Clés : décalage horaire, 9 heures de plus. Visa (320 F, 48,78 EURO ) obtenu en deux semaines au consulat de Chine (tél. : 01-47-23-36-77). Aucun vaccin exigé pour les Français.
Accès : vols directs quotidiens, en 10 heures, Paris-Pékin par Air France ou par Air Chine
Voyagiste : la Maison de la Chine (tél. : 01-40-51-95-16 ; http : www.maisondelachine.fr ) propose pour l'hiver 2001-2002 plusieurs formules dont "Une semaine à Pékin" à partir de 3 760 F (573 EURO ), non compris frais de visa, entrée dans les sites, repas principaux, taxes d'aéroport et assurance- maladie-rapatriement-bagages (en tout environ 2 000 F, 305 EURO ). La Maison de la Chine organise à Paris des manifestations culturelles pour préparer au voyage chinois. Participation aux frais à partir de 50 F (8 EURO ).
Bonnes adresses : à Pékin, restaurant ouigour de viande de mouton grillée, curieusement intitulé Havana Café, à côté de la porte Nord. Tél. : 65-86-61-66. On y dîne pour 120 F (18 EURO ). A Paris, un "vrai" restaurant chinois, avec canards laqués à emporter, ouvert tous les jours de 12 heures à 23 heures, Le Mirama, tél. : 01-43-29-66-58.
Lectures : Pékin au détour des rues et des ruelles, de Roger Darrobers, éd. Bleu de Chine, 2000, 310 p. ill. couleur. Y adjoindre le plan Géocenter de Pékin. Le Guide bleu Chine. Fleurs-Entrelacs, de Zhang Chengzhi, romancier musulman, traduit par Dong Qiang, Bleu de Chine, 1995, 190 p. La Chine en folie, d'Albert Londres (1922), 1999, Arléa-Poche, 160 p.
Toponymie : en français, ne pas appeler Pékin "Beijing", qui est une prononciation chinoise du mot ayant donné "Pékin" dans notre langue, comme Lisbonne s'est formé sur Lisboa ou Tananarive sur Antananarivo. Les hôtesses de l'air chinoises annoncent que "le vol d'Air Chine va atterrir à Pékin".
Renseignements : office du tourisme de Chine à Paris, tél. : 01-56-59-10-10.
Le Monde, 06 septembre 2001, p. 22.